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pionnage, la délation (le témoin était toujours récompensé) ; par là, s’est développée au plus haut point l'hypocrisie qui se retrouve dans tous les actes religieux de ce peuple.
Comme comparaison avec les lois (d'inspiration anglaise) du XIX® siècle, il nesera pas sans intérêt de rappeler ce que furent les anciennes lois des Tahitiens, lois qui se résumaient dans le fabou.
Le tabou. — Dès votre première promenade dans uneîle, vous ne tardez pas à être frappé par des piquets surimontés d’une petite planchette portant en grosses lettres majuscules le mot TABOU où T'A POU. Ce mot fatidique fut autrefois l’unique loi de la Polynésie, de l'Océanie mème, le meilleur et le plus puissant moyen de gouvernement entre les mains des rois et des prêtres, et si des lois semi-françaises, semianglaises, ont remplacé, aux lles de la Société, les anciennes lois indigènes, elles n’ont fait que réglementer, classer et décorer de noms divers les différentes applications du tabou.
Le tabou est une restriction. Ge mot signifie sacré, dévoué à. Tout ce que roi, chef ou prêtre déclarait tabou, tout ce que la coutume ou l'arbitraire avaient institué tabou devait être respecté et consacré au seul usage auquel il avait été voué. Les objets, les animaux, les hommes pouvaient être tabou. Les défenses, les prohibitions étaient des tabou.
La personne des chefs, rois et prêtres était essentiellement tabou. Les mots mêmes et les syllabes employés à former le nom des chefs devenaient par ce fait tabou (prohibés). Cette coutume spéciale avait nom pi. On devait employer un autre mot pour désigner la même chose. Point n’était besoin du reste d'inventer un mot nouveau, les synonymes absolus existant abondamment dans cette langue. On sait donc que le roi de Tahiti s'étant fait appeler Pomare (nuit-rhume), ces deux syllabes devinrent pi et furent remplacées, dans le langage ordinaire, par rui (nuit) et hofa (toux). Le dernier des Pomare étant mort depuis longtemps, on emploie de nouveau le mot po pour nuit. Les anciens rois de Tahiti ayant été baptisés Tu (celui qui se lève), ce mot fut remplacé par fa.
Les tabou se rapportant aux cultes, aux prêtres et aux cérémonies religieuses étaient légion, et les enfreindre entraïinait fréquemment
la mort. On avait commencé par faire croire au commun des mortels que les dieux eux-mêmesse chargeaient de punir les délinquants, soit en leur envoyant une maladie, soit en les faisant périr. Il fallait une sanction sûre à ces menaces et les sicaires des chefs et des prêtres se chargealent de représenter les dieux irritéset d'envoyer d’un coup de casse-tête le fautif dans la p0 (nuit). Mais on ne put pas toujours tuer, les fautes étaient trop nombreuses. On finit par en admettre le rachat. La crainte, le respect profond du manahune (l’homme du peuple) pour son chef sont encore bien vivaces, malgré les nouvelles institutions, et le fier indigène qui ne se découvrirait pas devant le « chef » Blanc ne s’approche de son chef indigène que courbé et le chapeau à la main. Les administrateurs coloniaux savent bien qu'ils peuvent difficilement obtenir des corvées et des travaux faits soigneusement sans le concours de l'autorité du Tavana Tufaa (Chef d’arrondissement), du Tavana Mataeinaa (Chef de district), ou du Tavana oîire (Chef du village).
Les missionnaires ont bien compris la force qu'ils pourraient tirer du tabou; ils ont remplacé les anciens tabou religieux par de nouveaux : les règles relatives au repos dominical, entres autres, règles calquées sur la loi mosaïque. Rien de plus aisé aussi que de remplacer l’offrande présentée sur le marae par les dons de la «Fête de Mai » ou fête des Missions! et les exigences de l’admission dans Ja secte religieuse des Arivi par les nouvelles exigences de l’admission dans la classe religieuse des Ætaretia (membres de l'Eglise). Par la force des choses, certains missionnaires se sont créé, sur ces âmes simples et faciles à mener, une autorité analogue à celle des anciens Tahua pure (prêtres). Pour compléter l’analogie, certains même prèchent parfois sur les anciens marae et construisent des temples dans leur voisinage immédiat. Tout cela est très habile sans doute, mais on n’est malheureusement pas allé jusqu’à la conscience de ces cens-là et leurs cerveaux ne peuvent encore saisir nos idées et nos croyances pour lesquels, au reste, les mots manquent dans leur
propre langue.
