‹ Rambures: Épisode des guerres du temps de Charles VIIChapitre 4 sur 10 · X.TIII · texte numérisé non relu

X.TIII

Le eombat eepemknt, d'abord à TavàDtage des Anglais, se soutenait de part et d'antre avec une bravoure sans exemiile. La défense étaitj aussi énergi<]^ que l'attaque ; ear, tandis que les archers de Rambures» revenus de leur première stupeur, faisaient pleuvoir à l'extérieur du château les traits et les pierres, une scène ef&oyable se passait dans l'espace étroit de l'escalier tournant de la toUr du donjon

et le sang commençait à ruisseler sur les degrés. Forcés d'avancer» pour ainsi dire, malgré eux, puisqu'à chaque minute de nouveaux combattants poussés par les derniers rangs venaient augmenter leur nombre» les chevaliers anglais» ayant à leur tète St-Pol et de Mailly» étaient contraints de gravir» portés par la foule et sous une grêle de coups, les marches que défendaient Thibaut et les siens.

Là» pas un cri» pas une plainte» pas un gémissement ne se faisaient jour à travers les épaisses murailles. On eût dit que chacun» sentant toute l'importance d'enlever de vive force» ou de conserver à tout prix cette position» retenait les cris de douleur prés de lui échapper» pour faire bravement son devoir. Aussi dans cet étroit espace» ne s'élevaitil pas d'autre bruit que celui causé par les masses d'armes rencontrant les armures» les épées se brisant sur les épées on se choquant sur les casques ; par le craquement des meubles lancés du haut de l'escalier et volant en éclats sur les marches; ou bien encore celui produit par le grincement des cuissards» des brassards et des hauberts s'éraillant sur la brique de la muraille.

Chose bizarre et pourtant réelle» la valeur» l'activité» le dévouement de la garnison» tout ce qui» en mille autres circonstances» eût &it échouer cette attaque et sauvé le château des mains des Anglais» fut précisément ce qui contribua peut-être le plus à le leur livrer. En effet» les remparts s'étant garnis de tous ceux qui n'étaient pas au combat de la tour du nord , la pluie de traits et de pierres devint si intense» que les assaillants» restés en dehors de la cour» s'y ruèrent avec furie pour les éviter. Le flot péné-

trant dans lintérieur emporta jusque dans le manoir les dix ou douze chevaliers formant tête de colonne et qui, debout encore, quoique blessés et meurtris dans leurs armures, combattaient parce qu'ils ne pouvaient opérer leur retraite, en sorte qu'au bout de quelques instants, ces vainqueurs, malgré eux, se trouvaient dans le castel ayant, sans savoir commeut, franchi tous les obstacles que Thibaut et ses hommes avaient accumulés sous leurs pas.

Rien ne peut donner une idée des scènes affreuses qui se passèrent alors dans le vieux château de Rambures. Les Anglais, furieux de la résistance qu'on leur avait opposée et des pertes qu'ils avaient &ites, parcouraient les galeries et les tours, massacrant sans pitié tous ceux qu'ils trouvaient. Les quelques malheureux échappés au carnage fuyaient, cherchant un refuge où souvent ils ne rencontraient que la mort. En vain les chevaliers, donnant l'exemple de la générosité, protégeaient-ils de tout leur pouvoir ceux qui venaient près d'eux ; en vain ordonnaient-ils d'épargner les restes de la garnison , leurs gens n'écoutant rien frappaient toujours. Les appartements pillés , dévastés, n'offraient partout que l'image de la désolation.... Et déjà, sur le sommet ^de la tour du donjon, le pennon (1) des

(1) Aux anciens mots enseigne, signaux, veasillum , on avait subtltué celui de bannière. Quand la matière dont ces bannières étaient composées fut changée, on changea encore ce nom en celui de dra^ pel, et ensuite drapeau, de drapeUum, drap. C'était un pied carré d'étoffe brodée ; elle était fiiée , et non flottante , sur une pique traversée d'un bâton , comme sont encore les bannières des cultes. Les étend^ds.de la cavalerie étaient de soie ; mais leur forme ne différa

Kambures était remplacé par Féteodard aux couleurs anglaises....

des drapeaui de rinfanterie que sous Louis XII, qui donna à ceux-ci plus de longueur.

On appelait les grandes bannières gonfalon»; c'étaient celles du roi, du connétable., des communes. Les chevaliers ne portaient que des patinons (d'où Ton a fait p«nnons^; celles des suzerains étaient terminées par une seule pointe ; celles des vassaui en avaient plusieurs. ( Dissertations sur la chevalerie» par le père Honoré de Ste- Marie. )

Deux scènes plus terribles que toutes celles que nous avons essayés de décrire, se passaient au même instant aux deux extrémités de la tour du beffroi : l'une, dans la chambre du nain ; Fautre, dans le souterrain où nous avons laissé la châtelaine, son fils, Jeanne et le père Chrysostôme. Le château n était pas encore entièrement envahi, que quatre

hommes, obéissant â des passions diverses, se précipitaient

Ters l'apparteraent d'Alix. Tous quatre s'y trouyèrent arrivant à la fois : le comte et de Mailly par une porte, Othoo et Karl par une autre. Il se fit une minute de silence ; St-Pol le rompit le premier et, s'adressant aux deux soldats :

<r Qui TOUS amène ici, leur dit-il ? Qu'y venez-vous chercher? Je vous trouve bien hardis d'oser pénétrer en ces lieux sans mon ordre.

— Sans votre ordre 1... Monseigneur, reprit le plus jeune des deux archers en répétant d'une façon assez impertinente la dernière phrase du comte. Sans votre ordre, pardieu ! vous conviendrez que si nous sommes ici sans votre ordre à vous, votre seigneurie ne s'y trouverait probablement pas non plus sans notre permission à nous.

— Insolent, sors d'ici à l'instant même, ou je te £aiis pendre aux créneaux de cette tour.

— Vous en seriez bien capable, Monseigneur, car vous pensez n'avoir plus besoin de mes services. Pourtant, croyez-moi, modérez >vous; une trop grande précipitation dans cette circonstance, vous laisserait peut-être des regrets. D

Le comte, furieux, levant son gantelet de fer, allait pour toute réponse briser la tête de l'impudent vassal ; de Mailly le retint.

Le soudoyer, sans paraître se soucier le moins du monde de la colère de son noble maître, ajouta :

a Je vous laisse la place, Monseigneur; aussi bien la personne que j'avais cru trouver, pas plus que celle qui vous occupe, n'est ici... Les colombes sont envolées, lés épèrviers doivent i'enquérir ailleurs. » Et il sortit.

Le jeune homme ne fut pas embarrassé pour continuer ses recherches ; il était assez évident pour lui que, puisque les deux femmes avaient eu le temps de fuir, elles avaient dû essayer de gagner le passage dont la connaissance lui avait été révélée par Thibaut ; il prit donc immédiatement sa course vers ce côté du manoir. Karl, malgré sa blessure ouverte et, quoique laissant après lui une trace sanglante, le suivait pas à pas, en silence, avec une obstination incroyable, à laquelle Othon ne paraissait pas attacher la moindre importance.

Ils venaient de franchir ainsi l'espace qui les séparait de la tour du nord, et s'engageaient dans l'escalier obscur des souterrains, foulant sans respect les cadavres qui jonchaient les marches, lorsque soudain un cri faible et comme échappé au saisissement, retentit près d'eux; puis une fi>rme blanche, svelte, aérienne se dessina à quelques pieds > an-dessus de l'endroit où ils se trouvaient, et disparut, dérobée à leurs regards par la courbure de l'escalier.

Ni l'un ni l'autre n'eurent un moment d'hésitation ; ils se précipitèrent sur les traces de celle dont ils croyaient avoir reconnu la voix et la démarche. Ils ne se trompaient pas ; o'était bien la malheureuse Jeanne fuyant comme le passereau timide devant la serre cruelle du vautour, ou comme une biche effarée que poursuivent deux tigres prêts à s'entre-déchirer.

Alors eommença une lutte singulière et terrible; d'une part, la jeune fille cherchant à se dérober 4 la vue des deux archers, essayant de pénétrer dans chaque galerie, dans chaque passage, et, repoussée par des obstacles de tout

genre, des meubles, des débris d'armes, des cadavres; d'un autre côté, Karl et Othon (car le premier était alors devant son camarade), gravissant au plus vite les degrés de pierre, dans l'espoir d'atteindre leur proie, et commençant à proférer l'un contre l'autre de sinistres menaces.

Jeanne cependant, forcée de monter, de monter toujours, sentait s'épuiser à chaque pas ses forces et son courage. Parvenue à la hauteur delà vieille horloge^ elle eut un moment de désespoir affreux, car elle se rappela qu'il n'y avait plus d'autre aboutissant que la chambre du nain, d'autre salut pour elle contre le déshonneur, qu'une mort terrible.... £t pas un chef, pas un chevalier, même ennemi, pour défendre son innocence I... Et derrière elle, à quelques pieds peut-être, deux monstres dont elle entendait les pas l...lDéjà elle touchait à la dernière marche de l'escalier; déjà Karl, avec sa stature colossale, sa figure hideuse, Othon, avec son sourire de hyène, étaient devant ses yeux.... Haletante de fatigue, éperdue de terreur, elle tombe anéantie et le colosse va porter sur elle une main sacrilège, quand de sa voix grêle et stridente Othon lui dit, en arrrêtant son bras :

a Ne te souvient-il donc plus de notre dernier coup de dés, Karl, et faudra-l-il que je te grave tes serments sur la poitrine avec la pointe de mon poignard?

— Toi, misérable ver de terre, s'écrie l'archer en lançant un regard de dédain à son compagnon.... Tiens, va-t-en, tu me fais pitié... d

Il n'en put dire davantage, car Othon leste et hardi, d'un saut s'était placé près de lui, et déjà appuyait sur

son cœur la pointe de son arme. Karl n'eut que le temps de parer avec son bras le coup qui le menaçait. Un cri de ▼engeance s'échappa de sa bouche et, étreignant avec force» de ses mains vigoureuses , le cou de son adversaire, il le précipita sous ses pieds.

Mais soit que la perte de son sang, soit que Teffort qu'il venait de faire pour terrasser Othon eussent épuisé complètement ses forces, il tomba lui-même lourdement à côté de son camarade. Aussitôt commence h lutte ; ils s'enlacent avec fureur, Karl cherchant à étouffer son ennemi, Othon faisant tous ses efforts pour dégager la main qui tient son poignard. Ainsi enchevêtrés pour ainsi dire l'un dans l'autre, ne voulant pas se lâcher, ils obéissent à la pente raide de l'escalier et roulent avec bruit sur les marches. Puis quelques cris de rage retentissent, et Ton entend comme les chocs d'un corps inanimé frappant les pierres de sa tête, puis les degrés se teignent de sang, se couvrent de lambeaux de chair....

Alors, un seul des deux hommes pâle, défait, essaya de regagner la chambre du nain.... Cet homme, on Ta deviné, c'était Othon ; le malheureux Karl, frappé au cœur, avait cessé d'exister....

Lorsque Jeanne, muette d'horreur pendant cet affreux combat, vit revenir vers elle le vainqueur, elle eut comme un moment de vertige. Mais bientôt, éclairée par une idée subite, elle saisit le battant de la cloche.

a Un pas de plus, crie-t-elle au soldat, et je donne l'alarme, un pas de plus, le château est sur pied et, s'il ne se trouve pas un chevalier pour me venir en aide, pour me déli-

Trer de Totre infinie poursuite, eh bien I je saurai mettre entre vous et moi toute la distance de la mort, d Du doigt elle indiquait une fenêtre ouverte. . « .

Peut-être aura-t-oo été surpris de retrouver Jeaune sur Tescalier de la tour du donjon, après l'avoir laissée dans les souterrains avec Alix ; aussi allons-nous expliquer ce qui l'avait conduit à quitter momentanément ses compagnons d'infortune.

