‹ RameauChapitre 21 sur 89 · I. A la date du i5 juillet · texte numérisé non relu

I. A la date du i5 juillet

« Il a paru hier une nouvelle danseuse à l'Opéra. Elle est Italienne ; elle s'appelle la Barbarini ; elle saute très haut, a de grosses jambes, mais danse avec précision. Elle ne laisse pas d'avoir des grâces dans son dégingandage ; elle est jolie,

quoiqu'elle ait eu la f en arrivant à Paris, causée par les

eaux de la Seine qui ne manquent pas d'attaquer ainsi les étrangers qui y arrivent pour la première fois, et les purgent comme pour les avertir de se préparer à recevoir quantité de choses malsaines dans cette grande ville. Avec cela, elle a été fort applaudie ; il est à craindre que sa danse soit suivie. Nous voyons par là que Camargo a pris chez les étrangers les sauts périlleux qu'elle nous a produits. Notre danse légère, gracieuse, noble et digne des Nymphes va donc devenir un exercice de bateleur et de bateleuse, ce que nous prenons chez les Italiens et chez les Anglais. Ainsi a dégénéré et dégénère tous les jours notre musique céleste de Lully ; l'artiste l'emporte sur l'homme de goût, le mérite de la difficulté surmontée donne la vogue aux arts étrangers, et nous cédons sottement le pas quand nous en sommes si hautement en possession. »

céleste de Lully ». Aussi le public se porta en foule au nouveau spectacle dont les uns se promettaient un succès, les autres un scandale. Toutes les loges étaient retenues d'avance, et ceux qui ne s'étaient pas avisés de cette précaution durent envoyer leurs laquais dès neuf heures du matin pouî* garder leurs places *. La bataille resta d'abord indécise. Les fidèles de l'ancien opéra poussèrent des cris d'horreur à de nombreuses hardiesses que nous n'apercevons plus aujourd'hui, et particulièrement à la scène du Sommeil, dont la musique leur parut manquer de dignité : on répétait que Rameau avait écrit une berceuse, utilisé même le motif populaire du Dodo^^ et de mauvaises caricatures le représentaient sous la figure d'un enfant enveloppé de langes. Les Ramoneurs de leur côté faisaient rage ; un instant ils conçurent l'espoir de mener la pièce jusqu'à Pâques. Mais ils n'y arrivèrent pas ; les représentations furent interrompues à la fin de janvier 1740 ; il y en avait eu vingt-six en tout. D'ailleurs, Fouvrage était destiné, comme à peu près tous ceux de Rameau, à s'imposer par la suite à un public d'abord dé-

1. Voir Emile Dacier, Les vremières représentations de Dardanus, dans la Replie Musicale, avril igoS, p. i63 et suiv. — Le spectacle commençait à cinq heures un quart.

2. Ce motif très simple a inspiré à Couperin sa pièce de Dodo ou l'Amour au Berceau.

routé : dès le 22 avril 1744, il était repris avec un grand succès.

Après Dardanus^ pour des raisons qu'il s'est abstenu de nous confier, Rameau s'arrête brusquement de travailler pour l'Opéra. Etait-ce fatigue.^ On a peine à le croire, quand on parcourt les Pièces de clavecin en concert publiées en 174 1 : il s'y montre plus que jamais riche d'idées.

Excès de scrupule peut-être : il craint d'avoir épuisé, en cinq ouvrages importants, les réserves de son imagination. Il faut, pour qu'il revienne au théâtre, une sollicitation : le bruit qu'on lait autour de ses ouvrages est enfin parvenu jusqu'à Versailles, et au début de l'année 1744 on lui commande un opéra qu'il ne refuse pas, heureux peut-être de se voir contraint à sortir du silence qu'il s était imposé. