‹ Rameau (volume 2)Chapitre 7 sur 114 · I. Mercure, Imn 1730, p · texte numérisé non relu

I. Mercure, Imn 1730, p

Montpellier, lui parut précieux: mais, comme il l'ajoute lui-même, « il y a loin de là à la Basse fondamentale, dont nul ne peut se vanter de mavoir donné la moindre notion ».

C'est ce principe de la basse fondamentale qui commençait alors à mûrir en son esprit, très lentement, au cours des longues méditations dont sans doute il était déjà coutumier. Quant aux accidents de sa vie matérielle, nous les connaissons mal : en 1710 nous le trouvons à Dijon, à Toccasion du mariage de son frère et peutêtre aussi du partage de la succession paternelle. Des orgues importantes lui auraient même été offertes lors de ce séjour : celles de la Sainte- Chapelle et de Sainte-Bénigne; et il les aurait refusées. On ne s'étonnera point de le voir peu tenté de se fixer à Dijon, si l'on admet ce que nous rapporte son neveu en son poème de la Raméide * : Jean-Philippe aurait été sensible aux charmes de demoiselle Marguerite Rondelet, qui devint la femme de son frère.

11 fut l'admirateur des talents de mon père, Mais il en fut l'ival pour la main de ma mère. Les deux frères alors se divisent entre eux, Se séparant de là pour être plus heureux.

Ces piteuses rimes ne doivent pas nous faire

I. I.a Raniéldc, poi-me, par Je\n-1'haN(;ois Ra.meau. Anis- Icrdam cl Paris, Humblot, 1766.

oublier que le dépit fut sans doute vif chez le rival évincé ; cependant il ne semble pas que cet incident romanesque ait altéré d'une façon durable les relations des deux frères : Claude Rameau sera le parrain du premier enfant de Jean-Philippe ^ ; et son propre fils, lorsqu'il viendra courir les aventures à Paris, trouvera d'abord bon accueil auprès d'un oncle moins impitoyable qu'il ne veut bien le dire.

Un peu plus tard. Rameau était à Lyon, et son idée fixe le tenait toujours : il faut entendre par là, non le souvenir d'un amour déçu qui n'atteignit que son cœur, mais l'ambition de découvrir le secret de l'harmonie. C'est à Lyon, ainsi qu'il nous le rapporte lui-même', que, se trouvant un soir à l'Opéra, il entendit un homme âgé de plus de soixante-dix ans, qui, depuis le parterre, « se mit à chanter tout haut et assez fort la basse fondamentale d'un chant dont les paroles l'avaient frappé ». Et ceci lui fit remarquer pour la première fois que « l'harmonie nous était naturelle ».

Il ne faut pas faire trop d'état d'un souvenir qui illumine, à la manière d'un éclair, un seul instant de la vie de notre nuisicien. On peut sup-

1. C'était un fils, nomme Claude-François, qui naquit le 3 août 1727.

2. Réflexions de M. Rameau sur l<i manière de former la voix et d apprendre la musique {Mercure, octobre 1752, p. 91I.

■17. JEAX-PHILIPPE RAMEAU

poser cependant que les années qu'il vécut en province à cette époque ont été des années de recueillement, que môme il a quitté Paris à seule fin de pouvoir réfléchir plus à son aise : il s'était instruit de tout ce qu'on avait écrit sur l'harmonie, et de tout ce qu'enseignaient sur ce f sujet les plus savants hommes de son temps. Ce qu'il lui fallaitpour arriver à édifier son système, c'était le calme et le silence de la vie provinciale. Et il ne quitta pas la province avant d'avoir mis la dernière main au grand ouvrage qu'il avait dans l'esprit : après Lyon, il gagna Clermont, où il lui fut donné de retrouver la place qu'il avait quittée seize ans auparavant : sans doute le chapitre avait-il mieux gardé le souvenir de son grand talent que de son départ irrégulier; Rameau redevint donc organiste de la Cathédrale, comme s'il cùl voulu terminer l'engagement interrompu. Entre deux offices, il corrigeait les épreuves de son Traité de V Harmonie réduile à ses principes naturels. (|ui parut cho/ Hallard à Paris, en 1722.

C'est un très gros, trop gros volume, (jui sent la province et la solitude : car Tau leur y a jeté pêle-mêle et sans compter le fruit do réflexions prolongées pendant des années. Mais il ahonde en idées neuves, et Rameau, qui ne se méprenait pas sur la valeur de ses découvertes, s'empressa

de quitter Clermont, dès qu'il se trouva libre, c'est-à-dire très peu de temps après l'apparition de l'ouvrage, afin de voir ce qu'on allait en dire à Paris. C'est là que nous le trouvons installé, au début de 1723, et cette fois pour le restant de ses jours.