Lorsque le père Cbrysostôme s'était vu séparé si brusquement de la châtelaine, lorsqu'il avait pensé que non-

seulement il ne pouvait plus être utile à ses amis , mais qu'il lui feudrait peut-être opter entre mourir de faim dans cette prison ou appeler les ennemis à son aide» il avait eu, ainsi que nous l'avons rapporté, un moment de désespoir horrible. Il ne tarda pas cependant à réfléchir que la porte, n'ayant été poussée par personne, avait dû, pour se fermer, obéir à quelque ressort caché dans la muraille, et que, pour obtenir le résultat inverse, il fallait tout simplement tomber encore sur ce ressort, et le mettre en mouvement ; il se hâta de suivre son idée, et bientôt il entendit avec ud bonheur indicible la porte rouler de nouveau sur ses gonds. Une fois délivré, il s'empressa de rassurer Alix et il continua ses recherches, persuadé qu'au lieu d'ouvrir le passage secret, il avait poussé la porte de quelque cachot.

Il ne se trompait pas, il avait effectivement pénétré dans une prison où nous avons vu Karl enfermé quelques jours auparavant. Toutefois, comme l'endroit qu'il cherchait était proche, il ne tarda pas, en continuant ses investigations, à le trouver, et tons les quatre se hâtèrent de prendre un refuge dans cet étroit espace compris entre le grand souterrain et la grille à claire-voie donnant sur les fossés de la première enceinte.

Une heure s'était ensuite écoulée, heure silencieuse et terrible pendant laquelle ni les uns ni les autres n'avaient osé se communiquer même à voix basse, les pensées sinistres qui agitaient leurs cœurs. L'enfant, avec l'heureuse insouciance de son âge, n'avait pas tardé à s'endormir sur le sein de sa mère ; la chienne, se roulant aux pieds de sa maîtresse, en avait fait autant ; mais les trois autres fugitifs,

tantôt debout et prêtant l'oreillei tantôt à genoux pour implorer la protection du Seigneur tout-puissant, laissaient paraître sur leurs visages les traces d'une affreuse anxiété. Le chapelain le premier osa dire bien bas à Alix : a Je ne sais. Madame, si le temps vous paraît aussi long qu'à moi, mais il me semble voir commencer pour nous l'éternité.... Thibaut cependant devrait être ici; d'une manière ou d'une autre, le combat est terminé, car l'ange de la mort a eu toute facilité pour saisir dans les deux partis jusqu'à sa dernière victime....

— Je pense comme vous , mon père ; aussi depuis un instant, mes craintes ont-elles redoublées!... Sans doute, notre fidèle serviteur sera tombé sous les coups de nos ennemis.... Et alors qu'allons-nous devenir? Si nous sortons de ces lieux, où aller? Que faire?

— Je l'ignore. Madame ; mais nous devons avoir foi en la miséricorde du Seigneur qui n'a pas voulu que vous soyez prisonnière, et qui a toujours accordé une protection si éclatante à la maison de Rambures. C'est lui qui tout à l'heure encore a donné à moi, son faible ministre, la force nécessaire pour guider vos pas, et qui m'a permis, malgré l'obscurité, de découvrir ce refuge.

— Dites-moi, mon père, lorsque Thibaut vous a remis ces clefs, ne vous a-t-il donc fait connaître aucun moyen de fuir du château ?

— Je me rappelle parfaitement toutes ses paroles, les voici : Conduisez Madame la châtelaine dans l'endroit que je vais vous indiquer. A la nuit, si je ne parais pas, dirigezvous avec précaution vers l'angle sud de la contrescarpe,

vous trouverez là ud passage secret.... Je n'en entendis i>as davantage; de toute part on l'appelait; sans doute il courut où le réclamait son devoir de commandant du château.

— Ces instructions sont bien vagues; je me souviens effectivement avoir entendu parler une seule fois au sire de Ramburesy mon noble époux, d'un passage secret donnant sur la campagne, mais je n'attachai pas alors la moindre importance à ses paroles.

— Chut, fit Jeanne, je crois avoir entendu du bruit.... » Il 7 eut un moment de silence.

a Vous vous trompez, Jeanne, reprit Alix, ce n'est rien... Voyons, mon père, soyez notre conseil ; sauvez-nous pne seconde fois..*.

-— Madame, dit le prêtre après une minute de réflexion, je ne vois qu'un moyen de sortir d'embarras, un seul. Je connais assez les divers passages souterrains du château, pour qu'il me soit facile de me diriger vers l'escalier du donjon. Je vais vous quitter un instant, je le suivrai avec prudence, et ne tarderai pas à vous apporter des nouvelles de Thibaut. Si le vieux château est au pouvoir des Anglais et que votre écuyer soit mort, nous tâcherons à la faveur des ténèbres et^ en profitant de- la fotigue probable de l'ennemi, de nous glisser hors de cette enceinte. Si au contraire vos soldats ont pu repousser victorieusement l'attaquOf je viendrai vous arracher à vos angoisses.

— Arrêtez, mon père, dit Jeanne en interrompant le chapelain, il fiiut à votre projet une modification essentielle; c'est ^moi qui remplirai le rôle dangereux que vous vouliez prendre. Aush bien que vous, je saurai m'eoquérir de ce

qui est advenu, mais je ne pourrais comme vous protéger Alix et l'héritier des sires de Rambures. Ouvrez donc cette porte > et croyez â ma prudence. D'ailleurs,, ajouta tristement la jeune fille, si quelqu'un doit être sacrifié, ne vautil pas mieux que ce soit moi? Ne suis-je pas seule ou â peu prés seule sur cette terre? Ma pauvre mère n'est plus ; mon père égaré par l'ambition, a maudit sa fille. Je suis trop heureuse, murmura-t-elle en saisissant la main d'Âlix, qu'il se présente une occasion de prouver mon dévouement à une amie qu'un malheur affreux m'a seul empêché d'appeler ma sœur ? d

Le bon père Chrysostôme voulut en vain répliquer, la résolution de la jeune fille était inébranlable; elle se jeta dans les bras d'Alix, puis elle sortit courageusement, la tête haute et fière, comme une vierge chrétienne qui va cueillir la palme du martjre.

Alix et le père Chrysostôme restés seuls/ gardèrent un instant le silence^ écoutant le bruit des pas de Jeanne qui s'éloignait. Lorsqu'ils n'entendirent plus rien, il leur sembla à tous deux que l'absence de leur compagnon* d'infortune avait doublé leurs maux.

<r Pauvre enfant I dit à voix basse la châtelaine, comme si elle répondait à une pensée intérieure, quel courage!

quel dévoaemeotl Ohl oui sans doute, il n'a pas dépendu de moi que je ne l'appelasse du doux nom de sœuri Si le plus lâche attentat n'était venu se jeter au travers de nos projets,...

— Pourquoi, Madame, rappeler de cruels souvenirs? La destinée de votre noble frère a été affreuse dans ce monde ; mais. pensez- vous que là haut, il ne soit pas bien récompensé de ses vertus?

— Vous avez raison, reprit Alix ; eh mon Dieu 1 de ceux qui restent sur cette terre de douleur, ou de ceux qui la quittent, les plus à plaindre ne sont pas les derniers. Qui sait l'avenir réservé à mon fils?... Ses jours et les miens sont peut-être comptés?... Ohl si le Seigneur m'accordait seulement la grâce de préserver les siens, si je pouvais le remettre sain et sauf entre les bras de son père.... Son père I ajouta-t-elle, comme frappée d'une idée subite et terrible... Son père 1 mais, mon Dieu, j'y pense.... Comment se £ait-il que les Anglais soient ici, â Rambures?... Us ont donc pu quitter Aamrie?... Aumale est donc en leur pouvoir?... Oh I ce doute est affreux.

— En effet, je n'y avais pas encore réfléchi. Madame; les événements se sont succédés avec une rapidité si grande....

— Ce malheureux archer nous aurait-ii trahi? continuait Alix, comme se parlant à elle-même ; cette lettre du sire de Ranbures ne serait-elle pas de lui? Le comte juraitil été assez déloyal. ...

— De qui parlez-vous donc. Madame?

— D'un homme dont la funeste passion cause aans doute toutes nos infortunes, d'un homme.... Ohl mon père! mon

père! je suis bien coupable.... Ecoutez, écoutez ma confession tout entière ; ce moment est solennel, je ne dois rien vous cacher... • Mon DienI si j'avais été moins imprudente, si j'avais eu le courage de fermer mon cœur à une aflCdction jadis sainte, maintenant criminelle, peut-être aurais-je évité aux miens ce jour affreux?... Seigneur, pardonnez* moi ! » Alix, versant d'abondantes larmes, s'était jetée aux pieds du ministre des autels. Le prêtre la releva.

cr Vous exagérez vos fautes, ma fille, lui dit-il avec bonté ; calmez^vous, élevez vos mains vers le Dieu toutpuissant ; vous le pouvez sans crainte, votre cœur est trop pur; vous avez toujours été trop indulgente pour les autres, trop rigide envers vous-même, pour n'être pas digne encore de la protection du Très-Haut, d

Mais Alix ne cessait de se dire la cause de tous leurs malheurs. Enfin, après une courte et fervente prière, elle raconta, sous le sceau de la confession, au père Chrysbstôme, la scène qui avait eu lieu dans sa chambre, entre elle et le comte de St-Pol, s'accusant avec amertume de n'avoir pas eu la force de fermer son cœur à la séduction de ses anciens souvenirs, maudissant son coupable silence. . . . Soudain Cora, jusqu'alors paisiblement couchée aux pieds de sa maîtresse, se lève brusquement et se précipite vers la porte en grondant, puis un léger bruit se fait entendre du côté de l'escalier de la tour de l'est. Le chapelain, voyant le danger qui les menace tous les trois, si les aboiements du fidèle animal parviennent au-dehors, prompt comme l'éclair, s'élance sur lui le poignard levé.... C'en est fait de la pauvre Cora> elle va être sacrifiée à une nécessité

impérieuse» lorsqu'Alix, d'une maia» saisit le museau de la chienne, de l'autre arrête le bras du prêtre, puis faisant signe à ce dernier qu'elle répond de tout, d'un geste impérieux, sans dire un seul mot, elle indique à Tercellente bête le coin opposé de leur réduit. A l'Instant le bon animal, souple, docile et craintif, court s'y blottir en rampant. Un des périls se trouvait détourné, mais ceux qui planaient au-dessus de la tête des fugitife devenaient plus grands de minute en minute, car on distinguait alors parfaitement les pas de deux hommes, et ils s'approchèrent tellement de la porte, que leurs paroles ne pouvaient échapper au père Chrysostôme et à la châtelaine.

HXIl.

«Que, diable 1 peuvent donc être devenus ces misérables, disait Tun d'eux? Comprenez- vous par où ils ont passé? Nous les avons suivis d'aussi prés que possible, et ils sont parvenus à nous échapper.

— Mon père, murmura la châtelaine à l'oreille du prêtre, nous sommes perdus.... C'est sa voix, j'en siiis sûre,

je la reconnaîtrais entre mille.... C'est lui.

— Quiî... loi!...

— St-Pol.

— ' Grand Dieu 1 alors le château est en leur pouvoir.

— Silence, écoutons....

— Comme vous, mon cher comte, je n'y comprends rien, reprit l'autre personnage; mais aussi pourquoi étes-vbus toujours aussi vif?... Je me tuais dans la chambre, là haut, à vous faire si^ne de modérer votre fureur. Bah ! vous alliez toujours votre train. Ces deux drôles cependant sont les seuls qui puissent nous mettre sur la trace des fugitifs ; vous les avez effarouchés ; maintenant, où les prendre?

— Ohl s'ils me tombent sous la main, je sais bien ce que j'en ferai....

— Parbleu, je le sais bien aussi ; vous les ferez pendre, n'est-ce pas?... Cela avancera prodigieusement nos afEaires.... Tâchez donc d'obtenir quelque chose des autres soudoyers de ce sire de Rambures?... Ils se feraient rompre les os plutôt que de vous répondre.... Vous n'avez pas même pu savoir ce qu'étaient devenues les cle& des passages sou- . terrains.

