LA FAMILLE
A l’heure qu’il est, il devient assez difficile de se faire une idée exacte de ce que fut la famille tahitienne, avant l’arrivée des Blancs. Le christianisme l’a certainement transformée en émancipant relativement la femme!, mais il me semble que les liens de famille sont bien relâchés et que, règle générale, la vie commune entre plusieurs familles est plus développée que la vie familiale proprement dite. Qu'un enfant s’absente pendant plusieurs jours sans crier gare, on ne s’inquiétera pas du tout de sa disparition. Il sera allé chez un fetii quelconque. On sait bien qu'il ne se perdra pas. Du reste, il n'arrive presque jamais d’accident dans cet heureux pays. Et puis on préfère souvent les enfants adoptés ({amarii faaamu) à ses propres enfants. Le jour de la naissance se présente presque toujours une femme quelconque pour adopter le nouveau-né et lui donner un nom. On le lui abandonne volontiers, même avant qu’il soit sevré, pour adopter soi-même un autre enfant.
Règle générale, la famille tahitienne actuelle se compose des hommes qui ont l'autorité en mains, des femmes qui leur sont consi-
i Ce fut même une des causes qui firent accepter avec plaisir le christianisme par les femmes tahitiennes, car elles y virent un moyen de s'affranchir de nombreux tabou et
de devenir nominalement les égales des hommes.
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dérées comme inférieures et leur obéissent avec beaucoup de condescendance, des enfants qui sont gätés et commandent à père et mère et des vieillards qui sont supportés, mais non aimés et dont le départ est considéré comme un bon débarras.
Les enfants sont chéris ; leur mort est la plus grande affliction qui puisse frapper le Tahitien. Il arrive cependant qu’on les batte, mais pas tous, car il y a des préférés. L’enfant adoptif est souvent ce préféré. On lui donne l’épithète de ri (petit) même lorsqu'il est déjà adolescent. Ne pas avoir d'enfant (être {oivi, de ivi, veuf) est actuellement considéré comme une honte et comme un brevet de mauvaise conduite antérieure pour la femme, On est très fier des enfants naturels, surtout si leur auteur est un soldat blanc. De tout temps, les
enfants illégitimes ont été considérés à l’égal des autres. On est loin des Arioï, mais si l’infanticide proprement dit n’est plus pratiqué, l'avortement l'est encore. Bien des femmes «docteurs » savent le moyen de le pratiquer en administrant le jus de quelques plantes exprimées ensemble. Cependant, il y a encore des exemples de très nombreuses familles. Seulement si des femmes ont jusqu'à vingt enfants, il n’en survit guère que le tiers, faute d'hygiène et de soins convenables.
Le mot metua désigne indifféremment le père ou la mère. Pour les distinguer, on ajoute les mots mâle et femelle : metua tane. melua vahine. Père adoptif ou nourricier se dit metua faa ai ou faaamu (fait manger). Pas d’expression pour désigner les oncles et les tantes, ce sont des «pères » et des « mères», dans le langage des enfants. De même les cousins et les cousines sont des « frères » ({aeaëe) et des «sœurs ». Seulement, pour nommer, il faut distinguer les différences d'âge. On dit : celui-ci (ou celle-ci) est mon (ou ma) luaana (ainé); celui-là (ou celle-là) est mon (ou ma) feina (cadet). Les sœurs n’appellent pas autrement leurs sœurs ou leurs cousines. Mais les frères appellent leur sœur fuahine. Un père appelle son fils aîné : malahia po. Les ancêtres en général sont les Aui tupuna. Il y a donc des éupuna tane (grands-pères) et des fupuna vahine (grand’mères). Mais il existe deux mots spéciaux pour désigner le premier, les ascendants : Auaa ; le second, les descendants : Aua’ai.
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ms ETS Les descendants se nomment :
| tamaroa tamaroa tamaroa ” fils \ petit-fils \ arrière-petit- fils tamaiti « Mootua « | Moôtuas :
tamahine tamahine | tamahine fille petite-fille arrière-petite-fille
Après les arrière-petits-enfants viennent les hinerere, commencant par les mootuatini ou mootuatuarau, fils d’arrière-petits-fils, et qhand la descendance est encore plus éloignée, mais incertaine, ce sont des mootualinilini.
On observe avec soin les degrés de parenté (viru virua). À partir des arrière-petits-fils, les descendants sont des hinerere. Les cousins éloignés (à la mode de Bretagne) sont des vaitaeae (frères existants).