Comme il était à prévoir, personne ne se souvenait plus de l'ancien organiste des Pères de la Mercy, et Piron crut sans doute faire un grand honneur à son compatriote en lui demandant un air pour sa comédie de VEndriague, ou plus exactement pour la demoiselle Petitpas, que l'on voulait signaler au public. « Ceux ou celles, nous dit-il, qui gouvernaient la Petitpas dans la noble intention d'en faire à leur profit ce qu'elle devint par la suite, me vantèrent sa voix et me prièrent de lui composer un morceau qui, mis en haute musique, lui méritât l'honneur d'être appelée au Grand Opéra. Rameau, alors très ignoré, composa pour l'amour de moi la musique de ce morceau ». La pièce, qui est une facétie burlesque, fut représentée par la troupe de Dolet à la foire Saint-Germain en février 1723. « C'est la première fois, nous apprend encore Piron, que le public vit la Petitpas devenue depuis si fameuse sur le théâtre de l'Opéra par

sa jolie voix et ses mauvaises mœurs. Elle avait alors à peine quatorze ans et deux souliers ». C'est aussi la première fois que la musique de Rameau parut à la scène : ce furent, on le voit, de fort humbles débuts.

Les années passées en province n'avaient pas été perdues pour la composition : un certain nombre de cantates avaient suivi les deux premières, et obtenu un pareil succès. Rameau luimême nous apprend que, depuis les environs de l'année 1715, les manuscrits de deux de ses cantates se sont tellement répandus en France, qu'il n'a pas cru devoir les faire graver *. Ces cantates se nomment TJiélis et Y Enlèvement d'Oritliie. Il a aussi composé des œuvres de musique religieuse, pièces d'orgue et motets, dont l'un, Laboravi, est cité à titre d'exemple dans le Traité de VJiarmonie. Mais sa réputation de compositeur n'a pas franchi les limites des provinces qu'il a parcourues ; les Mémoires de Trévoux- le disent « connu depuis longtemps à Dijon, à Clermonl et surtout à Lyon, et déjà même à Paris, pour un des plus grands maîtres qu'il y ait dans le jeu de l'orgue et par conséquent pour fort expérimenté dans tout ce que

1. Lcttro à lloiular do l;i Motlo, publiLi^ parle Mercure en mars i"6') .

•1. Oclobrc-novouibro 1722.

LA VIE u5

l'harmonie a de plus fin et de plus recherché ». De ses œuvres il n'est pas question. Ce qui d'abord fit sa renommée, ce furent ses recherches théoriques : un musicien capable de réfléchir sur la musique était aussi rare qu'un musicien capable d'écrire avec une froide correction se rencontrait fréquemment. De plus, la conception nouvelle de l'harmonie n'allait pas sans d'importants résultats pratiques : en permettant de classer les accords, elle rendait infiniment plus simple et plus claire la science de l'accompagnement, c'est-à-dire de la réalisation des basses, alors indispensable à l'amateur autant qu'au musicien de profession. Cependant, par une destinée qui fut celle de presque tous les ouvrages de Rameau, le succès ne se dessina pas immédiatement : Piron nous apprend qu'en 1723 l'auteur du Tiriité^ qui vient de paraître, est encore « très ignoré ». Pour forcer l'attention du public, il fallut un supplément, plus mince de format et plus facile de lecture, qui parut en 1726 sous le titre àe Nouveau système de musique théorique. Alors commencèrent les discussions et les polémiques qui devaient occuper une bonne partie de la vie de Rameau '. Alors aussi

I . Un écho de ces discussions nous est donné par le Mercure, juin 1729. octobre 1729, février, mars, mai et juin 1730 et septembre 1731. Rameau avait soutenu "un débat public, le 8 mai 1729, avec un autre musicien qui peut bien être Bour-

