‹ Rameau (volume 2)Chapitre 4 sur 114 · I. Mercure dnlrtul. septenjbi-e 1G8S · texte numérisé non relu

I. Mercure dnlrtul. septenjbi-e 1G8S

Jésuites de Dijon avaient de bonnes raisons pour se déclarer, eux aussi, partisans de la musique italienne : elle était fort à la mode dans leur ville. Le fervent amateur dont nous avons déjà rencontré le nom, M. de Malteste, était curieux de toutes les nouveautés d'outre-monts, au point de faire venir « à ses dépens », pour ses concerts, les derniers opéras de Venise. Ce magistrat dilettante était mort au temps où Rameau faisait ses études ; mais le goût italien dut trouver après lui d'autres représentants. Il est donc fort probable que, soit au Collège, soit dans les concerts privés auxquels il lui fut donné d'assister ou de prendre part, Jean-Philippe Rameau fut initié de bonne heure aux beautés dun style qui à cette époque était sans contredit plus libre et plus riche que le style français.

Après sa sortie du collège, Rameau demeura encore quelque temps à Dijon , puis, lorsqu il eut atteint ses dix-huit ans, il se mit en route pour ritalie : sans jouir encore du prestige universel quil devait gagner par la suite, ce pays était déjà la terre promise des connaisseurs. Dès les dernières années du régne de Lully, le musicien Desmarets, qui avait Tesprit avcntu-

12 JEA>-PHILIPPE RAMEAU

reiix, « eut dessein d'aller en Italie pour connaître le goût de la musique italienne et pour se perfectionner encore plus dans son art^ ». Louis Xn', à qui il appartenait, n'y entendit pas malice el lui avait déjà accordé le congé nécessaire, lorsque Lully vint le mettre en garde : le jeune Dcsmarets, à Tentendre, « avait un excellent goût pour la musique française, et le perdrait s'il allait en Italie ». Lully sentait le danger de la comparaison, et n'avait pas tort. Il était mort à peine, que ^I.de Gallières, qui avait entendu les opéras italiens, faisait vivement ressortir la pauvreté du chant français "". L'érudit Sébastien de Brossard employait ses loisirs à copier de sa main toutes les cantates et tous les airs italiens qu'il pouvait se procurer \ et un prêtre bel esprit du diocèse de Rouen, l'abbé Raguenet, ayant suivi en Italie un prélat français, en rapporta la matière d'un petit livre

1. TiTox Di T11.L1 T, /.(• Paiiiassr fiaiii-fiis, i' ' siipplt'imiil , p. 755.

■2. Ilistoiri' portitjin- dv la i^KcnT rccciinnfiil ninvcnuc cnlrr les Anciens el les Modernes. Pari.s, Auboiii, 1688. C'est un inusicicu italien qui fait son procès à Lully : il faut l'eulondrc parler de « ces fades réciiatifs en musique qui se rcsseniblenl tous, où les passions ne sont pas exprimées, et où il y a si peu d'artque j'ai entendu foi'l st>uv<Mil des chanteursmédiocres en faire sui-le-champ de si ressemblants à ceux de l'Opéra qu'on aurait ci-ii facilemenl (piils les avaient appris sni- la note de Lully ».

». Les recueils qu'il a formés ainsi s<jnl conservés à la liibliotlièqne Nationair de l'aiùs où ils occupent les pr<Mniei's nunn'-ros de lit si-rie Vm".

LA VIE ij

enthousiaste et niais, qui parut en i^oy. et devint l'origine d'une « querelle » aussi vive que celle des anciens et des modernes '. Le voyage de Rameau fut donc un voyage d'études, et son père, que nous avons vu si soigneux de son éducation, dut l'y engager et y subvenir. Mais le jeune musicien, formé à une école sévère, ne trouva rien, dans la faconde italienne, qui lui parût digne d'intérêt ; et, comme il était fort peu patient, il s'arrêta à Milan et reprit le chemin de la France, quelques mois à peine après son départ; il n'avait pas poussé jusqu'à Venise, dont l'opéra, précisément à cette date, entreprenait la conquête de l'Europe. Devenu vieux et sage, il se prenait à regretter le mouvement d'humeur auquel il avait alors cédé, et il répétait à son ami Chabanon que, s'il eût séjourné plus longtemps en Italie, « il se fût perfectionné le goût ». Ce regret est l'indice d'une modestie bien rare, mais il semble superflu. Rameau connaissait assez la musique italienne pour n'avoir pas besoin de l'étudier sur place : et même il était mieux placé en France pour s'en former une idée avantageuse : les œuvres qui avaient passé jusqu'à nous, sur la fin du xvii'' siècle, étaient certainement supé-

I. Parallèle des Italiens et des Français en ce qui regarde la miisicfue et les opéras. 1702.

i4 JKAX-PHILIPPE RAMEAU

rieiires aux dernières productions d'Alessandro Scarlatti ou de Giovanni Bononcini, car l'opéra italien commençait, dès cette époque, à devenir la victime de sa facilité.