— Vous avez toujours raison, de Mailly : que voulez-vous? je n'ai pas été maître d'un premier mouvement, j'en suis fâché ; mais il est trop tard ; comme vpus le dites, j'ai eflEsirouché ces deux oisons.

— Pardien ! je le crois bien ; sans moi vous commenciez par en assommer un de votre gantelet de chevalier. Vous l'auriez sali sur la figure de ce vilain... En attendant, mon cher comte, tout maître de ce castel que vous êtes, nous n'en paraissons guère plus avancés. Le roi Henri, que Dieu

protège, sera sans nul doute très flatté de votre conquête ; mais vous et moi n'avons pas gagné grand chose à la prise de ces vieilles murailles, si ce n'est, vous, un magnifique horion qui a bosselé votre casque et contusionné votre tête, et moi l'avantage de recevoir enfin la confidence d'une passion que j'avais devinée, à peu près depuis le jour où j'ai eu le bonheur de vous connaître.

— Mon Dieu, de Mailly, vous auriez un pied dans la tombe que vous plaisanteriez encore ; si je suis plus emporté qu'il ne faut, tâchez «donc aussi d'être plus sérieux.

— Que voulez-vous? il &ut bien un peu de gaieté. Depuis ce matin où j'ai commencé par me geler avec vous dans l'embuscade du petit bois, je ne suis occupé qu'à cogner sur les pauvres vassaux du sire de Rambures, comme le bûcheron sur les arbres. C'est passablement monotone.

— Dites-moi, nous sommes bien ici sous le passage qui a &illi nous être si fatal à tous les deux?

— Je le crois.

— Alors nous devons nous trouver précisément dans le souterrain qui communique à celui donnant sur la Bresle.

— Qui vous a si bien renseigné ?

— Ce dr61e de tout à l'heure, Othon l'archer.

— Ah !... Eh bien, qu'est-ce que cela vous £aiit d'être dans ce souterrain?

— Comment, ce que cela me fait? Mais vous ne réfléchissez donc pas que la châtelaine de Rambures ne peut avoir pris une autre direction....

— C'est vrai, je comprends; et sa compagne aussi, sans doute?

— La compagne parait vous occuper beaucoup.

— Peut-être autant que vous la noble dame.

— Il doit y avoir quelque passage, quelque porte.... Et tenez, justement en voici une qui pourrait bien être celle que nous cherchons.... Voyons.... Ahl elle est fermée. C'est singulier : cependant , les verrous ne sont pas poussés.... A

On conçoit les angoisses de ce moment terrible pour Alix et le père Chrysostôme ; ils se regardèrent avec un indicible effroi. La pauvre mère, tenant son fils embrassé, tremblait de tous ses membres ; le chapelain était pâle comme une des statues de la chapelle....

a II faudrait ÉBiire ouvrir cette porte, continua St-Pol.

— Je ne suis pas de votre avis, mon cher comte ; nous allons perdre un temps précieux. Ce ne peut être que l'entrée d'une prison, d'un cachot, des oubliettes, où nous trouverons tout au plus les ossements de quelque pauvre diable de vassal mort depuis bien des siècles. Croyez-moi, allons plutôt droit à notre but ; mettons-nous à la recherche de nosdeux archers, eux seuls peuvent nous donner de bons renseignements.

— Ah I de Mailly, je ne sais pourquoi, il me semble que vous avez tort en cette circonstance, vous qui êtes habituellement de si bon conseil. . . . Essayons. . .

~ Oui : et, pendant ce temps là, nos deux misérables quitteront peut-être le château, alors adieu tout espoir.... Tenez, j'aperçois un escalier qui avait d'abord échappé à

mes regards ; il doit conduire dans une tour que nous n'avons pas encore visitée, prenons-le.

— Allons, soit.... Il faut toujours finir par faire ce que vous voulez. Mais je regrette de ne pas voir ce qui se passe là dedans.... »

Et de la main il frappait sur la porte.

La pauvre mère, en écoutant les derniers mots du comte de St-Pol, ne put s'empêcher de presser avec délice son enfant dans ses bras» le couvrant de baisers et de larmes ; mais ses inquiétudes ne tardèrent pas. à devenir plus vives que jamais, car un nouveau bruit se fit entendre dans le souterrain ; puis un coup, frappé légèrement à la porte

même, la fit frissonner des pieds à la tête ; puis bien bas, bien bas une voix murmura ces mots :

a Ouvrez.... Ouvrez sans crainte. »

Le père Chrysostôme se hâte de pousser le verrou ; la porte tourne sur ses gonds, et un visage étranger se présente à Alix : or Nous sommes perdus, s'écrie la malheureuse femme....

— Vous êtes sauvés, Madame, reprend Othon l'archer: mais silence, pour Dieu : on vous cherche, d

Il n'avait pas fini de parler que Jeanne était près de la châtelaine. On comprend avec quel bonheur les deux femmes se retrouvèrent et les questions que chacune était pressée de £aire à l'autre. Le jeune homme ne leur donna pas le temps de se prodiguer les marques d'une tendresse bien naturelle.

a Madame, dit-il à Alix, les circonstances sont graves, et vos malheurs plus grands que vous ne pensez . Le châ< teau est au pouvoir des ennemis ; votre époux prisonnier est parti pour l'Angleterre, vos vassaux sont morts ou dispersés, et vous voyez devant vous l'homme qui a le plus contribué à jeter la désolation dans ces lieux.

— Malheureux! et tu viens, sans doute, achever ton horrible ouvrage?

— Je viens implorer mon pardon. Madame ; je viens chercher à réparer une partie du mal que la passion m'a poussé à £iire ; je viens vous sauver ou périr avec vous.

— Ya-t-en, je ne veux pas de ton exécrable recours. Oh I mon Dieu, mon Dieu 1 partout et toujours des traîtres I

— Traître, vous l'avez dit. Madame, et je mérite double-

ment que l'on m'appelle ainsi ; car, après avoir trahi le s1re de Rambures, je suis prêt à trahir le comte de St-Pol. Je conçois votre horreur pour moi, je dirai plus, je l'approuve. Mais si vous lisiez au fond de mon cœur, si vous saviez à quels excès peut pousser une passion véritable et méprisée, si vous connaissiez ma vie, l'amertume dont j'ai été abreuvé depuis mon enfance, vous comprendriez, sans doute, combien de fiel a dû s'amasser dans mon âme, et peut-être seriez-vous plus indulgente à mon égard; peutêtre, lorsque j'accours pour vous supplier de me laisser sauver les jours de votre fils, de cette innocente créature, peut-être, Madame, m'accorderiez-vous cette faveur? J'ai été le mauvais génie de votre famille, un seul mot a suffi pour m'en rendre le protecteur. Oh I vous êtes étonnée d'entendre un simple archer, un pauvre vassal, jusqu'alors ignoré parmi la foule de vos serviteurs, oser vous tenir ce langage; mais il est ici-bas des destinées bien singulières, et la mienne n'était pas de porter sur mon pourpoint ou sur ma toque les armes d'un autre... S'il m'est, un jour, permis de vous révéler qui je suis, ou du moins qui j'aurais dû être, vous verrez combien j'ai souGfert.... Je vous en conjure pour vous, pour le sire de Rambures, pour l'héritier de votre nom, ayez foi en mon dévouement; il vous est acquis pour toujours.... Moi seul ici puis vous sauver, d

Malgré ces assurances, malgré ces paroles presque mystérieuses, malgré la position terrible dans laquelle elle se trouvait, Alix voulut refuser le secours du soldat. Sa fierté se révoltait en pensant qu'elle devrait la vie au misérable qui avait trahi les siens. Jeanne cependant, les mains join-

les, la suppliait du regard ; le chapelain fit plus, il lui montra son fils en murmurant à son oreille :

a Notre Dieu, Madame, a bien pardonné à ses bourreaux? » Seule et femme d*un noble seigneur, elle eût refusé; mère et chrétienne, elle n'osa.

a Soit, dit-elle à Othon, j'accepte vos offres ; mais, comme à toute peine il faut un salaire, prenez ; c'est tout ce que je possède en ce moment, o Et d'un air de mépris, elle laissa tomber une bourse dans la main de l'archer.

La rougeur monta au front d'Othon ; pourtant il prit la bourse, déboucla froidement sa ceinture qui était pleine d'or, et, remettant les deux objets au chapelain :

a Tenez, mon père, dit-il, voilà une. somme assez forte et qui vous sera utile dans le voyage que vous allez entreprendre. Quant à moi, je n'en aurai probablement jamais besoin, car, en apprenant que je vous ai arraché de ses mains, le comte de St-Pol me fera, sans doute, passer un mauvais quart d'heure. N'importe... D'ailleurs, ajouta-t-il avec timidité, si j'osais pour mon dévouement ambitionner un prix, il ne serait pas de cette nature, et ni vous, ni madame la châtelaine ne pourriez me le donner. »

On doit le remarquer, les actions et les discours d'Othon n'étaient plus du tout en rapport avec sa conduite passée. On retrouvait bien encore en lui le jeune archer déclarant son amour à la belle Jeanne au moment où il va quitter le vieux manoir pour aller à Aumale ; mais comment reconnaître dans cet homme à la parole pleine de dignité, dans cet homme d'un désintéressement et d'un dévouement si absolus, l'être insolent qui jette le mépris et le dédain à la

face de tous ceux qui Tentourenl , le soudoyer rapace spéculant sur les vices et la stupidi4é de son compagnon , le soldat cynique et brutal qui, pour assouvir sa passion, ne craint pas d'employer la trahison et le meurtre?... Que s'était-il donc passé depuis l'instant où nous l'avons vu face à face avec la jeune fille; lui, encore teint du sang de son complice, prêt à exiger le prix de sa victoire, elle, saisie d'horreur, un pied sur le bord de la tombe, n'ayant plus que la mort pour sauver son honneur?... Ce qui s'était passé, nous allons le dire ; mais avant, constatons un fait.

Quand un homme brave, énergique, capable de tout pour arriver à son bu(, se trouve sous le joug d'une passion irritée par des obstacles de tout genre, il est souvent bien peu éloigné du crime; mais, si cet homme aime véritablement, un mot, une espérance même lointaine, un regard feront presque toujours de lui, en un instant, un être dévoué et auquel les plus grands sacrifices ne coûteront rien.

Ceci posé, continuons.

Lorsqu'au moment de gravir le dernier degré de l'escalier du donjon et, se trouvant seul avec Jeanne, Othon vit la résolution énergique, entendit les paroles hardies de cette jeune fille si belle, si chaste et si pure, deux sentiments bien, opposés se rencontrèrent en son cœur et s'y livrèrent, pour ainsi dire, un combat à outrance : le premier, l'amour effréné que lui avait inspiré Jeanne; le second, le remords de son indigne conduite. La lutte ne fut pas longue, car bientôt son âme se trouva comme purifiée par le regard de la jeune fille ; il comprit toute la distance que ses crimes avaient mise entre elle et lui, il fut effrayé du

mépris qu'il devait lui inspirer, il se fit horreur à lui-même. Aussi, respectueux, timide, n'osant lever ses yeux sur elle, il lui dit d'une voix douce, harmonieuse et qui contrastait d'une façon singulière avec tout l'ensemble de sa personne : (c Comment, belle damoiselle, avez-vous pu vous méprendre au point de voir un ennemi dans l'homme qui vous aime le plus au monde, dans l'homme qui donnerait l'univers pour un regard de vous, dans l'homme enfin, qui, pour vous sauver, vient de commettre une action dont la mort, demain, sans doute, sera la récompense?...