les élèves affluèrent. Le musicien n'était en possession d'aucun orgue et vivait uniquement du produit de ses leçons ; prévoyant une situation mieux assurée, il put exécuter un projet qui peut-être lui tenait à cœur depuis quelque temps déjà. Le 25 février de la môme année, il épousait Marie-Louise Mangol, fille d'un musicien du Roi. et âgée de dix-neuf ans. Rameau avait alors quarante-trois ans ; sans doute avait-il senti le besoin d'éclairer, par tant de jeunesse, sa vie laborieuse et dure. « M"' Rameau, nous dit Maret\ est une femme honnête, douce et aimable, qui a rendu son mari fort lieureux; elle a beaucoup de talents pour la musique, une fort jolie voix et un bon goût de chant ». Elle chantait si bien qu'en février 1784 elle se fit entendre devant la Reine, dans Hippolyte et Aricic : elle doublait le rôle de rhéroino et « la Reine loua beaucoup sa voix et son goût pour le chant" ». Il est probable que la jeune fille eût vécu de son talent, si Rameau ne l'eût épousée. Elle n'apportait aucune fortune à son mari, qui lui constitue par contrat « deux cents livres de rente de douaire préfixe^ ». C'est vers cette époque, un juui avant peut-être,

iiouvillf. Voir Miclicl Brcuol. /li\-isla innsicdlc ilali'iiui. it<oj, p. 199, et la bibliographie de ce volume.

■2. Mercure fc'-vrier 173.1.

i. L. Dr i.A LAuuiNrir, p. *» f 5 .

LA VIE u7

que Rameau publia son second recueil de Pièces de clavecin\ qu'il venait de composer sans doute, car on y remarque un sentiment pittoresque, qui ne s'était manifesté ni dans les pièces du premier recueil, ni dans les Cantates ou les Motets. C'est à cette date seulement, c'est-à-dire aux approches de la quarantaine, que Rameau arrive à se connaître. Il a d'abord passé de longues années à réfléchir sur la théorie de son art, comme si cet esprit logique avant tout, et de la plus rigoureuse probité, n'eût rien osé entreprendre avant d'être en mesure de le justifier par raison et par principes.

Il fallait vivre cependant, et Rameau devenu chef de famille eût été bien aise d'ajouter au prix de ses leçons quelques émoluments plus certains. C'est pourquoi, les orgues de Saint- Vincent-de-Paul étant devenues vacantes, il se présenta au concours ; mais Daquin lui fut préféré. Nous ne pouvons, à distance, décider si ce choix était juste ou non : il est fort possible que Rameau, qui n'avait plus d'orgue à sa disposition depuis quatre ou cinq ans, eût quelque peu perdu de son habileté, et Daquin n'était pas un

I. Le privilège est du 7 janvier 1724 et concerne des « cantates, pièces de clavessin et autres pièces de musique instrumentale avec un système nouveau sur la musique, un sur la musique théorique, la basse fondamcnlalf et sur la méchaniquo des doigts sur le clavessin. »

u8 JEAX-PHILIPPE RAMEAU

rival méprisable. Cet échec ne dut pas d'ailleurs être bien sensible à un homme dont l'ambition la plus chère ne fut jamais de devenir un illustre exécutant. Les idées, longtemps contenues, abondent aujourd'hui, et il atteint enfin à cet âge de fécondité, où un auteur se sent poussé à écrire par une volonté impérieuse. Avec une assurance fière qui n'est qu'une certitude de soi, il devine qu'il réussira dans la musique dramatique. Par malheur, il lui faut pour cela le concours d'un poète, et il est seul, sans relations, surtout sans protecteur : la Cour l'ignore, et la Ville ne voit en lui qu'un excellent maître de musique. Qui donc, parmi les beaux-esprits, s'avisera de donner un poème à un auteur sans fortune et sans nom ? Persuadé que le vrai mérite se fait toujours connaître. Rameau ne craint pas de s'adresser à celui qui passait pour le premier poète du temps, à Houdar de la Motte, dont la gloire s'appuyait sur le succès d'Inès, des opéras à'Omphale, iïAinadisde Grèce, iVAlcione, des ballets d'Jssé et de ÏEu/'ope (jalaiilc Rameau tenta ou fit tenter une première démarche (jui ne réussit pas, et eut alors ridée un peu naïve d'écrire à l'homme de lettres pour combattre ses préventions' :

1. CcUc IcUro, relrouv(-p «ians Ips papiers do la Mollr lorsqu'il mourut (1731). fut publiée plus tard |)ur le Mercure

Quelques l'aisons que vous ayez, Monsieur, pour ne pas attendre de ma musique théâtrale un succès aussi favorable que de celle d'un auteur plus expérimenté en apparence dans ce genre de musique, permettez-moi de les combattre et de justifier en même temps la prévention où je suis en ma faveur, sans prétendre tirer de ma science d'autres avantages que ceux que vous sentirez aussi bien que moi devoir être légitimes.