1 Primitivement, fête célébrée à l’anniversaire de la reine Victoria.
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É = n D ! Ka Puel À A 4) :
Les missionnaires anglais ont créé de toutes pièces un vocabulaire religieux formé de mots grecs ou hébreux tahitianisés. Ces
mots nouveaux sont, par exemple :
Aloe (hébreu), aloëès Alabata (eng.), albâtre Alegoria (grec), allégorie Aluna (hébreu), chène Amene (hébreu), amen Anatema (grec), anathème Aposetelo (grec), apôtre Bapetito (grec), baptiser Hiero (grec), temple Mahula (hébreu), danse Palake (grec), concubine
Diabolo (grec), diable Diakono (grec), diacre Diluvi (latin), déluge Etene (grec), païen Euhari (grec), Sainte Cène Gehena (grec), Enfer Hairesi (grec), hérésie Hebere (hébreu), charmeur Kime (hébreu), Pléïades Okabara (hébreu), souris Pharemake (grec), sorcier
Menasehe (hébreu), chef musicien Okereba (hébreu), scorpion Peritome (grec), circoncision.
Ces mots ne disent absolument rien aux indigènes. Il faut un dictionnaire ou un interprète pour les leur expliquer. Comme il eût été plus simple et plus rationnel d'employer leurs propres expressions partout où elles correspondaient suffisamment à l’idée nouvelle : ils ont leurs mots à eux pour nommer le temple, le chef d'orchestre, la danse, les souris, les scorpions, les concubines, les sorciers, la circoncision. Ils ont le joli mot Matarii (les petits yeux) pour désigner les Pléiades. Quel besoin avait-on d’aller chercher le mot hébreu kime ? Comble d’absurdité, on leur a imposé les noms anglais des jours de la semaine et des mois de l’année alors qu’ils les désignaient par des termes spéciaux qu'il est très difficile maintenant de retrouver. On a remplacé les anciennes chinoiseries de la réglementation par de nouvelles. Encore les anciennes avaient-elles leur poésie el leur originalité. Pendant les cérémonies religieuses, il était défendu : 1° aux hommes de parler aux femmes; 2 à celles-ci d'entrer dans l'enceinte sacrée du marae ; 4 de manger pendant le temps consacré à certaines prières (Aiai faa).
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Habitation indigène à Raiatea.
(Dans le lointain. l’île de Huahiné.)
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mer du feu. Il fallait aller cuire sa nourriture sur des charbons (ahitarahu, feu charbon) dans l’intérieur des terres, sous peine de mort.
rien d'étonnant si les chefs, rois et prêtres se servaient du tabou pour se réserver les meilleurs morceaux, les meilleurs poissons. Ainsi il fut défendu, pendant six mois, de pêcher la bonite, sauf pour les chefs. Ce tabou sur la nourriture s'appelait n0an0oa.
D'un autre côté, les hommes, en général, se réservaient la viande de porc. Les femmes n'en pouvaient manger que dans de rares occasions, et le cochon cuit pour elles s’appelait puaaroiroi. Du reste les femmes n'osent pas encore, à l’heure qu'il est, manger en compagnie des hommes.
Mais l’usage le plus répandu et qui subsiste aujourd’hui encore est celui du tabou garant de la propriété individuelle, 11 s’appelle alors plus souvent rahui. Chaque particulier indique sa propriété personnelle par un signe bien visible : une inscription avec le mot fabou, un piquet entre les coraux couronné d’une touffe d'herbe, une branche de cocotier tressée fixée au tronc d’un arbre fruitier. Ces signes de la propriété s'appellent unuunu. I1s sont toujours respectés entre indigènes et personne re les enfreindrait sciemment. De même que dans nos contrées, on a le ban des vendanges, à Tahiti les chefs posent et lèvent à leur convenance le rahui sur tous les cocotiers de leur district. Pendant le rahui, on ne peut prendre des cocos, même pour les boire, sans la permission du chef. Dès qu’il est levé, chacun va faire son coprah. Une forte amende est la sanction de cette défense. Le rahui s'indiquait comme se notifiaient autrefois les ordres royaux: par la palme du cocotier tressée (niau) fixée à l'arbre la tige en bas. Les hérauts du roi parcouraient le pays cet étendard en main et proclamaient la royale volonté. Refuser le niau, c'était se mettre en état de rébellion.
