‹ Raiatea la SacréeChapitre 12 sur 88 · TERRE ET D TAN EE · texte numérisé non relu

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brûlées par le soleil, Raiatea, au lever du soleil, apparaît toute dorée comme une île de contes de fées. Il en est de même de Tahiti vue de la pointe de sa presqu'île, Tautira. La terre sacrée des Iles sous le Vent a recu le nom poétique de Raiatea qui signifie « ciel à la douce lumière », et le chantre indigène la nomme :

Raiatea, fenua rupe-rupe, Raiatea, terre luxuriante.

née poétiquement : Tahiti-nui-marearea, «la

Tahiti est désig

orande Tahiti la dorée ».

Ua hiti te mahana ite tara o Maire E mou a teitei o te rata

Oti’ otihia e te tere, te ra’ au ri'i Tahiti-nui-marearea

Ua rau te oto o te manu e.1

Le soleil se lève sur la pointe du Maire,

La haute montagne des châtaigniers, Transperçant dans sa course les petits arbustes De la grande Tahiti, la dorée.

Infinis sont les chants des oiseaux.

Le nom de l’ile de Raiatea, qui fut aussi appelée Joretea « le rat blanc » ou Uri-e-tea « le chien blanc », peut aussi se traduire par: « le Ciel éloigné », de rai: le ciel; atea: éloigné, lointain. C'est sans doute ainsi que l’avaient voulu les émigrants des anciens âges qui abordèrent sur cette terre primitivement appelée Havaïi par leurs prédécesseurs. De même que les émigrants européens ont baptisé leurs cités lointaines de noms rappelant la mère patrie: Nouvelle- Orléans, New-York, Nouvelle-Galles, etc., etc., de même les Polynésiens ont donné les noms des pays qu’ils avaient quittés aux terres qu’ils découvraient, On peut suivre ainsi pas à pas leurs migrations à partir de l'Indonésie, le Hawaïiki primitif. Nous les voyons S’arrêter aux Samoa(Savaii), à Raïatea (Havatï i), à Fakarava (Havaiki),

: Journal of the Polynesian Society, sept. 1898, p. 147.

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aux Sandwich (Havai'i]. Les indigènes de Rarotonga (Iles Cook) appellent le groupe des iles Tahiti: Avaikirunga: Avaiki au vent, du côté du vent, et l’appellation générale pour les Samoa, les Fidji et les Tonga est Avaiki-raro, Avaiki sous le Vent,

De même, paraît-il, les gens de Rarotonga désignaient autrefois la Nouvelle-Zélande par Avaiki-tautau. Tau tau (tahhu tau en tahitien) signifie produire du feu d’une manière répétée, cette épithète rappelant probablement les volcans de la Nouvelle-Zélande ?.

Outre le nom usuel, Raïatea la Sainte possède, comme toutes les autres îles du Pacifique, un nom poétique qui est Javaii-malapeemoe-te-Hiva, littéralement Zavaii-oeil-prompt-et-oublier-le-clan, Sans doute que le premier coup d’œil sur le rivage enchanteur de cette nouvelle Havaÿï'i fit oublier bien vite le vieux clan, la vieille tribu que l’exilé avait quittée.

De nos jours, les indigènes donnent encore à leurs bateaux les anciens noms de leurs îles. Me trouvant un jour en route pour Bora-Bora, sur un petit cotre appelé Upolu, je demandais au capitaine indigène Pitomai la signification de ce nom: C'est l’ancien nom de Tahaa, me répondit-il; celui de Raïiatea était Javaii, celui de Huahine Aliapii et celui de Maupiti, Maurua où Mauati. A la plupart de ces noms, on ajoutait afea, signifiant éloignée, lointaine. C’étaient donc la Vavau lointaine, l’Upolu lointaine pour les émigrants arrivant des Samoa où ces noms existent encore.

Raiatea.

La superficie de Raiatea est de 200 km? environ; elle mesure 22 km. sur 15 dans ses plus grandes dimensions. C'est la plus éten-

1 Ces termes de runga et raro servent, chez les Polynésiens, à désigner la direction d’où viennent les vents généraux. A Tahiti on dit à nia (pour runga), et à raro Une des questions d’usage en se rencontrant est de se demander : Haere oe hia? Où vas-tu ? — On répond toujours : Haere i raro, ou bien : Haere à nia: vais à l’ouest, vais à l’est.