De retour en France, Rameau ne semble pas avoir rejoint le foyer paternel. Mis en goût par ce premier voyage, il continua de vivre à Faventure, gagnant ses frais de route à jouer de Forgue dans les églises, ou du violon dans Forchestre d'une troupe ambulante'. Au mois de janvier 1702, un an environ après son départ, il se trouvait enAvignon, et. comme il avait acquis déjà, de ville en ville, une certaine réputation d'organiste, le chapitre lui confia la maîtrise de Féglise métropole Notre-Dame des Doms, en attendant que le nouveau maître, Jean Gilles, fût arrivé de Toulouse. Ce n'était là qu une suppléance, mais fort honorable, et, au mois de mai de la même année, le jeune musicien passait engagement pour six années, en qualité d'organiste, avec le chapitre de la cathédrale de Clermont en Auvergne. Jean Rameau, à cette nouvelle, dut se réjouir, et considérer que la carrière de son fils aîné était désormais assurée.

11 n'en était rien cependant, et Jean-Philippo Rameau ne pouvait se contenter de la vi<^ médiocre et monotone que son ()èro avait menée.

1. D<MT()i\ (In iiKiins rarili'iiic ' /iiiif^rriii/iif Miclinitd) .

LA VII- Il

C'est à Clermont qu'il composa ses premières œuvres : les pièces de clavecin du recueil de 1706, et peut-être trois cantates, Médée, V Absence et V Impatience^ « qui eurent, dit Maret, le plus grand succès en province ». La cantate, qui est un petit opéra en raccourci, propre à être chanté dans les salons, venait alors tout droit d'Italie, et Rameau serait à ce compte parmi les tout premiers qui aient écrit des cantates françaises : Sébastien de Brossard, dans son Dictionnaire de musique paru en 1708, donne encore le mot sous sa forme italienne , Cantata . Ces essais tout nouveaux durent faire en effet quelque bruit en Auvergne, et c'est alors que Rameau, plus sûr de lui, voulut quitter la province. Son traité, il est vrai, le retenait à Clermont jusqu'en 1708; mais il sut imposer sa volonté au chapitre, et rompre ses liens - : le 17 octobre 1706, il était

1. Si Ion est d accord avec M. Henri Quittard pour dater ces trois cantates du premier séjour de Rameau à Clermont.

2. Maret rapporte ici l'anecdote suivante; (( Le samedi dans l'octave delà Fête-Dieu, au salut du matin, étant monté àl'orguc, Rameau mit simplement la main sur le clavier au premier et au second couplet ; ensuite il se retira et ferma les portes avec fracas : on crut que le souffleur manquait et cela ne fit aucune impression. Mais au salut du soir, il ne fut pas possible de prendre le change, et Ton vit qu'il avait résolu de témoigner son mécontentement par celui qu'il allait donner aux autres.

(' Il tira tous les jeux de l'orgue les plus désagréables et y joignit toutes les dissonances possibles. En vain lui donna-ton le signal ordinaire pour l'obliger à cesser de toucher; on se vit forcé de lui envoyer un enfant de chœur. Dès qu'il parut, Rameau quitta le clavier et sortit de l'église. Il avait

i(i JEAN-PHILIPPE RAMEAU

remplacé, et nous le trouvons alors à Paris, vieille rue du Temple, vis-à-vis les Consignations, chez un perruquier. C est là, ainsi que chez Roussel, le graveur, et chez Foucaut, rue Saint-Honoré, à la Règle d'Or, qu'on peut se procurer, moyennant « une pièce de trente sols neuve » le recueil des Pièces de Clavecin qu'il a composées à Clermont et jugées dignes du public parisien.- L'ouvrage semble avoir trouvé peu d'acquéreurs, puisque un seul exemplaire est parvenu jusqu'à nous'.

Rameau avait, pour vivre, deux places d'organiste : l'une chez les RR.PP. delà Mercy, rue du Chaume-au-Marais, et l'autre chez les Jésuites de la rue Saint-Jacques (collège de Clermont). Situations modestes assurément, dont la première ne rapportait ([ue \xo francs par an. Il ne

mis tiiiil d ail dans lo nu'-lango dos joux el dans lassoniblago dos dissonancos los plus Uanchaiilt-s, que los connaisseurs avouaient quo Rameau seul était capable de jouei* si désagréablement.

« Le chapitre lui lit des reproches : mais sa réponse fut qu'il ne jouerait jamais autrement, si l'on persistait à lui refuser sa liberté. On sentit ((u'on ne le déterminerait pas à abandonner le parti qu'il avait pris. On se rendit : le bail fut résolu, cl les jours suivants il témoigna sa satisfaction et sa reconnaissance en donnant sur l'orgue des pièces admirables . »

Le Irait est curieux, ol bien dans le caractère «le Rameau. Mais on en rapporte aulant de son frère Claude, l'organiste de Dijon : il est donc possible qu'une confusion se soil profluite. Voir Micuti. Rkenkt, /li\istn niKsictilc ilaliann, igoi, II. p. G8J.

Page 1