La coutume du tabou n’est pas spéciale aux Polynésiens. Elle se retrouve chez les habitants à demi Papous de larchipel Bismarck et chez ceux de la Nouvelle-Guinée. Mais ils l’ont certainement empruntée aux Polynésiens.
Du reste, toutes les religions et toutes les civilisations ne regardent-elles pas une foule de choses comme sacrées (tabou): l’autel,
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ses ornements, les instruments du culte dans les religions judaïque, chrétienne, musulmane, bouddhiste; les rois, les princes, les empereurs même les plus modernes. Que de crimes dits de lèse-majesté et sévèrement punis qui ne sont autres que des violations du tabou royal. L'homme est partout semblable à l'homme, sous toutes les latitudes. Les idées sont analogues, les expressions seules diffèrent.
C’est certainement une bien mauvaise méthode que d'enseigner une langue étrangère par traductions. On reconnait universellement que la seule bonne méthode est celle qu’emploie la mère qui enseigne en deux ans à un bébé une langue qu’il ne connaît pas, sa langue à elle.
C’estaussi une bien mauvaise méthode d’enseigner une religion par la traduction des idées se rapportant aux croyances, aux objets de la foi. Il faudrait vivre une religion, la vivre au milieu de ces paiens, leur faire trouver par eux-mêmes qu’elle est bonne, puisque les résultats en sont bons, leur en faire comprendre les doctrines par l'exemple et les idées par la pratique de ces idées. Mais voilà, ceci c’est plus difficile ; il faudrait savoir mettre de côté les intérêts personnels ou ceux de l’association à laquelle on se rattache. Il faudrait imiter celui qu’on prêche. Serait-ce peut-être surhumain ?
Un des fruits bizarres de la civilisation tahitienne fut la fameuse société ou secte religieuse des Arioï. Pour en faire partie, il fallait prêter le serment d’exterminer sa progéniture. Celui qui conservait son enfant en était honteusement chassé. Les Arioï jouissaient d’une grande considération et de grands privilèges. Ils étaient sacrés (tabou) et avaient, en toute circonstance, le pas sur les autres indigènes. Ils ne travaillaient pas: les simples citoyens devaient les nourrir et leur offrir le premier choix des produits de la terre et de la pêche. Ils menaient une vie très immorale et la passaient en danses, en jeux et en orgies. Ils étaient divisés en sept ordres différents qui se distinguaient par des tatouages spéciaux.
En temps de guerre, c’étaient de vaillants guerriers; c'était le seul service qu’ils rendaient à leur pays, avec celui peut-être d'empêcher la population de devenir trop dense. Il y avait là, en effet, un danger qui avait dû faire réfléchir les fortes têtes du temps et qui fut peut-
être l’idée-mère de la création de cette société. Il est étonnant de voir qu’un peuple si doux ordinairement ait pu être adonné à des pratiques aussi féroces que les sacrifices humains et l’infanticide officiel. Rien n’égale en effet l’aménité générale de ces gens et la fraternité sincère qui règne dans leurs relations réciproques. Les moindres départs sont l’occasion de scènes de désolation auxquelles font pendant les scènes du retour. Les amies, en se rencontrant, s’embrassent presque toujours, si elles ne se sont pas vues depuis quelque temps. Le baiser tahitien s'accompagne d’une aspiration parfaitement perceptible. On se flaire. Autrefois, on se contentait d’un attouchement du nez. Le même mot hot signifie baiser, toucher les nez et sentir.
Les hommes se serrent la main avec effusion, en une longue étreinte. Toutes les fois qu’un petit groupe se forme, quelqu'un roule une cigarette !, en tire une bouffée et la passe à son voisin. C’est le calumet des Indiens. Les femmes qui sont de grandes fumeuses de cigarettes procèdent de même. Elles sortent plusieurs fois du temple pendant les services divins, s’asseyent en rond et se
passent la cigarette (pupuhiavaava).
Vie internationale.