? Journal of the Polynesian Society, N° 98 déc. 1898, S. Percy Smith, Hawaïki, the whence of the Maori.

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due des Iles sous le Vent et la plus importante à tous les points de vue. Elle fut le berceau des croyances et des coutumes religieuses des Iles de la Société. Comme les autres iles montagneuses, elle provient certainement d'anciens soulèvements volcaniques ainsi qu’en font foi la forme de es montagnes, les basaltes compacts noirs ou gris. les pierres poreuses ! qui composent son sol. Les madrépores qui l’ont enserrée de leur réseau de corail ont dû prendre ces soulévements comme point d'appui pour se propager tout autour. C’est le contraire qui s est produit pour les ilots ou motu: les madrépores ont trouvé un soulèvement plus ou moins rapproché du niveau de l'eau ; ils ont édifié patiemment au-dessus de ce fondement jusqu’à ce que le contact de l’air ait arrêté leur croissance. Mais un grand nombre d’ilots surpassent de plusieurs mètres la surface du sol; à Maukiï, au Sud-Est de Raiatea,les masses madréporiques émergées atteignent plus de 10 mètres d’altitude: est-ce soulèvement subséquent des fondements rocheux sur lesquels ont bâti les madrépores, ou bien les vivants, sous l’eau, ont-ils exhaussé leurs frères morts sur leurs têtes? 7?

Quoi qu'il en soit, un récif-barrière, large de 15 à 20 mètres, entoure complètement les îles de Raïatea et de Tahaa, à une distance du rivage qui varie de 1 à 3 km. Ce récif est coupé en face des vallées les plus importantes. Les passes 3 ainsi formées sont généra-

1 Lave éteinte, semblable à celle de l'Auvergne, et que les indigènes emploient pour construire leurs fours. L'alumine manque complètement, pas moyen de trouver de l’argile.

? Le corail mis à nu à marée basse ne périt pas, mais bien celui qui est exposé constamment à l'air,

3 À quel phénomène faut-il attribuer les passes ? Le madrépore ne peut se reproduire dans une eau dont la température est inférieure à + 20 degrés centigrades. Les passes se trouvant en face de l’embouchure des principales rivières, il me semble naturel d’admettre que c’est le courant de ces rivières, dont l’eau descend certainement au-dessous de 20 degrés, s’avançant parfois au loin, à la saison des pluies par exemple, qui a entravé la croissance des coraux et permis la formation des passes. On ne peut guère les attribuer à l'action du vent ; le vent alizé soufflant 300 jours sur 365, les passes devraient se trouver toutes dui même côté, ce qui n’est pas le cas.

Ce serait plutôt le courant et le contre-courant, la lutte entre la mer et l’eau douce, qu aurait arrêté le travail des polypiers. On admet que les vagues brisant sur le bord extérieur du récif y favorisent la croissance des madrépores, ce bord extérieur étant généralement le plus élevé. Peut-être ce fait expliquerait-il la formation des motu, le mouvement des vagues

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lement flanquées d’un ou deux motu, l’un à droite, l’autre à gauche. Ces motu s'élèvent de 3 à 5 mètres au-dessus de l’eau ; ils sont plats, couverts de brousse, de cocotiers, pandanus. miro, lamanu, hutu, ete. De nombreux autres motu s’échelannent contre le récif extérieur et le récif intérieur ou frangeant qui enserre capricieusement les rivages, laissant la mer profonde s’avancer au loin dans les baies ou la refoulant devant les pointes. Il n’y a qu’un ou deux mètres d’eau sur le récif intérieur; du reste, la profondeur à laquelie s'arrêtent les coraux est très variable. L'eau est ainsi colorée des nuances les plus diverses et les plus intenses el des collines surplombant l'Océan les îles paraissent enchâssées dans une vaste plaine aux teintes nacrées et changeantes à la moindre brise. À un ou deux mètres de profondeur la teinte naturelle des coraux : rose, blanc, jaunâtre, violacé, rougeûtre, apraraît nettement; jusqu’à 3 mètres, c'est du vert émeraude, du vert de champ d'orge au printemps, avec des taches violettes formées par des pâtés de coraux ramassés en touîfes semblables à des arbustes ou aux fleurs de neige que la gelée dessine sur nos fenêtres des pays du Nord, mais plus épais. Dans les branches de ces arbustes se pourchassent de tout petits poissons jaunes, rouges, bleu ciel, verts, bigarrés, coupés de barres noires el blanches.