Quand un jeune homme entre par mariage dans une famille, tous les parents de la fiancée deviennent des apurua du fiancé et vice versa. Ses beaux-parents sont appelés metua hoovai, le cendre et la bru hunoa tane, hunoa vahine.
Toutes les personnes qui vous sont parentes jusqu’à un degré très éloigné sont vos fetii. Il y avait autrefois (et la coutume subsiste encore) de sévères prohibitions de mariage entre fetii. Si l’on pouvait passer sur le rang et commettre des mésalliances, on ne passait jamais sur les prohibitions en question. Aujourd'hui encore, on ne se marie jamais entre parents, même éloignés. Gette coutume est d'autant plus étonnante que le contraire existait chez les Polynésiens des Sandwich où les mariages entre frères et sœurs étaient fréquents et où le fils d’un che succédait sur la couche nuptiale au père défunt, afin de perpétuer la race. On voit le but utilitaire de cette tolérance. La prohibition tahitienne pourrait bien avoir une origine utilitaire aussi et trouver son explication, comme l’infanticide publiquement pratiqué, dans un surcroit de population,
Remarquer l’emploi du circonflexe dans ce cas spécial; ce signe qui n'est que grammatical dans notre langue marque ici une accentuation de la seconde voyelle, accentua-
tion qui change la signification du mot.
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[| dangereux en de si petites iles. Un jeune homme pouvait être ainsi obligé d’émigrer dans une ile plus ou moins voisine pour y chercher Li femme, chacun se disant (comme dans certain village du canton de | Neuchâtel) cousin, cousine, ou plutôt frère, sœur.
Le mariage se pratiquait, en général, entre gens de la même classe. C’est le plus souvent la jeune fille qui envoie ses parents solliciter la main du jeune homme. Si elle essuie un refus, elle ne se décourage pas et tourne ses vues ailleurs. Du reste, si chacun a sa femme, il se fait relativement peu de mariages réguliers maintenant, par crainte que les nouvelles lois et les prescriptions religieuses ne rendent l’union trop indissoluble et trop difficile à rompre.
La polygamie n'était pratiquée que par des chefs suffisamment riches. Elle est prêchée aujourd’hui avec plus ou moins de succès par des sectes de Mormons d'Amérique qui ont fait quelques prosélytes, aux Tuamotu spécialement. Des coutumes, cérémonies, prières et divertissements qui accompagnaient autrefois le mariage, il ne reste plus rien d’original. On suit actuellement notre rituel européen : mariage civil, mariage religieux, grand festin et bal
| pour finir. Les mariées se vêtent de mousseline blanche, portent | un voile, des souliers de satin, des fleurs d’oranger véritables. L'époux s’affuble de son mieux de nos défroques noires. Si le ménage n'a pas d'héritiers, on en adopte, et, plus tard, le père adoptif aura plus d'autorité et de droits sur son faa amu que le père naturel, malgré toutes les lois européennes.
| Une coutume qui paraît être née dès l’arrivée des Blancs dans ces 14 contrées, puisque Cook en fut l’objet, c’est celle des faio ou fetii, Peu | de temps après votre arrivée dans le pays, vous recevez la visite Ill d’un, quelquefois de plusieurs indigènes qui vous demandent à de- | venir fetii. Si vous acceptez, il se forme bientôt entre vous des liens | qui peuvent être considérés comme aussi solides que ceux du sang. Il y a, dès lors, communauté de biens entre votre taio et vous, pour autant que vous le laissez faire, du moins. Il vous comble de présents, fruits, poissons, objets du pays et ne manque
pas de convoiter bon nombre d’objets dans votre propre maison. Cela devient du communisme, du socialisme où l’un donne un œuf, l’au-
Pl Pad ri 58 Préparatifs de pêche. La grande pirogue au second plan porte une ligne à hameçon de nacre pour la pêche du thon.
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tre un bœuf. Du reste, il suffit de manifester le désir de posséder un objet tahitien pour que le possesseur ne tarde pas à vous l’apporter. Dans l’idée de ces gens-là, il serait honteux de ne pas obtempérer à tous les désirs d’un hôte. On ira même parfois au devant de ses désirs : on lui offrira femme et fille si l’on pense qu’il y a goût. Refusez sans marquer d’indignation:on ne vous comprendrait pas. On aurait peur de votre « sainte colère » et l’on vous fuirait désormais, non pas par honte, mais par crainte.