Qui dit un savant musicien entend ordinairement par là un homme à qui rien n'échappe dans les différentes combinaisons des notes ; mais on le croit tellement absorbé dans ces combinaisons, qu'il y sacrifie tout, le bon sens, le sentiment, l'esprit et la raison. Or, ce n'est là qu'un musicien de l'école ; école oîi il n'est question que de notes, et rien de plus : de sorte qu'on a raison de lui préférer un musicien qui se pique moins de science que de goût. Cependant celui-ci, dont le goût n'est formé que par des comparaisons à la portée de ses sensations \ ne peut tout au plus exceller que dans certains genres, je veux dire dans des genres relatifs à son tempérament. Est-il naturellement tendre ? Il exprime la tendresse. Son caractère est-il vif, enjoué, badin, etc. ? sa musique y répond pour lors. Mais sortez-le de ces caractères qui lui sont naturels, vous ne le reconnaissez plus. D'ailleurs, comme il tire tout de son imagination, sans aucun secours de l'art par ses rapports avec les expressions, il s'use à la fin. Dans son premier feu, il était tout brillant ; mais ce feu se consume à mesure qu'il veut le rallumer, et l'on ne trouve plus chez lui que des redites ou des platitudes.

Il serait donc à souhaiter qu'il se trouvât pour le théâtre

(mars 1763, p. 36), et fréquemment reproduite avec plusieurs inexactitudes. Le texte ci-dessus est celui du Mercure.

I. C'est-à-dire : des comparaisons fondées sur ses seules sensations.

3o .lEAN-PHILIPPE RAMEAU

un musicien qui étudiât la nature avant de la peindre, et qui, par sa science, sût faire le choix des couleurs et des nuances dont son esprit et son goût lui auraient fait sentir le rapport avec les expressions nécessaires.

Je suis bien éloigné de croii'e que je sois ce musicien, mais, du moins, j'ai au-dessus des autres la connaissance des couleurs et des nuances dont ils n'ont qu'un sentiment confus, et dont ils n'usent à propos que par hasard. Ils ont du goût et de l'imagination, mais le tout borné dans le réservoir de leurs sensations où les différents objets se réunissent dans une petite portion de couleurs au delà desquelles ils n'apei'çoivent plus rien. La nature ne m'a pas tout à fait privé de ses dons, et je ne me suis pas livré aux combinaisons de notes jusqu'au point d'oublier leur liaison intime avec le beau naturel qui suffît seul pour piaille, mais qu'on ne trouve pas facilement dans une terre qui manque de semences et qui a fait surtout ses derniers efforts.

Informez-vous de lidée quon a de deux cantates, qu'on m'a prises depuis une douzaine d'années, et dont les manuscrits sont tellement répandus en France que je n'ai pas cru devoir les faire graver puisque j'en pourrais être pour les frais, à moins que je n'y en joignisse quelques autres, ce que je ne puis faire faute de paroles. L'une a pour titre Y Enlèvement d'Orit/iie : il y a du récitatif et des airs caractérisés ; l'autre a pour titre T/iétis, où vous pourrez remarquer le degré de colère que je donne à Neptune et à Jupiter, selon qu'il appartient de donner plus de sang-froid ou plus de passion à l'un et à l'autre, et selon qu il convient que les ordres de l'un et de l'autre soient exécutés. Il ne tient qu'à vous de venir entendre comment j'ai caractérisé le chant et la danse des Sauvages qui parurent sur le Théâtre-Italien, il y a un ou deux ans',

1. Connue la (Habli M. Michel Brcnol, ces sauvages iHaicnt des Caraïbes qui pariiroul au Théâtre Ilalieu eu 1725.

LA VIE 3i

et comment jai rendu ces titres^ : les Soupirs^ les Tendres Plaintes, les Cyclopes, les Tourbillons (c'est-à-dire les tourbillons de poussière excités par les grands vents) V Entretien des Muses, une Musette, un Tambourin, etc. Vous verrez, pour lors, que je ne suis pas novice dans l'art et qu'il ne paraît pas surtout que je fasse grande dépense de ma science dans mes productions, où je tâche de cacher l'art par l'art même ; car je n'y ai en vue que les gens de goût et nullement les savants, puisqu'il y en a beaucoup de ceux-là et presque point de ceux-ci. Je pourrais vous faire entendre des motets à grand chœur, où vous reconnaîtriez si je sens ce que je veux exprimer. Enfin , en voilà assez pour vous faire faire des réflexions.