— Vos paroles, sire archer, reprit Jeanne avec un peu de confiance, sont aussi douces qu'elles sont fausses. Votre bouche exprime ce que votre cœur est loin de penser. Avec la perfidie qui vous guide en toutes choses, vous cherchez à me tromper ; vous n'y parviendrez pas. Croyez-vous donc que je ne vous ai pas vu, ce matin, au milieu de nos ennemis, combattant vos propres frères d'armes, égorgeant nos malheureux défenseurs? Croyez-vous que j'ignore votre trahison? Si les Anglais occupent maintenant ce château, n'est-ce pas à vous qu'Us le doivent? Si le sang coule à grands flots partout, n'est-ce pas vous qui en êtes la cause? Est-ce donc pour me prouver votre amour que vous ne reculez devant aucun crime? Retirez-vous, retirez- vous, vous me faites horreur.... Tant que ce manoir subsistera, votre nom y doit être maudit.... A vous je préfère tout, même nos ennemis les plus implacables.... Retirez-vous, ou j'appelle à mon secours. ...

— Au nom du ciel, Jeanne, ne le faites pas ; vous seriez perdue.... Un instant encore, écoutez ce que j'ai à vous

dire, et ensuite^ je jure sur la croix de Ëiire ce que vous ordonnerez, fut-ce de ne plus vous revoir.

— Parlez; ne suis-je pas forcée de subir votre odieuse présence? Ne suis-je pas votre esclave?

— Vous êtes ce que vous avez toujours été pour moi, depuis que je vous ai vu, Jeanne, l'arbitre souverain de ma destinée. Je ne veux pas pallier mes fatutes, mes crimes ; je les avoue, je veux les expier. Oui, c'est moi qui ai trahi la maison des Rambures; c'est moi qui ai introduit les Anglais dans le châleau ; c'est moi qui, furieux de voir mon amour méprisé, ne pouvant arriver jusqu'à vous par mon dévouement, n'ai pas craint d'employer le crime ; c'est moi qui, tout-â^l'heure encore, me précipitais sur vos pas avec les intentions les plus lâches, les plus horribles ; et c'est moi qui, maintenant n'ayant pas trouvé dans mon cœur assez de sauvage énergie pour accomplir mes funestes desseins, repentant, anéanti par un seul de vos regards, viens implorer votre pitié. Jusqu'ici je n'avais jamais reculé devant aucune action pour parvenir à mon but ; vous seule avez eu la puissance de changer tout mon être. D'un soldat intraitable, vous venez de faire l'esclave le plus dévoué. Ordonnez donc, j'obéirai aveuglément, car je suis prêt à feire tout ce que vous exigerez, b

Ces paroles, prononcées d'un ton de vérité brutale, firent sur Jeanne une impression vive et profonde.

Cette passion si forte, ^ces sentiments si exaltés qu'elle se croyait sûre alors d'inspirer au jeune et bel archer, ne parurent pas déplaire à son cœur; son regard s'arrêta sans crainte sur Othon ; sa main abandonna le battant de' la

cloche; elle réfléchit un moment en silence, puis elle répondit :

a Si vous ne cherchez pas à me tromper et à nous trahir de nouveau, si vous pensez réellement ce que vous me dites, il est peut-être, malgré tous vos crimes, un moyen de mériter encore ma reconnaissance, d

En parlant ainsi, Jeanne songeait à mettre à profit le dévouement du jeune homme pour sauver son amie ; néanmoins, elle hésitait à révéler le secret de la retraite de la châtelaine. Croyant trouver un terme moyen, elle demanda à être conduite auprès de Thibaut ; mais elle apprit avec désespoir, que le brave écuyer avait été laissé pour mort dans la galerie dont il défendait Feutrée. A quoi se résou-drel pensait Jeanne. Se confier à Othon était bien dangereux! D'un autre côté, il n'était pas possible de rester plus long-temps dans cette incertitude.... Le jeune homme n'avait pas fait un pas vers elle, il était là, respectueux, épiant les paroles qui allaient sortir de la bouche de celle qu'il .paraissait tant aimer. La jeune fille se décida, et implorant du fond du cœur le Dieu tout-puissant, elle dit au soudoyer la position critique dans laquelle se trouvaient la châtelaiAe et son fils, et lui demanda s'il voulait les sauver.

Othon était réellement de bonne foi ; il souscrivit sans peine à tout ce que désirait Jeanne, et ils ne tardèrent pas à descendre à petit bruit les escaliers de la tour, pour gagner le souterrain que quittaient à l'instant même St-Pol et de Matlly.

Sur Tune des dernières marches, ils aperçurent baigné dans son sang, le cadavre de Karl. Othon, avec une délica-

tesse de sentiment, dont la jeune fille lui sut un gré infini, chercha à dérober ce hideux spectacle à sa vue ; mais il n'y parvint pas, car ils durent l'un et l'autre pour passer outre, marcher sur ce corps sanglant. Toutefois, Jeanne sut dissimuler son émotion, et continua de descendre comme si elle n'avait rien aperçu.

XXIT.

Une nuit froide, glaciiale ne (arda pas é couvrir de ses ombres le vieux château de Rambures, redevenu silencieux après cette journée terrible. Dans l'intérieur, tout portait encore le cachet des combats sanglants qu'on y avait livrés, tandis qu'à l'extérieur, nulle trace n'aurait pu indiquer la lutte affreuse à laquelle il avait donné lieu. C'est

qu'à cette époque de transition entre la guerre ancienne et

la guerre moderoe, le canon, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, était encore d'un usage si rare et on l'employait avec tant d'ignorance» que les places n'en pouvaient craindre les effets destructeurs. Les châteaux tombaient donc presque toujours an pouvoir de l'ennemi, sans avoir éprouvé de grands dommages ; tandis que de nos jours, souvent après un siège, les vainqueurs ne plantent leurs drapeaux que sur des ruines fumantes.

Dans le manoir des sires de Rambures, tout semblait jouir d'un repos réparateur. La lune venait de se lever radieuse au-dessus du donjon, éclairant ces vieilles et superbes tours dont les ombres se projetaient silencieusement sur le fond des larges fossés de la première enceinte. La bise soufBait, agitant dans l'air l'étendard ennemi qui surmontait la chambre du nain ; mais on ne voyait pas, à travers les créneaux de la galerie, ni même auprès des ponts, les sentinelles qui, d'ordinaire, veillent nuit et jour dans les places fortes.

La chose n'était pas surprenante. L'énergique défense des assiégés n'avait pas permis à beaucoup, des gens du comte de St-Pol, de se dérober aux coups dont on les avait accablés. Les chefs eux-mêmes, blessés pour la plupart, harassés de fatigue, avaient été contraints de se départir de leur vigilance habituelle. Aussi aurait-on pu croire le château complètement inhabité, si, dans un moment où la lune disparaissait sous un nuage, un bruit sourd, semblable à celui produit par une grille qui tourne et se ferme, n'était venu, du côté de la tour du nord, rompre brusquement le silence qui régnait partout.

En écoutant ayec attention, il était facile de distinguer alors les pas de plusieurs personnes foulant à petit bruit le gazon des fossés. Un groupe peu nombreux glissait effectivement le long des murs; ceux qui le composaient ayant soin de se maintenir, en marchant, dans Tombre projetée par les tours. Cette précaution, très bien raisonnée pour les dérober tous à la vue des sentinelles qui auraient pu se trouver aux mâchicoulis, fut prise par chacun d'eux, et ils parvinrent les uns après les autres à l'un des angles de la contrescarpe. Là, il& semblèrent s'abimer sous la terre ; et tout rentra dans le silence.

Il n'est pas besoin de dire que les malheureux qui cherchaient à éviter ainsi les regards, n'étaient autres que les fugitifs conduits par Othon. Mourants de froid, de faim et de crainte, ils avaient été forcés d'attendre, entre la porte et la grille, que la nuit vînt couvrir leur fuite de son obscurité protectrice. Ils arrivèrent sans encombre jusqu'auprès de la pierre que Karl avait eu tant de peine à déplacer pour donner passage à Othon. Ce dernier, lorsqu'il se crut en eet endroit de la galerie, se penchant à l'oreille du chapelain, lui dit :

a Baissez-vous, mon père, cherchez à votre droite sur le mur ; à la hauteur de deux ou trois pieds, vous devez trouver un anneau de fer.

— Je crois le tenir.

— Très bien : maintenant, tirez à vous, j'en vais faire autant; nos efforts réunis produiront peut-être un bon résultat.

— Rien ne bouge, reprit au bout d'un instant lo père Chrjsostôme.

— Ne désespérons pas :... essayons encore, d Ils se remirent à Fœuvre.

Enfin, au bout d'un grand quart d'heure de crainte et d'angoisses, la pierre fit un mouvement, s'inclina sur sa base et prit son équilibre, laissant juste l'espace nécessaire pour permettre à une personne de passer en rampant par l'ouverture.

On n'a pas oublié qu'ils agissaient sans lumière, à tâtons ; aussi ne connurent-ils le résultat qu'ils venaient d'obtenir que lorsque le jeune soldat, après avoir franchi l'obstacle, revint donner à la châtelaine l'assurance formelle qu'elle pouvait tenter le passage, en ayant bien soin de peser le moins possible sur la pierre afin de ne pas la déranger.

a Mais ne viendrez-vous donc pas avec nous, messire archer ? dit à Othon la dame de Rambures.

— Non, Madame.... En vous facilitant les moyens d'évasion, je n'ai que bien pen réparé les maux dont je suis la cause ; je veux racheter entièrement mes crimes. Ma présence dans votre château peut être utile à la cause de votre époux... Je resterai.

— Mais, malheureux! ne craignez-vous donc pas la colère du comte de St-Pol, s'il apprend....

— Je suis décidé à braver son courroux, à vous rendre le manoir de vos pères ou à succomber.... Ma résolution est

ÎDébraolable.... En agissant ainsi , j'obéis à la voix du devoir, et aussi à un autre sentiment.... »

Une main furtive serra la sienne ; ce fut sa première récompense.

« Mon père, ajouta-t-il en s'adressant au chapelain, après avoir franchi ce dernier obstacle, vous ne tarderez pas à vous trouver sur les bords de la Bresle. Il vous sera fiicile de gagner alors le château de Sénarpont, distant d'une demi-lieue de la sortie du souterrain; là, ypus rencontrerez auprès du seigneur châtelain, aide et protection, et vous pourrez môme gagner fiaicilement Âbbeville où existe un couvent de votre ordre. Ne vous séparez pas de ces clefs; et, s'il se trouve un ami du sire de Rambures assez hardi pour oser tenter de reprendre ce castel, assurez-le qu'il aura des intelligences dans la place, à moins que le comte de St-Pol ne me fesse entreprendre le grand voyage de l'éternité. Maintenant, Madame, partez : car je crains toujours^ que nous n'ayons donné l'éveil.

— Adieu donc, dit Alix en se glissant avec son fils par l'ouverture. Ce moment me fait oublier bien des choses; vous pouvez, Messire, compter sur notre reconnaissance. »

Le père Chrysostôme passa après la châtelaine, puis vint le tour de Jeanne ; mais, à l'instant où elle s'apprêtait à en faire autant, Cora, pour suivre sa maîtresse, s'étant jetée brusquement sur la pierre, rompit l'équilibre, et la masse obéissant à l'impulsion qui lui était donnée, retomba lourdement du côté de la galerie, bouchant rentrée du passage.

« Grand Dieu I s'écria Othon, en cherchant l'ouverture qu'il ne put retrouver, grand Dieu ! le souterrain est complètement intercepté. »

TLTLW.