Enfin, aux grandes profondeurs, l’eau devient de plus en plus bleu outremer pour passer au noir. Les indigènes sont très attentifs 1 à ces différentes colorations qui leur indiquent les endroits où ils doivent faire passer leurs canots ou leurs bateaux.

La terre ferme plonge rarement dans le bleu; elle est presque toujours précédée d’un marchepied de corail. Aussi est-on obligé de construire de longs appontements ou wharf (Uafu) pour permettre aux navires de débarquer directement. Il n’y a dans le village prin-

devenant tourbillonnant au point où le récif s’arrête et où se produit la lutte entre l’eau douce et l’eau de la mer. Quoi qu’il en soit, les motu sont toujours élevés de 5 à » ou 6 mètres au-dessus du niveau de la mer et entourés d’un vaste marchepied de corail, sauf du côté des passes.

1 Dans les endroits difficiles, un des nautoniers est debout devant le foc et ne quitte pas des yeux la surface aqueuse. D'un geste, d’un mot brusque, il indique à l’homme de barre

le coup à donner.

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cipal (Uturoa) qu’un seul petit quai de 50 à 100 mètres où les grands navires puissent accoster.

La mer intérieure (entre les récifs) est plus ou moins balisée et les échouages de petits bâtiments sont fréquents, surtout quand l’équipage est ivre. Mais les bateaux sont vite remis à flot: la mer est le véritable élément de l’indigène.

Le rivage s'élève insensiblement jusqu'au pied des montagnes où il n’a guère que 5 mètres d’altitude. Il est sablonneux d’abord, puis, aussitôt qu'il a atteint 2 mètres, il est formé d’alluvions et de bonne terre végétale mélangée au sable et à la poudre de coraiïlf.

Cette zone, d’une largeur très variable, est la seule habitée avec

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Fig. 6. — La goëlette Harriet passant devant Uturoa. Le service postal est « assuré » (c’est-à-dire qu’il ne l’est pas) par quelques goëlettes qui

font le trajet Raiatea-Tahiti en un espace de temps variant entre 20 heures et 15 jours, selon les caprices des vents.

l'embouchure des rivières et le bas des vallées. On ne trouve presque nulle part des habitations à plus de 500 mètres de la rive

Cette coutume de ne pas s'éloigner du rivage s'explique is ment.

D'abord l’indigène qui vit presque exclusivement du produit de sa pêche joint à l’alimentation végétale a mille avantages à se trouver près de la mer. Le cocotier, l’arbre à pain, le taro ne prospèrent ouére que sur cette première zone, moitié sablonneuse, moitié formée d’humus. Les montagnes sont dénuées de végétation utile. Il est vrai que les bananiers, les fei, les ignames se plaisent mieux

1 Cette première zone est parfois marécageuse et permet la culture du taro. Le marécage provient du sous-sol coralligène qui empêche l’eau de s’écouler avec une rapidité suffisante et la maintient dans la couche de terre noire très fertile provenant d’alluvions.

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dans les vallées. Maïs la nuit! Que deviendrait-on s'il fallait coucher dans la vallée ? Rien qu’à cette pensée les cheveux se dressent sur la tête du Tahitien ; n’y a-t-il pas les esprits, les revenants, les tupapa'u. 11 suffit qu’un mauvais plaisant, caché derrière un buisson, crie de nuit {upapa'u pour que les passants s’enfuient à toutes Jambes.

C’est donc sur le rivage que se trouvent les habitations bordant la route, l’unique route qui ne fait pas même le tour de File à l'heure qu’il est. On comprend la nécessité de voyager par eau, ou plutôt c’est ce moyen de communication beaucoup plus facile qui a empêché jusqu'ici la construction des routes. Pour traverser les montagnes, il existe des sentiers qui remontent d’abord le fond des vallées pour conduire aux plantations de fei.