Je suis, avec toute la considération possible. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

On reconnaît bien « la force et l'énergie avec lesquelles ce grand homme s'exprimait toujours dès qu'il raisonnait sur son art ^ ». On remarquera aussi le soin qu'il prend de se défendre contre cette réputation de vaine science qui traîtreusement s'emparait de lui, le discréditait d'avance. Mais Houdar de la Motte avait bien trop d'esprit pour ne pas sourire à d'aussi éloquentes protestations de talent : il ne répondit pas à la lettre du musicien inconnu, se bornant

I. Rameau cilo des pièces qui ont paru dans son recueil de 1724.

, 2. Mercure, juin 1765, p. ji. LclU-c da musicien Mougcol.

à la mettre de coté, peut-être parce qu'elle lui semblait curieuse.

Par bonheur, Rameau allait trouver enfin ce que la dignité farouche de son caractère ne lui avait pas permis de chercher jusque-là : un de ces libéraux amis des arts, dont l'intervention dans la vie d'un artiste ou d'un poète était à peu près indispensable à cette époque. C'est entre 1727 et 1732' qu'il fit la connaissance du fermier général le Riche de la Pouplinière, celui à qui Voltaire décernait le nom flatteur de Mecœnas. Ce fastueux personnage était féru de musique non moins que de littérature et de tout ce qui peut orner la vie ; même il avait le défaut, bien pardonnable chez un homme aussi hospitalier, de se livrer lui-même à la composition : il « faisait facilement », nous dit-on, « les airs de brunettes », et une villageoise de sa façon, 0 ma tendre musette, eut son heure de célébrité. " Mais surtout il eut le grand mérite d'être le premier à reconnaître le talent de Rameau : il en fit son maître de musique, lui offrit son orgue pour y

I. En effet, Rameau est encore sans protecteur dans le moment qu'il écrit à Houdar de la Motte ; et c'est M. de la Pouplinière qui le met en relations avec Voltaire et l'abbé Pcllcgrin vers l'année 1732.

1. C'est ce qu'affirment du moins les Somenirs d un octogénaire, publiés par Maurice Bourges dans la licviic et Gazette musicale de Paris, en 1845. Sur l'authenticité de cet écrit, voir MicutL Bkenet, Les Concerts en France, p. aig.

jouer le dimanche, son orchestre et son théâtre privé pour y faire Fessai de ses ouvrages, enfin ses palais pour y loger. « M. et M™" Rameau, nous dit Maret, passaient pour ainsi dire leur vie chez M. de la Pouplinière, soit à Paris, soit à sa belle maison de Passy'. » La femme du compositeur, grâce sans doute à son talent de chanteuse, partageait avec lui les faveurs de cette généreuse amitié.

Le plus grand service que le financier pouvait rendre au musicien, était de lui faire connaître quelque poète de meilleure composition que le dédaigneux La Motte. Cependant Rameau semble avoir été d'abord peu pressé de s'exposer à de nouveaux refus. Sans doute avait-il réfléchi, et conclu que les auteurs faisaient bien de lui refuser leur collaboration, la tâche étant encore au-dessus de ses forces: car s'il recon-

1, La Biographie Michaud (article la. Popelimèke ou mieux LA Pouplinière) dit d'autre pai't : « Pvatneau y composait ses opéras et touchait l'orgue les jours de fête à la messe de la chapelle domestique. » La maison de la Pouplinière ne cessa d'être « à la fois le temple des Muses et des Plaisirs ». même après son divorce (1748), qu'il fut loin de regretter. Mais, si l'on en croit Maret, il y eut. sur la (in, entre Rameau et lui, « quelque refroidissement, causé, selon l'apparence, par uu autre compositeur que ce fermier général avait pris chez lui». Il s'agit probablement de Gossec. Cette ditliculté n'a pu survenir qu'après 1753 ; sans quoi il est douteux que Marmontel, familier du (inancier, eût encore collaboré avec Hameau cette année-là. Voir plus loin, p. 68.