Dans une vaste et belle chambre entièreaient tendue de tapisseries dont les sujets avaient été fournis par l'histoire sacrée et l'histoire profane, sur un lit immense, à colonnes torses, recouvert d'une housse magnifique et traînante, était étendu un homme qui paraissait souffrir, car il se plaignait à voix basse et avait la tête entourée de bandages. En vain il se tournait et se retournait comme pour appeler un

repos bienfisiisant, le sommeil fuyait avec obslinalion sa paupière. Prés de lui, sur une table noire à pieds canelés, brûlait une lampe d'albâtre dont la lumière vaccillante jetait une lueur blâ&rde sur les ogives du plafond et sur les vieilles tapisseries de la chambre. On voyait partout des meubles superbes : ici, des £iuteuils à bras» ayant des sièges et des dossiers armoiries; là, de grands bahuts chargés de bas-reliefs et de sculptures ; plus loin, une vaste armoire ornée de figures, de dessins bizarres, et à chacun des nombreux tiroirs de laquelle on apercevait un bouton d*or ou une clef à ciselure gothique. Dans un coin de Fappartement, sur une chaise haute de dossier et basse de siège, à côté d'une brillante armure toute damasquinée, se trouvait un casque fortement bosselé vers le milieu, et sur le cimier duquel étaient gravées des armes complètement différentes de celles qui surchargeaient le lit, les meubles et même les . ogives du plafond. Le chevalier, qui habitait alors cette chambre, venait enfin de s'assoupir, et commençait à reposer tranquillementi à en juger par sa respiration calme et régulière, lorsqu'un léger coup frappé à la porte interrompit brusquement son premier sommeil.

a Qui va là? s'écria-t-il d'un ton si menaçant, qu'on n'osa d'abord lui répondre et qu'il fut obligé de renouveler sa question : Qui va là?... »

Une main mal assurée, poussant la porte, l'entrebâilla doucement, et une figure longue, noircie par les travaux de la guerre, se montra avec timidité.

a C'est toi, Noram, dit le comte de Sl-Pol en se soulevant sur son lit.

— Oui, Monseigneur.

— Que veux-tu?... Ne favais-je pas prévenu hier que je ne voulais point être dérangé?

— C'est vrai, Monseigneur.

— Eh bien 1 alors, pourquoi me réveiller? Le jour ne parait pas encore, je n'ai pu fermer Foeil de la nuit, et je souffre cruellement. Il fallait attendre que j'appelasse le page de service.

— Monseigneur, c'est que....

— C'est que... c'est que... comme tune dors pas, tu te figures que les autres en doivent faire autant, n'est>il pas vrai?

— D'abord j'avais hâte de savoir comment vous aviez passé la nuit.

— Mal, dit d'un ton brusque le comte; puis, voyant qu'il avait fait de la peine à son fidèle serviteur, il reprit plus doucement : Merci de ton attention, mon bon Noram ; mais retire-toi, je veux tâcher de reposer un instant. »

L'écuyer, malgré ces paroles, toujours le visage dans la porte entrebâillée, ne bougeait pas.

a Ah çâ ! que diable as-tu, ajouta St-Pol, est-ce qu'il se passe ici quelque chose d'extraordinaire?

— Oui, Monseigneur.

— Quoi?... Voyons, parle, sois bref et puis laisse-^moi, je t'en prie,

— Ainsi que vous me le disiez tout-à-l'heure, je dors peu la nuit....

— Et le jour de même ; ensuite....

— Hier soir, après vous avoir pansé la tète, et m'ôtre

bien assuré que cette chambre du sire de Rambures ne manquait de rien, je me mis à réfléchir que nous n'avions pas un seul homme parmi nous, instruit dans l'art de guérir les blessures, et qu'il devait se trouver dans ce manoir un chapelain capable, selon toute apparence, de soulager vos maux. Je m'informai de ce qu'il était devenu, personne ne put m'en donner des nouvelles....

— Khbienl...

— Alors je résolus de me mettre moi-même à la recherche du révérend père, convaincu que le pauvre homme, aj'ant eu peur pendant le combat, s'était caché quelque part et nosait se montrer. Je venais d'entendre du bruit dans les fossés du château, j'y descendis, et bientôt j'aperçus dans un angle une forme humaine dont l'ombre se projetait sur la muraille.

— Ahl... Et c'était?...

— C'était l'un des deux soldats que vous avez cherché si long' temps,... celui qu'on appelle Othon.

— C'est tout ce que tu as à m'apprendre ?

— Un peu de patience, Monseigneur. Je lui demandai pourquoi il se trouvait à cette heure dans les fossés. — Je prends l'air» me répondit-il, je me promène en attendant le jour. — Un homme qui se promène par une nuit d'hiver sans y être forcé, après avoir bravement combattu lé matin, et s'être fait chercher partout, cela me parut suspect....

— Tu l'as £iit arrêter?

— Oui, Monseigneur, c'est-à-dire je l'ai arrêté moimême.

— Il est en lieu sûr?

— Oui, Monseigneur.

— Alors, c'est bon, tu me conteras le reste une autre fois.

— Comme vous voudrez, Monseigneur. Et il continua : — A l'entrée du château, en revenant avec l'archer, j'ai aussi trouvé....

— Bien, bien, laisse-moi.

— Une femme....

— Une femme! dis-tu, s'écria le comte en se mettant sur son séant.

— Une femme jeune et belle sur ma parole.... Mais je yous parlerai de cela plus tard.

— Du tout, du tout; entre, Noram, entre.

— Je croyais que Monseigneur voulait reposer.

— Je suis mieux ; continue. ... Tu disais donc. ...

— Je disais qu'au moment où j'allais franchir le pontlevis baissé pour moi, j'aperçus tout prés de la herse une femme immobile. Mon compagnon se jeta devant elle pour m'empécher de la voir, mais je ne fus pas dupe de son manège. Elle attendait évidemment une occasion favorable pour fîiir du château .

— Qu'est-elle devenue?... Où est-elle?... Pourquoi ne m'as- tu pas averti à l'instant même?

— Vous aviez ordonné qu'on vous laissât dormir, j'ai dû respecter votre volonté. J'ai introduit la jeune femme dans la chambre de la châtelaine dé Rambures, pensant que ce ne pouvait être qu'elle-même. J'ai fermé ensuite les portes, emporté les clefs, mis une sentinelle sur l'escalier....

— Bien» très bien, Noram... Le jour est venu, aide-moi à faire ma toilette.... A propos, et l'archer Othon?

— Il est sous les verrous.

— Parbitement.... Âhl en6n.... o

Le comte de St-Pol, en écoutant le récit de Noram, ne douta pas un seul instant qu'il n'eût Alix en sa puissance. L'idée que la jeune femme dont lui parlait son fidèle serviteur pouvait être une autre que la châtelaine ne lui vint pas à l'esprit. Jeanne était pour lui un être à peu prés inconnu. Il n'avait foit que l'entrevoir lors de sa visite mystérieuse au vieux château; son nom lui était étranger, et sa figure

n'était pas môme gravée dans sa mémoire. Aussi en songeant qu'il allait enfin se trouver prés de cette femme adorée, pour se rapprocher de laquelle rien ne lui avait coûté, pas même l'attaque aussi incertaine que périlleuse de ce redoutable manoir, Pierre de Luxembourg sentait son cœur battre avec force, son sang bouillonner dans ses veines.

Le comte de St-Pol était un des chevaliers les plus accomplis de la cour de Bourgogne si brillante à cette époque. D'une figure agréable, ayant la taille noble et belle, de l'esprit et une grande distinction dans les manières lorsque ses passions ne le subjuguaient pas, il devait, plus que tout autre, plaire à une femme aussi spirituelle et aussi séduisante que la dame de Rambures.

Bien qu'il ne voulût point, dans cette circonstance, négliger ce qui pouvait mettre en relief les qualités physiques dont la nature l'avait doué , bien qu'il mit à sa toilette toute la recherche possible, St-Pol comptait pourtant beaucoup plus, pour réussir, sur l'ancienne affection d'Alix que sur ses avantages personnels.

Il pensait avec raison que, pour toucher une âme aussi fortement trempée que Tétait celle de sa belle maîtresse, une âme surtout aussi attachée â ses devoirs, les procédés chevaleresques et le prestige des anciens souvenirs devaient l'aider plus que tout le reste.

Il était donc décidé â n'employer vis-à-vis d'elle aucun ^ moyen indigne d'un courtois et galant chevalier, espérant à force d'attentions, de prévenance et d'amour, ranimer dans le cœur de la châtelaine quelque étincelle d'un feu qui le consumait lui-même. Il voulait d'aboiH raviver ce

feu qu'il supposait mai éteint, persuadé qu'ensuite la vertu d'Alix, telle austère qu'elle ttii, ne tiendrait pas à des soins empressés et constants. Il se disait qu'une femme ne vit pas impunément avec l'homme qu'elle a aimé, sous lé même toit, dans la même atmosphère; aussi la seule violence qu'il voulût se permettre à son égard, était de la forcer à demeurer dans son propre château.

Tout en prenant ces résolutions, le comte avait achevé sa toilette. Mais, comme la matinée était encore fort peu avancée, Nor^m fut envoyé pour demander une entrevue. Qu'on juge du bonheur de Famouredx chevalier, quand son émissaiire vient presque aussitôt lui dire qu'on l'attend. Il se hâte de gravir les quelques marches qui le séparent de la chambre d'Alix, pousse doucement la porte, pénètre respectueusement, lève les jeux,,., et se trouve face à face avec une femme, qu'il ne connaît pas, qu'U ne se souvient pas d'avoir jamais vue. ...

Nous l'avons dit plus haut, et on a déjà pu s'en convaiur cre par ses actions et ses paroles, Pierre de Luxembourg était quelquefois d'une violence extrême. En voyant son espoir déçu, il devint furieux; mais, n'osant accabler la jeune fille de sa colère, il s'en prit à son écuyer.

<r Qu'est ceci, Messire Noram, lui dit-il en le rappelant, avez-vous voulu vous jouer de nous? Quoi! vous venez nous annoncer, que la châtelaine de Rambures est en ces lieux, et vous nous amenez devant une étrangère?... Puis, s'adressant à Jeanne elle-même :

— Qui êtes-vous? ajouta- t-il... Et comment avez-vous osé ' demeurer dans la chambre d'une noble dame?

— La colère vous égare, Monseigneur, reprit avee calme et dignité la jeune fille ; je n'aurais jamais pensé qu'un chevalier fftt aussi discourtois.... Vous me demandez qui je suis? Je vous répondrai : peu vous importe. Vous vous étonnez que j'aie osé rester dans cette chambre? Il y a longtemps que j'aurais fui et cette chambre et ce château si je n'avais été retenue de force. Ordonnez qu'on me laisse libre, et je ne vous fiitiguerai pas par ma présence ; car j'ai hâte de quitter ces lieux, si paisibles il y a deux jours, maintenant, grâce à vous, inondés de sang. Il était digne d'un guerrier, qui n'ose attaquer ouvertement un castel et qui s'en fait ouvrir les portes au moyen d'un pacte avec des traîtres, d'insulter à une femme, o

Ces paroles, d'abord froides, et puis méprisantes , étonnèrent St-Pol. Aux derniers mots, il se clouta qu'il avait devant lui la compagne d'Alix dont l'archer avait £iit le prix de sa trahison. Songeant aussitôt à tout le parti qu'avec un peu 'd'adresse on pouvait tirer de cette jeune fille, il fit signe à Noram de sortir, feignit de se calmer, s'excusa même de son emportement, puis, après quelques paroles insignifiantes, bazarda sur la châtelaine plusieurs questions insidieuses. Mais le comte avait afEaire à plus rusé que lui. Jeanne ne se méprit pas un instant sur le but qu'ion se proposait; elle*répondit â tout ce qu'on lui demanda ayec une présence d'esprit admirable, et surtout avec ce tact parfait qui se trouve habituellement chez les femmes, lorsqu'elles ont intérêt à ne pas Caire connaître ce que l'on désire savoir.

Au bout d'une grande heure, cette conversation, véritable

guerre d'escarmouche dans laquelle Pierre de Luxembourg et Jeanne cherchaient ^ se mettre en défaut Tun Tautre , durait encore, sans que le premier de ces deux personnages fftt parvenu à obtenir le moindre renseignement sur la retraite d'Alix.

La jeune fille put alors observer les changements qui, de minute eu minute, s'opéraient sur la figure du comte. Tantôt il devenait pâle de colère, tantôt son visage se colorait par l'effort qu'il faisait pour se contenir. Un tremblement nerveux agitait ses lèvres, ses mains se crispaient, sa tôte était brûlante ; il paraissait au supplice.