Lorsque le fruit du mariage arrive à maturité et il n'est pas rare que la durée ordinaire de la gestation subisse des écarts plus ou moins prononcés, on prépare les instruments de l'accouchement: un matelas bourré de coton indigène (vavai) et une corde terminée par une boucle, suspendue au plafond. La femme s’assied entre les genoux d’un homme (médecin indigène) qui lui masse (faurumi) vigoureusement les reins et la soutient pendant que, s’accrochant des deux mains à la corde et à demi étendue sur le matelas, elle fait des efforts qui aboutissent rapidement et sans de bien grandes douleurs, paraît-il. On lie le nombril (pito) du nouveau-né (aruaru) avec un peu de more (fibre de l’écorce d’hibiscus), on lave l’aiu (nourrisson, de ai, manger et # lait) avec un peu d’eau contenue dans un coco vidé, on l’oint d'huile de coco (monoi) et on l’étend tout de suite sur une petite natte. Pas de langes pour embarrasser ses mouvements. La mère ne tarde pas à se lever et à aller elle-même laver son linge au ruisseau.
Autrefois on baignait l’enfant nouveau-né dans une feuille d'ape et l’on prononçait une prière (ubu). On pratiquait des cérémonies à différentes époques de sa vie, spécialement à l’âge de la puberté qui arrive vers douze ans pour les garçons, vers dix ans pour les filles. Il ne reste de ces cérémonies qu’une seule fête célébrée au premier anniversaire d’un aîné de famille. Les fetii de tout rang et de toute distance s’assemblent ; on récite le aufau-fetii (généalogie de famille), et chacun offre quelques piastres que le père conserve jusqu'à la majorité ou au mariage de son enfant et qu'il a le droit d'employer pour construire à celui-ci une maison en planches, à l’européenne. Si cet
héritier présomptif meurt jeune, les fetii s’assemblent à nouveau el
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le père rend à chacun sa quote-part. Toutes ces cérémonies se terminent par un copieux festin (amuraamaa). Le père s’en va nuitamment creuser un trou dans sa terre et y enfouir le grand pot de grès qui contient les précieuses piastres. Il prend pour dissimuler l’en-
droit des précautions d’Apache.
La mort et les rites funéraires. Croyances relatives
à la vie future.
La mort n’est pas pour le Tahitien le « Roi des Épouvantements », comme la désigne l’Écriture. Ces gens paraissent mourir avec la même insouciance qu'ils ont apportée à vivre. Il ne survient pas de grands malheurs dans l'existence polynésienne: la vie matérielle est facile, il n’y a que des chagrins.
Les plus grands chagrins sont bien la mort des enfants, adoptifs ou naturels. Si la mort d’un vieillard est considérée comme une délivrance, celle d’un enfant donne lieu à plus de lamentations, mais ces lamentations ne durent pas longtemps. On comprend assez cette indifférence devant la inort quand on se reporte aux anciennes croyances relatives à la vie future, croyances que le christianisme parait n’avoir déracinées que superficiellement dans ces âmes primitives.
Je suis frappé, en lisant dans le tome XI du Bulletin de la Société Neuchäteloise de Géographie les coutumes funéraires des Abyssins de retrouver des analogies avec les anciennes coutumes tahitiennes,. M. Victor Buchs raconte que «les cadavres sont généralement inhumés le jour même du décès ». Cela se pratique aussi dans les îles de l'Océanie. Seulement l’enterrement était autrefois clandestin. On attendait la nuit et, avec l'aide de quelques fidèles, dans le plus orand secret, on portait le corps dans la montagne où on lenfouissait en quelque creux de rocher. On le recouvrait à la hâte et le lieu de sépulture restait ignoré du public. Cette précipitation provenait
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d’un motif analogue à celui qui dirige les musulmans : le désir de procurer immédiatement la paix éternelle en transportant le corps dans la terre. Les Tahitiens se hâtaient d’enfouir le cadavre en cachette pour éviter toute profanation du corps, une mutilation de celui-ci pouvant, dans leur idée, affecter l’âme du trépassé. Et si les Abyssins redoutent de mourir noyés, leur âme passant dans ce cas dans le corps d’un dauphin, les Tahitiens ne redoutent pas moins les naufrages ; ils pensent que l’âme peut passer dans le corps du rori (limace ou biche de mer nommée aussi tripang) avant de subir d'autres migrations.