Laloy. 3

naissait impartialement son mérite, il se faisait une idée plus haute encore de l'œuvre qu'il voulait entreprendre. Longtemps après, en 1740, répondant à un jeune musicien qui voulait écrire pour le théâtre et lui avait demandé ses conseils, il lui en donnait de fort sages, et terminait en citant son propre exemple ' :

Je suis très sensible, Monsieur, à l'honneur que vous me faites, et en même temps très mortifié de ne pouvoir vous être que dun faible secours, tant parce que mes affaires ne me permettent pas de mon détourner que parce que ce que vous souhaitez demande un bien plus long détail que vous ne l'imaginez peut-être. Il faut être au fait du spectacle, avoir longtemps étudié la nature, pour la peindre le plus au vrai qu'il est possible ; avoir tous les caractères présents-, être sensible à la danse, à ses mouvements, sans parler de tous les accessoires ; connaître la voix, les acteurs, etc. Le Ballet vous conviendrait mieux que la Ti'agédie pour début. Je crois d'ailleurs M. Panard^ plus capable de l'un que de l'autre ; il a du mérite, mais il ne nous a point encore donné de lyrique. 11 faudrait, avant que d'entreprendre un si grand ouvrage, en avoir fait de petits, des cantates, des divertissements, et mille bao-alelles de cette sorte qui nourrissent l'esprit, y échauf-

I. Ci'llo loltro. (Mivoyôc au Mercure, apiùs la inorl do Rameau, par le uuisicicu Mougeot, à qui oUo csl adressce, y /lU publit'f en juin 1765.

ji. Présents à l'espril.

•{ ^""Miarlcs-l'raurois Panard, né à Courville vers \(jç)\. niuil . • V' ■- li juin 17G5. fut un poète de cabaret, plein de a ans u .,.s (>t parfois de (inosse. Mannontel i a surnoiunié verve d aillou ,|„ Vaudeville, et il disait des laolies de vin if' Lu Jonmine oui parfois décorés ; « Ce sont les marques

f ont SOS écrit» ^^j, . Rameau l'ail jugé peu capable

''." génie «. On,.;^».

d <<riic un upcra'Xr'-

fenl la verve et rendent insensiblement capable des plus grandes choses, .lai suivi le spectacle depuis 1 âge de douze ans'; je n'ai travaillé pour l'Opéra qu'à cinquante ans, encore ne m'en croyais-je pas capable; j ai hasardé, j'ai eu du bonheur, j'ai continué. .Je suis, avec toute la considéralion possible. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Ainsi Rameau, lout près de la cinquantaine, alors qu'il s'est exercé aux cantates et à (c ces bagatelles qui nourrissent l'esprit et y échaulFent la verve », ne se croit cependant pas capable de « travailler pour l'Opéra ». Il se contente de publier de Nouvelles suites de pièces de clavecin et de rééditer, en ijji, son premier recueil. C'est l'œuvre d'un autre musicien qui réveilla son ambition. « Ce grand homme, nous dit-on -, entendit JepJité; le caractère noble et distingué de cet ouvrage le frappa, par des points analogues apparemment à la mâle fécondité de son génie. Il conçut dès ce moment que notre musique dramatique était susceptible d'une nouvelle force et de nouvelles beautés. Il forma le projet d'en composer; il osa être créateur ».

C'est là un bien grand honneur pour cette

I. Ou ne devine pas de quel speclaelo il sagil. A douze ans. Rameau avail quitté le collège, puisqu'il ne passa pas la quatrième : il ne veut donc pas parler des opéras qui pouvaient y être représentés.

■1. Mercure, mars 17G1.

tragédie de Tabbé Pellegrin, mise en musique par Monteclair \ Rameau n'était pas homme à marchander son admiration, et l'opéra de Jephté, qui d'ailleurs obtint un grand succès, était, par certains côtés, remarquable. Pour la première fois, on voyait des personnages de la Bible paraître sur une scène jusqu'alors réservée aux héros de la fable. Il y avait là une hardiesse qui devait plaire à Rameau, et dont le bon abbé Pellegrin ne sait lui-même que penser. « Ce n'a pas été sans trembler, dit-il en sa Préface, que j'ai entrepris de mettre sur le théâtre de l'Académie royale de musique un sujet tiré de l'Ecriture sainte. »

D'ailleurs il a pris soin d'accommoderle sujet au goût du théâtre: l'amour y aura sa place, et il s'en excuse aussi. « L'épisode d'Amon peut exciter quelque contradiction. Mais je n'ai pas osé bannir tout à fait l'amour profane... ». Cet Amon joue auprès de la Cille de Jephté le rôle d'Achille auprès de l'Iphigénio de Racine. L'abbé Pel-

I. Mouleclair (1666-1737) élail aussi laulcur dos Fctes de iété (1716), de trois livres do Cantates (i7'2o), de plusieurs recueils pour la musique de chambre, et d'une Mcthodc pour apprendre la Musif/ue, qui parut en 1700. Comme on verra par la suite, il fut l)ien loin do se f('liciter d'avoir éveille le génie de Rameau.