Enfin, n'y pouvant tenir davantage, il profita d'une parole peut-être trop hautaine de Jeanne, laissa éclater son emportement, et déclara qu'il saurait bien avoir de force les renseignements qu'on lui refusait de bonne grâce, jurant même que la jeune fille ne sortirait pas du château, à moins qu'elle ne consentît à dévoiler le lieu de la retraite* de la dame de Rambures.

Puis, appelant son écuyer, il lui enjoignit de feire faire dans tous les souterrains les recherches les plus minutieuses, de briser, si la chose était nécessaire, les portes dont on n'aurait pas les clefs.

Soudain un nouveau personnage, attiré par le bruit, vint changer complètement l'aspect de cette scène singulière.

XXTII.

Jeanne n'eut pas plutôt aperçu le nouvel arrivant» qu'elle s'écria :

« Messire Ferry de Mailly 1...

— La fille du comte de Bavenslein 1 reprit ce dernier. »

Il y eut un moment de silence. La jeune fille n'osait lever les yeux sur le chevalier» celui-ci au contraire fixait sur elle des regards étonnés. St-Pol» au comble de la surprise» cher-

chait à deviner ce qa'il pouvait y avoir de commun entre eux.

c( Oui, c'est moi, Jeanne, dit enfin de Mailly, moi, Tami d'un malheureux père que votre fuite a jeté dans le désespoir; moi, qui lui ai promis de chercher partout et de rendre à son amour une fille ingrate, de. . . .

— Assez, Messire, dit Jeanne en l'interrompant impérieusement, nous ne sommes pas seuls. »

St-Pol vit bien qu*il devait se retirer de Tappartement, et s'inclinant avec respect devant la fille de Tun des plus grands seigneurs de la cour du duc de Bourgogne, il sortit.

Restée avec de Mailly, Jeanne de Ravenstein parut attendre que le chevalier prît la parole. Voyant qu'il ne s*y décidait pas, elle rompit le silence.

a Vous pouvez maintenant, dit-elle, Messire, vous exprimer sans crainte d'oreilles indiscrètes ; je suis prête à vous entendre.

— Je le ferai, Jeanne, avec ma franchise habituelle; mais j'étais loin de penser qu'après une séparation de trois longues années, vous recevriez aussi froidement le meilleur ami de votre famille.

— Le meilleur ami de ma famille peut n'être pas le mies.

— Hélas I je ne le vois que trop à votre accueil glacial.... Ainsi donc, rien ne saurait toucher votre cœur, nî mon dévouement sans bornet pour vous et les vôtres, ni mon amour....

— Bri8on»Jà, sire de Mailly : qu'il ne soit plus question entre nous d'un sentiment que je ne partage pas, vons le

savez. L'absence n'a point changé mes résolutions à votre égard; je ne vous aimerai jamais, je ne porterai donc jamais votre nom.

— Quoi! ma constance ne saura vaincre vos dédains? Quoi I lorsque le plus grand désir de votre noble père est de nous voir unis, vous rejeterez toujours mon hommage? £t cela, sans même daigner me faire connaître à quelle cause je dois attribuer vos rigueurs.

— Ne m'interrogez pas à ce sujet, Messire, je vous en prie.

— Je vous interrogerai au contraire, Jeanne, car il &ut que nous ajons enfin une explication. Page du duc de Bourgogne, j'eus le bonheur d'être reçu dans votre famille, de vous voir; je vous aimai. Le comte de Ravenstein encouragea les soins assidus que je m'empressai de vous reun dre. Puis, un jour, au moment où je crois toucher au bonheur, j'apprends que vous avez fui le château de votre père, qu'on ne sait vers quel lieu vous avez dirigé vos pas.... Trois années entières je vous cherche.... Je brave les plus grands périls pour vous trouver, et....

— Et, lorsque vous avez réussi à découvrir le lieu de ma retraite, vous arrivez pour m'entendre répéter ce que je vous ai dit il y a trois ans : je ne puis être votre femme... Et cela vous étonne.... Vous oubliez dans l'histoire de votre vie et de la mienne, Messire, un fait assez important.... Cherchez, cherchez bien ; votre mémoire ne saurait vous trahir au point de vous laisser oublier certaine capitulation violée, à la suite de laquelle un malheureux jeunehomme. . . »

Jeanne s'interrompit à dessein. Elle avait prononcé ces

mots avec lenteur, et en fixant sur de Maîlly un regard tellement sombre et ardent que le chevalier n'osa le soutenir. Il rougit et balbutia :

a En effet, je crois me rappeler.... l'attaque.... d'un château dans lequel périt.... Sa voix expira sur ses lèvres. Il n'en put dire davantage.

— Achevez donc, Messire, dans lequel périt, dites-vous?... Non pas, mais bien où fut assassiné Raoul de Créqui... Estce que par hazard votre bouche se refuserait à prononcer ce nom?... Eh bieni sire Ferry de Mailly, sachez-le donc, puisque vous l'exigez : entre votre main et la mienne, il y a une barrière infranchissable;... 1e cadavre de ce noble jeune homme....

— Eh quoi ! Jeanne, pensez-vous donc que j'ai trempé mes mains dans son sang?

— Je n'ai pas dit cela. Non, vous n'avez pas plongé le poignard dans le sein de Raoul ; non, son sang n'a pas souillé vos mains ; car il a été égorgé par vos amis, par vos complices, sire de Mailly !... Et, pendant cette affreuse exécution, d'une chambre voisine vous écoutiez les cris, puis le râle de la victime.... Vous comptiez les minutes, étonné qu'un homme percé de coups pût vivre aussi long-temps.... Vous voyez bien que je sais tout, Messire.

— Mon Dieul qui a pu vous donner ces détails horribles?

— Horribles, n'est-ce pas?... D'autant plus horribles qu'ils sont vrais. x>

Le chevalier se sentait anéanti, néanmoins voyant qu'en gardant le silence il laisserait gain de cause à la jeune fille, il essaya de répondre :

a Mais quel intérêt, Jeanne, voulez- vous que j'eusse à la mort du jeune de Créqui?

— Quel intérêt?... C'est à moi que vous faites cet te question?... Quel intérêt?... Ne m'avez- vous donc pas dit à moi-même tout-à-l'heure ces propres paroles : Je vous vis, je vous aimaî^ votre père encouragea mes soins assidus?...

— Eh bien !

— Faut-il donc maintenant mettre au jour vos secrètes espérances?... Faut-il vous dire que Raoul de Créqui, le fiancé de mon cœur, celui qui avait tout mon amour, n'étant plus, vous croyiez que Tobstacle le plus sérieux à votre alliance avec les Ravenstein se trouvait aplani?... Lui mort, pensiez- vous, rien ne doit plus s'opposer à mon mariage. La fille est un enfant. qui oubliera vite, le père un vieillard auquel je conviens pour gendre; mon but ne peut manquer d'être atteint ; je serai riche,... je serai puissant.

— Jeanne ! Jeanne I je le jure, jamais je n'ai désiré que vous.

— Mais vous ignoriez donc, continua la jeune fille sans même paraître donner la moindre attention aux dernières paroles du chevalier, mais vous ignoriez donc que, si je suis née dans les provinces du nord, la majeure partie de mon existence s'est écoulée sous le ciel de l'Italie? Vous ignoriez donc que l'ardeur de ce brûlant climat s'est infiltrée dans mes veines? Sachez-le bien : j'abhorre les froids calculs de votre ambition.

— Oh 1 de grâce, laissez-moi une lueur d'espérance I

— Ce serait vous tromper : je suis trop franche pour y consentir. Il y a chez moi trop du sang des Ravenstein^

trop de I énergie héréditaire en ma famille, pour que je change, lorsque mon cœur a été blessé , ou pour que je ploie sous une volonté tyrannique. »

La fin de cette seéne était, comme on le voit, bien loin de ressembler au commencement. Jeanne n'avait pas été long'temps à revenir de la surprise causée par la présence inattendue du sire de Mailly. Ce dernier, au contraire, accablé sous le poids des paroles accusatrices de la jeune fille, la voyant aussi sûre d'un £aiit dont il l'avait toujours crue ignorante, sentait diminuer d'instant en instant son assurance accoutumée. Si le comte de St-PoleùtassistéA tout l'entretien, il n'aurait pu reprocher cette fois à son ami ce ton léger et insouciant avec lequel, d'habitude, il traitait les affaires les plus graves, et bravait les plus grands périls.

Les rôles étaient bien intervertis. C'est qu'il y avait dans la fille des comtes de Ravenstein^ comme elle venait de le dire elle-même, une énergie peu commune. En voyant ses grands yeux bleus si limpides, sa figure douce, son teint rose et blanc» sa chevelure blonde et soyeuse, en un mot tous les signes physiques qui constituent le type véritable de la femme du nord, on eût pu croire difficilement d*abord à tant de fermeté; mais lorsque, mue par une circonstance extraordinaire, par la passion surtout, Jeanne exprimait ce qui se passait en son coBur, on ne retrouvait plus en elle la môme personne. Sa figure s'animait et ses yeux, lançant comme des flammes, prenaient un éclat quelquefois si terrible, qu'ils en disaient plus qu'une bouche éloquente.

Elle déclara au sire de Mailly, qu'après la mort de Raoul^ voulant se soustraire à la tyrannie d'un père inflexible qui

lui imposait uo mariage odieux, elle s'était décidée à sui- Tre la dame de'Rambures, avec laquelle une partie de son enfance s'était écoulée, la dame de Rambures qu'elle aimait d'amitié, autant qu'elle avait aimé d'amour son frère, qu'elle considérait enfin comme sa propre sœur. Elle ajouta qu'elle ne reviendrait jamais à la cour du duc de Bourgogne, préférant une vie errante, malheureuse, mais libre^ à une existence opulente avec l'homme qu'elle détestait le plus au monde, avec l'homme qui lui rappelait les plus affreux souvenirs; qu'il pouvait donc cesser ses poursuites et rapporter au comte de Ravenstein lui-même ce qu'il venait d'apprendre.

ILXTIII.

Lorsque le comte de St-Pol sortit de la chambre d*Alix, il appela Noram qai s'apprêtait à commencer ses recherches dans les souterrains^ et lui dit :

fi Conduis-moi auprès de Tarcher que tu as arrêté hier au soir.

— Oui, Monseigneur. »

Précédant alors son noble maître, l'écujer lui fit tra-

verser la salle des gardes, descendit quelques-unes des marches de l'escalier de la demi-tour de l'ouest, ouvrit deux portes basses, et introduisit Pierre de Luxembourg dans une espèce de réduit de forme bizarre, éclairé par trois meurtrières (1). Ces meurtrières, étroites du côté de la campagne, et allant en s'élârgissant vers l'intérieur, étaient construites comme toutes celles du château, de façon à ce qu'une flèche, partant de l'extérieur, pût difficilement pénétrer dans la chambre.

Othon, couché sur de la paille, dans un coin, dormait ou feignait de dormir.

(( Lève-toi, x> lui cria brusquement Noram. L'archer obéit, regarda fixement le comte et attendit.

« Tu es sans doute étonné, lui dit St-Pol, d'être j encore de ce monde, après ton insolence.. J'ai bien voulu te pardonner en faveur de ta jeunesse et des services que tu nous a rendus. Je suis même disposé à te faire compter les cent écus d'or que je t'ai promis et à te rendre la liberté, si tu veux me dire où se trouve cachée la châtelaine de Rambures.... Réponds.

— Je l'ignore.

(1) Celte chambre, affectant la forme d*uD polygone irrégulier, a été conservée telle à peu prés qu*elle existait à cette époque. Elle se trouve prés de la salle à manger, et n*est pas la pièce la moins curieuse du château. On y voit une vaste armoire en bois de chêne, extrêmement ancienne, sur laquelle sont taillées en relief les armes des sires de Rambures.