Du reste, voici la marche que suivaient les âmes au sortir du COTr ps.
Elles s’envolaient d’abord vers un groupe de pierres situées sur le rivage. À Tahiti et à Morea il y avait deux pierres seulement (à la pointe de Taataa pour Tahiti, à Papeari pour Moorea); l’une s’appelait Ofai ora (la pierre de vie), l’autre Ofai pohe (la pierre de mort). A Raiatea les pierres étaient au nombre de trois: Ofaiaräriorio, Ofaireiriorio, Ofai maue raa!. L'âme, étant aveugle, touchait au hasard l’une des pierres; si la pierre de mort était touchée, c'était pour elle l’anéantissement. Si, au contraire, elle parvenaiït à la pierre de vie, elle commençait ses migrations qui consistaient généralement en un séjour sur le Mehani suivi du départ définitif pour Pilot de Tupai ou Motu-iti, au Nord-Ouest de Bora-Bora?. Aussi l’ilot de Tupai a-t-il, de tout temps, été inhabité et l’on ne s’y rend, pour faire le coprah, qu’en nombreuse compagnie.
Du reste, les âmes ne demeurent pas tranquilles à Tupai. Elles reviennent pour tourmenter les vivants. Il en est de même des âmes des guerriers morts en combattant, âmes qui sont dispensées du séjour à Tupai. Elles conservent un corps diaphane et reviennent sous le nom de Tupapau, Mate ivi (mort squelette), Matefanau (mort-né)
1 Riorio: l’esprit d’un enfant ou d’une personne ; ara: veiller, éveiller; arä: une pierre noire dure ; rei: la nuque ; maue: voler (comme l’oiseau).
? Cette idée de fixer le séjour des morts dans la plus éloignée des iles du groupe ressemble assez à nos croyances enfantines. Combien d’imaginations enfantines se figurent que le bout du monde et l'enfer se trouvent à l’extrémité de l'horizon du village natal !
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inquiéter les vivants et les effrayer la nuit par leurs cris. Elles passent quelquefois dans le corps des oiseaux de mer, et les cris nocturnes de ceux-ci épouvantent l’indigène. Outre ces migrations à Tupai et ces retours nocturnes, il existait encore la croyance en un séjour spécial des âmes.fune espèce d’enfer (hades) qui se trouvait au-dessus de la plus haute montagne de Raiïatea, la Montagne Sacrée. Ce séjour, plongé dans une nuit éternelle (P) se nommaïit le Rohutu. Il était divisé en Rohutu namua (le Rohutu du commencement),
espèce de purgatoire où les âmes qui n'avaient pas eu une dévotion
suffisante pour le culte des marae étaient soumises à des tourments rigoureux dont on ne fixait pas la durée. Venait ensuite le Rohutu noanoa (le Rohutu supérieur) où les âmes dansaient une upaupa éternelle sous la garde du dieu Urataetae. À la porte du Rohutu noanoa se tenait une espèce de cerbère, le prêtre ou dieu Romatane, qui avait le pouvoir d’y admettre ou d’en exclure les âmes. Certaines âmes, peut-être celles qui étaient exclues du Rohutu noanoa, se transformaient en une sorte de dieux inférieurs malveillants, les Oromatua dont il fallait chercher à conjurer les mauvaises intentions par des prières spéciales. Deux sortes d’Oromatua étaient spécialement redoutables: les Oromatua ai aru (les Oromatua mangeurs de vieillards) et les Oromatua nihoniho roroa (les Oromatua à longues dents) qui revenaient pour étrangler et manger leurs parents survivants. On conçoit ainsi l'horreur que les Tahitiens devaient avoir des cadavres et la hâte que l’on mettait à les enfouir pouvait provenir bien plus de ce sentiment que du désir de procurer la paix à ses morts.
On prenait beaucoup de précautions pour et contre le mort. Ainsi on lui attachait au médius de la main droite un petit paquet de plumes rouges du phaéton {manu hoa: oiseau ami) afin de préserver son âme du malheur d’être mangée par le dieu dans la pô (nuit). Mais comme cette âme pouvait être elle-même un sujet d’'ennuis et de désagréments pour les survivants, on accompagnait son départ du battement répété de deux coquilles d’huître perlière (panitatui: pani : les deux coquilles ; {atui : traverser comme une flèche). Le son des deux coquilles en s’envolant avec l’âme préservait donc de son
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