Simon-Joseph Pellegrin (iGG5-i74J) tenait à Paris « boutique ouverte d'épigrammes, de madrigau.v, de compliments, qu'il vendait plus ou moins cher, selon le nombre et la difFérente mesure des vers, depuis 2 jusqu'à i9. syllab(>s. » (/?/o- ^ruphie Michaud).

legrin connaît fort bien, en effet, cet illustre devancier. On s'en aperçoit dès ce début, dont Esther n'est pas absolument innocente :

Rivages du Jourdain où le Ciel m'a fait naître, Heureux et mille fois heureux Le jour qui vous rend à mes vœux.

Mais Rameau était bien insensible à ces souvenirs, comme à toutes les faiblesses du style. Sans doute ne fut-il même pas choqué des lenteurs calculées de l'action, qui recule jusqu'au troisième acte la rencontre fatale de Jephté avec sa victime. Mais le sujet portait en lui-même une grandeur qui éclate par endroits, malgré toute la médiocrité du poète : pour qu'Iphisefiit résignée, il fallait qu'elle fiit religieuse ; aussi ne cèdel-elle pas sans lutte à la flamme qu'Amon a su lui inspirer. Elle est «vertueuse « ; soumise aux ordres d'un père inhumain, elle repousse le secours que son amant vient lui offrir :

Apprends que pour sentir une fatale flamme Un grand cœur n'est pas abattu.

Lamour peut entrer dans son âme Sans triompher de sa vertu.

La pensée vaut mieux ici que l'expression, et voilà un langage assez neuf pour une héroïne d'Opéra : un « grand cœur », assez grand en effet pour contenir à la fois l'amour et le devoir, une

38 JEAX-rniLlPPE RAMEAU

âme qui lutte et se dompte, jamais on n'avait vu pareil spectacle sur une scène galante, où Ton ne connaît d'autre vertu que de céder avec joie à une passion ilatteuse et parfaite. Ici rabl)é Pellegrin, à force de fouiller au fond de sa mémoire, en a ramené du Corneille. Avec quel soulagement Rameau dut-il reconnaître qu'un acteur d'Opéra pouvait débiter autre chose que des fadaises !

En outre, l'action, si mal conduite quelle fût, amenait au moins des divertissements variés, où un musicien pouvait montrer divers caractères: au premier acte, les trompettes sonnent autour de l'arche sainte, et des danses religieuses sont interrompues par une alerte guerrière ; au deuxième, le songe funeste d'Almasie est suivi de danses qui célèbrent la victoire, encore fêlée au troisième acte avec de grandes réjouissances; le quatrième offre le décor pastoral de rigueur dans l'ancien Opéra, avec danse des bergers, et <( symphonie triste » pour accompagner les adieux d'Iphisc èi la vie ; au cinquième acte, enfin, on voit la f(Mu1rc tomber sur l'autel, et la voix de Jéhovah se fait entendre. Monteclair, qui était un musicien détalent, avait tiré un assez bon parti de ces scènes; et si l'on trouve, au premier acte, aux mots: Toi/t tremble devant le Seigneur, un souvenir direct et maladroit dos

trembleurs iVIsis \ l'air des Guerriers, qui suit, ne manque pas de majesté. Le songe d'Almasie s'enveloppe de gammes descendantes, terribles à souhait; et la marche des bergers, au son des tambourins, est alerte et gaie. Les Pastorales et Menuets du quatrième acte ne manquent pas de grâce, et partout l'écriture est intéressante et soignée. C'est ainsi que Monteclair a recours assez souvent à la division des basses en deux parties ■ : c'est une disposition que Rameau emploie souvent, en pleine connaissance de cause et avec une hardiesse éclairée dont Monteclair est certes bien loin. Mais il n'en dut pas moins goûter, dans ces passages, une ampleur de sonorité inaccoutumée, peut-être même s'instruire à les entendre, car aucune expérience de l'orchestre n'avait confirméjusquelà ses vues sur la vraie nature de Iharmonie. Le rédacteur du Mercure n"a donc pas tort lorsqu'il nous parle du « caractère noble et distingué » que Rameau reconnut à Jeplité : car certes le sujet était noble, et le musicien distingué.