— Tu mens. Ta complice, cette jeune fille dont tu cherchais à dérober la vue à mon écuyer, vient d'avouer que tu le sais. »

L'archer sourit dédaigneusement et reprit :

a Elle se trompe.

— Qu'as-tu fait hier en me quittant?

— J'ai été visiter le château» et reconnaître ceux de mes camarades morts pendant le combat.

— Ahl... Comment se fait-il donc que personne n'aie pu t'apercevoir? ,

— C'est qu'apparemment tout le monde était aveugle. j> Le comte se mordit les lèvres de dépit.

(( Et ton compagnon, Karl, où est-il?

— Je n'en sais rien, vous ne me l'avez pas donné à ' garder.

— Cette jeune fille est donc celle que tu ainaais?

— Peut-être.

— Ainsi tu ne veux rien me dire de ce que je te de- mandes?

— Je ne sais rien de ce que vous me demandez. »

St-Pol était furieux ; cependant il ne pouvait trop se rendre compte de la conduite à double Êice du soudoyer. Mais les événements de la veille et ceux du matin, les

arrestations d'Othon et de Jeanne, avec les circonstances extraordinaires qui les avaient accompagnées, le portaient naturellement à croire : '

l"* Que l'archer connaissait 1res bien la retraite d'Alix, et le trompait dans un but quelconque ;

2^' Que la châtelaine n'avait pu quitter le manoir, puisque Jeanne s'y trouvait encore.

Il pensait en outre que la jeune fille, profitant de son ascendant sur Othon , avait obtenu de lui le secret , et qu'elle-même ensuite cherchait à fuir pour implorer l'assistance des seigneurs de la comté de Ponthieu, lorsque Noram, par sa vigilance, était venu déjouer ses desseins.

Dans le but de saisir sur le visage de l'archer un signe qui le mît à même d'apprécier jusqu'à quel point ses obser- , vations étaient justes, il dit tout haut à son écuyer :

a Noram, prends avec toi douze soudoyers ; parcours les galeries, les passages, les souterrains, &is ouvrir ou forcer toutes les portes, sonde les murailles et, si tu ne découvres rien, tu viendras m'avertir. Nous verrons ce que nous aurons à &ire.... Quelques moyens de rigueur employés à propos sur cette jeune fille.... »

Othon fit un geste d'incrédulité....

cr Tu penses que ce sont là de vaines menaces, à ce que je vois.

— Oui, Monseigneur, car vous n'oseriez les mettre à exécution.

— Qui donc m'en empêcherait?

— Vous, d'abord.... Car si le noble Pierre de Luxembourg, comte de St-Pol, un des chevaliers les plus en renom de la Bourgogne , s'avisait de violenter une jeune fille, il ne tarderait pas â être rois au ban de la chevalerie de l'Europe, comme félon. Il n'y aurait pas assez de bourreaux pour briser son écusson et prononcer anathéme sur lui (1).

— Silence. Avec toi, du moins, nous n'aurons pas à craindre de pareilles choses. Sous peu, tu connaîtras le chemin des oubliettes de ce château.... Noram, exécutemes ordres, a

En disant ces mots, le comte rejoignit son appartement.

Après son entretien avec le chevalier, Jeanne s'était enfermée dans l'appartement d'Alix, et de Maillj, désespéré, avait eouru chez le comte. D'un autre côté, Othon s'était

(1) La dégradation du chevalier félon était afifrease, on le faisait monter sur un échafaud ; on y brisait à ses yeux les pièces de son armure ; son écu, le blason effacé, était attaché et traîné à la queue d*une cavale, monture dérogeante : le héraut d*armes accablait d^injures l'ignoble chevalier. Après avoir récité les vigiles funèbres, le clergé prononçait les malédictions du Psaume 109. Trois fois on demandait le nom du dégradé, trois fois le héraut d'armes répondait qu'il ignorait ce nom, et n'avait devant lui qu'une foi mentie. On répandait alors sur la tête du patient un bassin d'eau chaude; on le tirait en bas de l'échafaud par une corde; il était mis sur une civière, transporté à l'église, couvert d'un drap mortuaire, et les prêtres psalmodiaient sur lui les prières des morts.

(Ghatbaubbiand, Etudes historiques, tome III, pages 174 et 175.)

Un chevalier félon devait avoir -des bottes sans éperon, un cheval sans fers, sans selle, et une bride d'écorce.

(MicHBLBT, Origines du droit français, livre lY, chapitre XII, Peines, Outrages, page 386. )

Un soir de décembre, dans une vaste salle enfumée, aux murs de laquelle étaient appendus en grand nombre des armes de guerre et de chasse, une trentaine d'hommes à la barbe longue, et à la moustache retroussée, se trouvaient assis autour d'une table de chêne aussi solide que peu élégante. Ils semblaient mener joyeuse vie, et feire honneur à un repas copieux. Le diapason deç voix s'élevait de mi-

nule en minute, en raison directe des bouteilles qui se vidaient, et la cave de Thôte paraissait mise à une rude épreuve. Au costume ou à l'âge des convives, il eût été difficile de deviner ce qu'ils pouvaient être. Quelques-uns avaient atteint l'âge mûr, d'autres paraissaient jeunes encore. Plusieurs portaient des pelisses garnies de fourrures précieuses (1), ou la robe longue orientale. Beaucoup des hoquetons, mi-partie noir et blanc, ou des justaucorps de peau de buffle très simples. Mais à leur conversation empreinte d'une certaine hâblerie pleine de gaieté, à leur appétit, aux plats de gibier et de venaison, canards sauvages, hures de sangliers, quartiers de chevreuil, lièvres et faisans dont la table était chargée (2), il était &cile de reconnaître en eux des chasseurs intrépides.

a II faut en convenir, mes amis, s'écria de sa voix de stentor, l'un d'eux, à la taille herculéenne, en attaquant un énorme pâté ; il faut en convenir, si notre hôte le sire de Nampont est un habile chasseur, il est par-dessus tout un

(1) La pelisse fourrée et la robe longue orientale enveloppaient le chevalier, iorsquMl quittait son armure ;

Il en était de méwe du hoqmton, mi-partie noir ei blanc, etc., etc. ( Gqatsaubbiaiit, Etudes historiques, tome III, page 204. )

(2) On avait é|é obligé de frapper la table de lois somptuaires : ces lois n^accordaient aux riches que deux services et deux sortes de viande, & Texception des prélats et du harons^ qui mangeaient de tout m toute liberté; elles ne permettaient la viande aux négociants et aux artisans qu*à un seul repas ; pour les autres, ils se devaient sustenter de lait, de beurre et de légumes.

( Gv^ATSAUBRiANT, Etildes blstoriques, tome III, page 213. )

aimable voisin. Il nous traite en rois, et nous paraissons agir en chasseurs qui depuis Taurore courent les forêts.* »'

Puis vidant son verre :

c( A la santé donc de notre hôte. Puisse-t-il nous mettre bientôt à même de le recevoir dans notre vieux donjon.

— A la tienne, Raoul, reprit Charles Desmaréts, sire de Nampont, vidant aussi son gobelet d'argent. Et au renouvellement de tes -exploits de ce maiin, car je le confesse, il y a peu d'archers en France et en Angleterre, qui puissent se vanter d'avoir ton coup d'oeil. J'ai presque envie d'être jaloux dé ton adresse.

— Allons donc, Nampont, tu veirx plaisanter ; en fait de chasse, je ne suis qu'un page prés de toi. Ne me disais-tu pas encore hier, que ces jours derniers, voyant passer audessus de ton castel un vol de grues, tu en avais, d'un seul coup d'arbalète, percé six à la file? »

Un rire général accueillit cette plaisante histoire. Charles Desmaréts ne se formalisa pas, et réclamant un moment de silence :

€r C'est la vérité, répliqua-t-il. Mais par- ma foi, Raoul, cela ne vaut pas ton aventure dans la forêt d'£u.

— Ah I voyons, voyons, contez-nous cela, cria-t-on de toute part.

— Volontiers. Figurez-vous que notre ami chassant un beau jour, s'égare en plein bois. Au moment où il y pense le moins, un sanglier furieux débouche du taillis, se précipite sur son page, qu'il va d'un coup de ses défenses partager en deux parties égales, lorsque notre adroit compagnon, d'une seule flèche, clou sur la terre l'animal féroce.

de telle sorte que le page ea se laissant choir^ eût pu prendre droit de suzeraineté sur le dos de la bête.

— Bravo, Nampont I bravo, Raoul! A la santé des deux grands chasseurs, d

On le voit, à cette époque déjà, ils avaient le privilège des histoires peu vraisemblables.

Des quatre coins de la salle partent des applaudissements, des cris de joie. Les verres se choquent, les plaisanteries se croisent, c'est un tapage infernal.

Tout-à-coup la porte s'ouvre avec fracas, laissant entendre le bruit d'une tempête affreuse qui mugit au dehors, et un homme couvert d'une cape ruisselante s'arrête sur le seuil, réclamant du geste un moment de silence.-

Des afiGaiirefl de la plus haute importance^ dît Fétranger dés que le calme se fut un peu rétabli, me forcent à interrompre vos plaisirs. Messeigneurs. Il faut que je parle à rinstant même au chevalier Desmaréts, sire de Nampont.

— Des affîiires importantes I reprit ce dernier sans quitter sa place, merci.... Je n'en puis avoir quand je me trouve attablé avec de joyeux compagnons pour parler d'armes et

d'amour (1), et qu'il y a devant moi venaison, bon vin et clairet (2). Ainsi donc, qui que tu sois, pourvu que tu puisses chausser l'éperon et endosser la cuirasse, assieds-toi près de nous et viens prendre part à notre gai festin, car je te dirai comme cet ancien dont je n'ai jamais su le nom : A demain les affaires sérieuses,

— Bien parlé, Nampont, nous sommes tous de ton avis. Que l'étranger nous dise son nom, et nous porterons sa santé.

— Merci, Messeigneurs, merci de votre accueil, reprit l'inconnu ; mais je ne suis pas venu ici pour des choses qui se puissent traiter à table, et je vais conter à la dame qui m'envoie que le sire de Nampont et ses nobles amis refusent à la beauté le secours de leurs lances.

Les têtes étaient déjà fort échauffées par le vin ; ces mots excitèrent une grande rumeur dans la salle.

a Que dit-il? v<. Que dit-il? s'écria Charles Desmaréts.

— Rien que de très véridique, Monseigneur. Entendezvous la tempête qui mugit, le vent qui soulève sur la plage.

(1) En parlant d'an repas d'un haut baron de son siècle, le comte de Foix, Froissart dit :

« On veoit, en la salle et es chambres et en la cour» chevaliers et écuyers d'honneur aller et marcher, et d'armes et d'amour les oyait-on parler.

(2) On usait en abondance de bière, de cidre et de vins de toutes

sortes

Le clairet était du vin clarifié mêlé à des épiceries. (Château- BRiAifT, Etudes historiques, tome III, page 211. )

à quelques pas de vous, les flots de la mer, la pluie qui tombe à torrent? Eh bien I malgré tous ces éléments en courroux, je n'ai pas hésité à faire huit lieues à pied pour venir vous trouver. J'arrive d'AbbevilIe^ et j'y retourne, puisque vous préférez les plaisirs aux devoirs sacrés de la chevalerie.

— Qu'est ceci, Messire? votre langue prend, ce me semble, de grands privilèges. Pour être si hardi, de qui donc étes-vous le messager?

— D'une noble dame.

— Son nom?

— Alix, Pétronelle de Créqui, dame châtelaine de Rambures.

— La dame de Ramburesl s'écrie-t-on de toutes parts... »

Mais déjà le sire de Nampont se trouvait à côté de l'étranger, resté près de la porte, et, le regardant avec attention :

cr Vrai Dieu ! Je ne me trompes pas : vous êtes bien le révérend pèreChrysostôme?

— Lui-même, Monseigneur.

