ÉMILE PERRIN
Raffet a eu le glorieux privilège de savoir écrire l’histoire de son
temps, car ce n’est pas chose aisée pour l’artiste que de s’inspirer aux sources contemporaines au lieu de s’égarer dans les riants domaines de la fantaisie, ou de faire revivre des époques disparues. Saisir et dégager le sens pittoresque des objets qui nous entourent, créer, pour ainsi dire, la langue nouvelle à l’aide de laquelle le peintre doit retracer les scènes dont il est le témoin, exige un plus grand effort de l’esprit que de se contenter de voir par les yeux des autres, et de s’appliquer à redevenir le contemporain de nos aînés. Raffet fut un artiste de son temps. Les jours héroïques du premier empire n’ont point eu d’historien à la fois plus simple et
plus élevé. Son crayon rencontra parfois des accents sublimes, témoin le Bataillon sacré et la Revue nocturne; et ce crayon fidèle a retracé avec autant d’art que de vérité deux pages de nos annales militaires, la Retraite de Constantîne et le Siège de Rome.
Ce que ces petites et précieuses pages , qu’on eut dites improvisées sur la pierre lithographique, lui coûtaient de patients travaux, de connaissances variées, de voyages , d’observations sagaces , de campagnes à la suite des armées, de marches à la suite des camps, d’études sur les mœurs militaires de tous les temps et de tous les pays, l’artiste prenait à cœur de le cacher. Il ne livrait au public qu’une bien faible partie de son incessant labeur, et c’est seulement à sa mort, lorsque la mise aux enchères de toutes ces études a trahi le secret de cette vie sans repos , que l’œuvre de Raffet a pu être mesurée et l’homme qui venait de disparaître apprécié à sa juste valeur. L’avenir réparera les torts du présent, et, pour ceux qui voudront étudier l’histoire de notre temps , Raffet restera un des artistes les plus curieux, les plus sincères, les plus originaux que notre époque ait produits.
Revue Européenne du 15 octobre 1860.