Les seules relations fréquentes entre les Iles sous le Vent et Tahiti ont été des relations commerciales. Cependant, bien que reconnaissant depuis plus d'un siècle la suzeraineté des rois de Tahiti, Raiatea garda toujours sa suprématie religieuse et fournit plusieurs fois des grands prêtres à cette ile. On a conservé les noms de Tupaia qui vivait au temps de Cook et de Mani-Mani.
i Le tabac indigène se conserve en longnes carottes, compressé et serré dans une enveloppe de ficelle. La cigarette se fabrique ainsi : on détache un fragment d’un morceau de tabac comprimé, on le chauffe légèrement sur une allumette et on l’enveloppe dans un bout de feuille de pandanus séchée que l'on enroule en spirale.
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Les gens de Raiatea intervinrent, à plusieurs reprises, dans les ouerres qui ensanglantèrent Tahiti pour soutenir en général le parti des Pomare. Ils ont toujours eu le renom de vaillants guer- | | | riers. Maintenant les indigènes des Iles sous le Vent se rendent | | | quelquefois nombreux aux grandes joutes des fêtes du 14 juillet | à Papeete. Ils y remportent souvent des prix pour les costumes
anciens, les courses de chevaux et les régates. Ils profitent de ce voyage pour donner une séance du Umuti, comme cela a été le cas | en 1898.
US Ce sont nos «civilisés » d'Europe qui ont trouvé que «l'étranger ho | c'est l’ennemi ». Les Tahitiens ne le considèrent généralement pas ainsi, et, tant qu’on n’a pas attenté à leur indépendance nationale, ils se sont montrés extrêmement accueïllants et hospitaliers envers les étrangers. Les gens de Raïatea ont eu de fréquentes guerres civiles et ont livré des combats à leurs voisins de Huahine et de Bora-Bora. La seule guerre étrangère qu'ils aient soutenue fut la lutte contre la France dont nous parlerons plus loin et qui a été suivie (1897) de leur annexion définitive. Ils n’ont certes pas la rancune longue ou bien ils poussent loin l’indifférence ou la platitude devant les vain- | | queurs. Je ne sais. Mais quatre mois après la fin des hostilités, alors {ul que cinq cents d’entre eux étaient exilés aux Marquises, ils ont célé- | | bré,avec un grand entrain, la fête nationale du 14 juillet à Uturoa et | tal leur chantre national, Tupaia,a composé, à cette occasion, une espèce | | d’épopée chantée racontant les détails de la guerre, en particulier le | | | bombardement de l’île de Tahaa. On avait taillé, à cette occasion, une | grande pirogue « sans balancier » figurant le croiseur Duguay-Trouin. | | Des morceaux de bois simulaient les canons. Tupaia, debout au | centre de la pirogue, affublé d’un costume de lieutenant de vaisseau qu'il S'était procuré on ne sait où, dirigeait la pantomime. Rien n’y manquait : le simulacre des commandements en français, des « feux électriques » à l’aide d’une simple lanterne, des coups de canon au moyen de vigoureux poum! clamés par cinquante exécutants. Il | poussait même le raffinement dans l’imitation jusqu’à regarder la | foule par le canal d’un bout de bambou en guise de longue vue. Et 411 | ce que les indigènes s’amusaient ! Cependant Tupaia avait eu des pull |
parents parmi les morts! Rien ne donne une idée plus exacte de la puérilité de ce peuple.
Le commerce de ces petites îles ne peut être très considérable. Mais il l’était davantage il y a dix à vingt ans. Alors on exportait beaucoup de coton et d'huile de coco. Aujourd'hui, on ne cultive plus le coton parce qu'il ne peut plus lutter sur le marché et on exporte le coprah brut (amande du coco) au lieu d’en extraire l'huile.
Huahine exporte 300 tonneaux de coprah par ant. Raïiatea, Tahaa en exportent certainement une plus grande quantité et Bora-Bora- Maupiti une quantité léswèrement inférieure, en sorte qu’on peut évaluer à 1 000 tonneaux l’exportation annuelle de cet article. En 1899, les commerçants le payaient aux indigènes 9 sous chiliens (soit 20 centimes de notre monnaie) le kilo. Ge sont surtout les navires anglais de la Nouvelle-Zélande (Æauroto, Ovalau, Upolu) qui viennent le prendre. Ils emportent en même temps, selon la saison, des
l Annuaire de Tahiti, 1899.