La Pouplinière, à qui Rameau s'ouvrit sans

1. C'est do froid que troiiiblaienl les vieillards, et non de peur, dans l'opéra de Lully.

2. C'est ce que la partition indique par ces mots : Droite, Gauche, inscrits au-dessus de chaque partie.

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doute de son projet, semble Favoir présenté d'abord à Voltaire, qui, docile, se mit en devoir d'écrire lui aussi une tragédie biblique, intitulée Sa7)iso]i. 11 ne se montra guère empressé cependant, carie privilège pour cette pièce n'est daté que du 6 juillet 1734'. Entre temps, La Pouplinière parla de Rameau à Fauteur môme de JepJité, l'abbé Pellegrin, qui se hâta de brocher une tragédie à'Hippolyte et Aricie^ en dénaturant la Phèdre de Racine. Mais, comme il était fort besogneux, et enflé peut-être par son récent succès, il ne voulut donner son poème qu'en échange d'une obligation de cinquante pistoles, que lui signa Rameau, pour le cas où l'opéra tomberait; ce qui, à vrai dire, était un accident assez commun. Le musicien n'y fit pas tant de façons, el, content d'avoir enfin un poème, il l'accepta tel qu'on le lui offrait, c'est-à-dire très faible.

L'abbé Pellegrin est, pour ainsi parler, au-dessous de lui-même dans Hippolylc et Aricie : plus galant que jamais, il a exempté Phèdre de ces troubles et de ces remords qui font toute sa beauté, en ne lui laissant (|ue les fureurs jalouses, propres à troubler le destin iFllipj)ol\ te et d'Aricie. Quant à ceux-ci, ils ne sont rien que de pai'faits amants, tout dévoués à leur londi'esse,

I. Mk III I, Hrkmt, //(i'/.s7'/ iiiiisicnlr . n)o'\. I, p. -joi.

LA VIE 4i

malgré Diane qui leur commandait un autre devoir et se montre vraiment bien indulgente. Ils sont d'ailleurs, comme le veut la règle de l'Opéra, les héros véritables, et ce n'est pas seulement, comme le soutient Fabbé, « le respect pour le plus digne rival du grand Corneille » qui rendait la pièce indigne du titre de Plièdre. Quant au style, on peut le dire plus personnel que celui de Jeplité, car il est d'une platitude supérieure. Voici les fureurs de Phèdre :

Quoi ! la terre el le ciel contre moi sont armés !

Ma rivale me brave ? Elle suit Hippolyte ?

Ah ! plus je vois leurs cœurs l'un pour lautre enflammés,

Plus mon jaloux transport s'irrite.

Que rien n'échappe à ma fureur !

Immolons à la fois lamant et la rivale !

Haine, dépit, rage infernale,

.le vous abandonne mon cœui'.

La malédiction de Thésée ne leur cède en rien :

Hippolyte ma fait le plus sanglant outrage.

Remplis le serment qui t'engage, Préviens par son trépas mon désespoir alfreux. Ah ! si tu refusais de venger mon injure, Je serais parricide et tu serais parjure.

Nous serions coupables tous deux.

Il n'}' avait guère en tout cela de quoi exciter la verve d'un musicien. Mais Rameau n'y regardait pas de si près; et il faut dire que le déplo-

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rable poème de l'abbé Pellegrin était assez bien pourvu d'épisodes et de divertissements; il montrait aux yeux tout ce que la tragédie classique se bornait à conter : la descente de Thésée aux Enfers, par exemple, 'et la mort d'Hippolyte, en y ajoutant des fêtes, des entrées de bergers, des chœurs de prêtresses, et aussi de chasseurs, en l'honneur de Diane. En un mot, le spectacle y était riche et varié, et l'on peut aflîrmer que l'abbé Pellegrin, à défaut de talent, avait du moins le sentiment très net de ce qu'il fallait à un opéra où l'action servait surtout de prétexte aux décors, aux machines, aux danses, et aux symphonies dont le musicien saurait les soutenir. Rameau ne l'entendait pas autrement ; de ce côté, Hippolyte et Aride lui offrait une vaste carrière, où il s'élança avec ardeur.

L'ouvrage fut achevé en peu de temps, et joué d'abord chez ]M. de la Pouplinière : il fut apprécié, à ce qu'il semble, à sa valeur ; du moins on rapporte que l'abbé Pellegrin en fut transporté au point de déchirer le billet ([u'il avait forcé Rameau à lui signer, en l'assurant (jue « cotte musique pouvait se passer de caution » '.

Peu s'en fallut que le puldic ne le fit repentir de ce geste : lorsque le nouvel opéra fut repré-

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