— £h I mon père, que ne vous nommiez-vous plus tôt ? Sous cette cape, j'étais loin de reconnaître en vous un des hommes les plus estimables qui existent.... Nous avons dû vous paraître bien fous, bien étourdis, bien peu courtois, mon père ; mais nous ferons en sorte que vous voyiez en nous des gens de cœur. Nous vous prions d'oublier nos premières paroles ; par saint Denis I nous saurons les réparer. »

Pressé par les amis du sire de Nampont qui tons estimaient et aimaient le seigneur de Rambures, leur voisin, le^père Chrysostôme raconta les événements qui s'étaient passé autour du vieux château. Il dépeignit avec l'éloquence du cœur la captivité d'André, la trahison des agents du comte de St-Pol, la surprise du eastel, la bravoure inutile de ses défenseurs, les angoisses de la châtelaine, sa fuite protégée par Fun des traîtres, la chute de la pierre du passage secret, puis il termina son récit par ces mots :

o Après une marche d'une demi-heure dans le souterrain, la châtelaine, son fils et moi nous arrivâmes dans la vallée de la Bresle. Nous côtoyâmes les bords de la rivière, le long des prairies marécageuses, jusqu'au châtel dé Sénarpont. Le châtelain absent, selon son habitude, était allé voir son frère en la comté d'£u. Il devait revenir sous peu de jours : son écuyer nous reçut magnifiquement. Le lendemain, on fit monter madame de Rambures et son fils sur une belle mule, et une partie des soudoyers de la garnison, malgré les craintes que devait inspirer le voisinage de Fennemi, nous accompagna jusqu'à Abbeville. Là, nous fûmes accueillis avec grand empressement, par le révérend père abbé du prieuré de Si-Gilles. Ce matin, étant un peu remis de mes fatigues, je suis parti, suivant les désirs de madame la châtelaine, pour me rendre auprès de vous, messire de Nampont, afin de savoir si vous étiez d'avis d'essayer de reprendre le château de Rambures et de délivrer la fille du comte de Ravenstein, en ce moment prisonnière des Anglais. Maintenant j'ai rempli ma mission: que dois-je répondre à celle qui m'a envoyé vers vous?

— MoD père> reprit aussitôt sans la moindre hésitation Charles Desmaréts, si, comme je n'en saurais douter, tous ces nobles seigneurs sont aussi désireux que moi-même de renom, de gloire et de justice, vous pouvez dire à la châtelaine qu'ils profiteront avec bonheur de l'occasion que le ciel leur envoie de déployer leur courage pour venger la plus belle et la plus noble dame de la Picardie. Vous pouvez ajouter encore que sous peu nous serons au pied des tours de son caslel, décidés à périr les armes à la main en vrais chevaliers, ou à reconquérir son manoir. Dites-lui enfin que, si le cri de guerre : J'ai hâte (1), n'était celui de l'ennemi de la France, le duc de Bourgogne, nous le prendrions nous-mêmes, afin de lui prouver notre empressement à la servir. Nous sommes fiers qu'elle nous ait choisis pour la défendre, d

Tous les chevaliers présents applaudirent, et donnèrent à ces paroles du sire de Nampont l'assentiment le plus complet. On convint, séance tenante, qu'une semaine entière serait accordée à chacun d'eux pour regagner son manoir, rassembler ses amis, ses hommes d'armes, ses vassaux. Le rendez- vous fut assigné au château de Sénarpont pour le huitième jour vers la sixième heure du soir. On décida en outre que Charles Desmarêts s'y rendrait à l'avance, et se

(1) Aucune- devise peut-être n*a des applications plus belles et plus variées, que celle du duc de Bourgogne, Philippe-Ie-Bon : J'ai hâte !

(MicuELETy Origines du Droit français, page 216. )

chargerait de Caire préparer les éehelles et autres instruments de guerre propres à l'escalade. Enfin le commande* ment de l'expédition lui fut unanimement octroyé, et il s'érjîa tout haut :

a Je veux que le castel de mes ancêtres perde son nom de la Grenouillère, si je ne mène à bonne fin cette entreprise. 2>

Les convives reprirent ensuite leurs places à table, le chapelain demanda et obtint d'aller se reposer de ses fatigues, désirant partir le lendemain dés l'aube du jour. La nuit se passa à boire et à deviser d'amour, de guerre et de chasse. Lorsque le père Chrysostôme quitta sa couche pour se mettre en route, plusieurs des jeunes seigneurs étaient encore attablés. De leur nombre se trouvait Charles Desmarôts lui-même, qui, par goût et pour rendre honneur à ses hôtes, avait à cœur de rester le dernier. Il voulut faire seller une haquenée pour le bon prêtre, mais celui-ci refusa, prétextant son peu d'habitude du cheval et sa maladresse à le conduire. Il prit son bâton de voyage et partit, recommandant en riant au sire de Nampont d'être exact au rendez-vous.

a Vrai Dieul mon père, lui répondit joyeusement le chevah'er, je vois que vous me connaissez; je suis passablement étourdi ; c'est la vérité et je la confesse ; mais, cette fois, vous u'avez garde d'être inquiet, j'aurai bonne mémoire puisiqu'il s'agit de la dame de Rambures et d'une partie d'honneur. Annoncez donc ma visite à la belle châtelaine ; car, avant que le soleil ait cessé d'éclairer les cré-

neaux du donjon de la Grenouillère (1), je serai moi-môrne à Âbbevillc.

(1) Le nom singulier de la Grenouillère que portait le castel des sires de Nampont, venait sans doute de sa situation au milieii des marécages. Peut-être aussi lui avait-il été donné à cause de quelque redevance bizarre, dans le genre de celle qui existait à Roubaix, prés Lille, dans une seigneurie du prince de Soubise, où les vassaux étaient obligés de venir à certains jours de Vannée faire la moue le visage tourné vers les fenêtres du château, et de battre les fossés pour empêcher le bruit des grenouilles,

( Mémoires des Antiquaires de France, tome YI, page 128. }

MiCHBLET, dans ses Origines du Droit français, page 253, nous donne un autre exemple de ce genre de redevance :

Lorsque Tabbé de Luxueil, dit-il, séjournait dans sa seigneurie, les paysans battaient Tétang en chantant :

Pâ, pâ, renotte, pâ ( paix, paix, grenouille, paix. )

Veci M. Vàbhé que Dieu gâ ( voici M. Tabbé que Dieu garde.)

S*il ne peut reposer à cause du croassement des grenouilles,

il y a dans la paroisse des gens qui possèdent leurs biens et héritages sous cette condition qu'ils doivent faire taire les grenouilles, afin que sa Grâce puisse reposer.

Revenons au vieux château de Rambures que nous avons quitté pendant un instant.

L'ordre n'avait pas tardé à s'y rétablir, grâce aux soins de Messire Ferry de Mailly, auquel St-Pol en avait donné le commandement, et grâce â l'activité du vigilant Noram. Beaucoup d'Anglais dont les blessures étaient peu graves, rétablis, frisaient déjà leur service. Quelques-uns ayant

succombé , avaient été ensevelis prés du castel , avec les malheureux défenseurs de Rambures tués pendant le combat ou égorgés après l'action. Un très petit nombre d'archers et soldats français échappés» comme par miracle, au massacre, était enfermé dans une vaste chambre, où, deux fois par jour, on leur apportait, pour toute nourriture, du pain noir.

Dans ces temps demi-barbares, l'humanité ne s'exerçait envers les malheureux pris les armes à la main, qu'en raison de l'argent qu'ils pouvaient donner pour leur rachat; mais, quant à ceux qui n'avaient pas les moyens de payer une rançon, on s'inquiétait fort peu qu'ils mourussent ou non ; quelquefois même on ne leur faisait pas quartier.

Donnons maintenant en peu de mots une idée de la position dans laquelle se trouvaient ceux des principaux personnages demeurés dans le château.

Le comte de St-Pol, dévoré par une fièvre ardente, délirait souvent des heures entières, mêlant le nom d'Alix à ses cris de fureur, menaçant de son courroux tous ceux qui l'approchaient. De temps en temps, lorsque la maladie lui laissait quelques instants lucides, il faisait venir Othon dans l'espoir de le décider à un aveu , ou de surprendre dans ses paroles un mot qui le mît sur la trace de celle qu'il cherchait avec tant d'ardeur. Mais il employait en vain les promesses et les menaces ; l'archer se montrait insensible aux unes comme aux autres. Pierre de Luxembourg n'obtenait que des réponses évasives, insignifiantes, ou un dédaigneux silence, et malgré cela, il n'osait se défaire du soudoyer, car il n'avait espoir qu'en loi.

DeMailly, tout en veillant à la sûreté du château, res* tait quelquefois une partie du jour devant la porte de la chambre de Jeanne. La jeune fille , pour échapper à ses poursuites, s'était astreinte à ne plus sortir de son appartement; mais souvent, lorsqu'elle approchait la tête de sa croisée, elle voyait le chevalier appuyé au mur de la contrescarpe, la dévorant des yeux. Aussitôt elle disparaissait sans même se donner la peine de déguiser au malheureux rhorreur qu'elle avait pour lui.

Il serait assez naturel de penser, d'après cela, que la fille du comte de Ravenstein maudissait le sort qui, deux fois, au moment où elle allait quitter le manoir, l'y avait retenue. 11 n'en était rien. Jeanne, cédant à une apathie insurmontable, devenait mélancolique et rêveuse. Son énergie disparaissait pour &ire place à une langueur dont elle se fût difBcilement peut-être rendu compte, mais qui n'était pas sans attrait pour son âme. Prendre de grandes précautions pour l'empêcher de quitter le château, était du reste assez inutile, car il est douteux que, pouvant fuir, elle s'y fiit décidée. Quelle était la cause de ce changement? C'est ce que nous ne dirons pas, car il faudrait pour cela, sonder les replis les plus cachés de ce cœur de jeune fille, et nous préférons laisser parler les événements.

Othon, dans sa prison solitaire, ne pouvant que se livrer à ses pensées, sentait s'accroître, de jour en jour, son dévouement absolu et son amour pour Jeanne dont il ignorait encore la naissance illustre. L'archer était d'autant plus loin de la croire la fille d'un puissant seigneur bourguignon, que toujours, au château, elle avait passé pour la

compagne de la- dame cbâteiaine, et que personne n'ignorait son aversion pour le parti du duc de Bourgogne.

Tel était donc la situation physique et morale des prineipaux habitants du manoir, une semaine après son occupation par les Anglais.

Une nuit» Jeanne de Ravenstein veillait, laissant errer doucement ses doigts sur les cordes d'une harpe dont elle tirait des (sons doux et tristes comme son âme, lorsqu'elle s'arrête soudain et prête attentivement l'oreille....

11 lui semble avoir entendu les pas d'un homme montant l'escalier voisin de sa chambre. Bientôt, en effet, une main frappe légèrement à sa porte. Elle ne répond pas.... Un second coup un peu plus distinct que le précédent, lui succède. . . Qui pouvait à cette heure être assez hardi pour vouloir pénétrer chez elle?... Le comte de St-Pol?... Non : une maladie grave le retenait au lit... Le sire de Mailly?... Non : il savait bien que l'entrée de la chambre lui serait refusée.... £t puis, il avait toujours été si respectueux.... Le jeune archer Othon?... Impossible : il était sous les verroux d'une obscure prison, gardé nuit et jour, avait dit Noram.... Mais, qui donc alors?... Un troisième coup retentit.... Jeanne n'hésite plus, et, mettant dans sa démarche la prudence que semble observer son mystérieux visiteur, elle s'approche doucement de la porte, colle sa bouche contre la serrure et dit à voix basse :

a Quiêtes-vous?... Que voulez- vous?...

— Ouvrez sans nulle crainte, répond une voix qui ne lui est pas inconnue.. . . C'est moi. . . . Thibaut. ...»

La jeune fille laisse échapper un cri de joie qu'elle cherche aussitôt à retenir, pousse avec précaution la porte, et l'écuyer, pâle comme une ombre, se trouve auprès d'elle.

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