Le reste de l’île peut se partager en deux zones bien distinctes: les vallées et les montagnes.

Ces dernières s'élèvent très rapides, dénudées, couvertes de broussailles aux fleurs rouge vif semblables à des aigrettes, de fougères dures et sèches, d'aerouri, et de pope haavare (espèce de sensitive). Par places, la végétation manque et le sol crayeux blanc, jaune ou rouge foncé se montre à nu, raviné par les violentes érosions de la saison des pluies.

Sur les sommets où l’altitude tempère un peu la chaleur torride et où les nuages se traînent fréquemment, il se dépose toujours, le soir et le matin, une très forte rosée qui entretient une végétation plus nourrie qu'à mi-côte, et la marche au travers d’une brousse qui dépasse même la tête des chevaux devient très difficile et très lente. Il faut toute une escorte d’indigènes armés de haches et de longs couteaux pour se frayer un chemin et la vue est presque nulle, tant on est enfoui dans des buissons touffus semblables à des buis gigantesques. Les pandanus nains sont nombreux là-haut et leurs racines adventives sont trompeuses ; elles cassent sous le pied qui essaie de les escalader. Mais si l’on parvient, en dépit des piquants qui hérissent son tronc et ses racines, à escalader un pandanus, quelle vue incomparable s'offre aux regards du voyageur!

Je n’oublierai jamais le coucher du soleil vu du Mehani (800 mè-

tres) : toutes les montagnes bardiment découpées, embrasées de rayons rouges, avaient l’air d’être en feu. Des vallées enfouies dans une vapeur violette s'élevaient verticales les fumées du soir. De tous côtés la mer infinie, baignant les îles de ses flots perlés dont la rumeur arrivait à peine jusque là-haut. Et le ciel! le ciel flamboyait de toutes les teintes imaginables..….. Le soleil disparut; instantanément lui succéda le rayon vert qui ne dura qu’une seconde ou deux pour faire place à un véritable « Alpenglühn » embrasant toutes les iles. Un grand oiseau blanc, le phaéton, avec sa plume rouge à la queue, planait seul à des hauteurs immenses, semblable à une colombe de paix. On entendit l’appel de la tourterelle et du coq sauvage, puis tout se tut. La rosée baïignait déjà chaque ramille et un véritable frisson de froid nous étreignit. La nuit venait de succéder au jour. Alors commença une joyeuse descente au clair de lune, les hommes chantant de leurs voix gutturales des himene qui avaient une vague parenté avec les «iodlés » de nos bergers alpestres.

Mais ce n’est pas la vue que les indigènes viennent contempler sur le Mehani. Ils y montent quelquefois en longues troupes, au grand soleil de midi, suçant des oranges le long du chemin. Le soir ils se couchent dans l'enfoncement d'un rocher bien connu, font un grand feu et chantent toute la nuit assis en rond pour conjurer les {upapa'u et autres esprits (ivi,mateivi). À la pointe du jour, ils continuent leur ascension et vont visiter de vastes précipices où s’engouffrent des torrents et où les grosses pierres rebondissent dix fois avant que le son ne se perde. C’est au fond de ces trous qu'habitent certains de leurs dieux ?. Ce pieux pèlerinage terminé, ils s’en vont deux à

1 C’est ici que le sentiment de l’inrendable s'empare du peintre, comme devant les paysages égyptiens dont il faut renoncer à reproduire les colorations par les procédés actuels de la peinture.

? Et c’est aussi sur le Mehani que se réfugient les âmes des morts. Elles se rassemblent auprès de trois pierres nommées: Ofaiardriorio, Ofaireiriorio, Ofai maue raa, et de là se rendent sur le Temehani. On raconte aussiqu'il existe à Papeari, à Moorea deux pierres, l’une Ofaiora, la pierre de vie, l’autre Ofaipohe, la pierre de mort parce que les âmes y volaient à la mort apparente du corps; seulement elles revenaient de Ofaiora, mais pas de Ofaipohe, Les âmes qui y arrivaient périssaient et ne retrouvaient Jamais la vie,

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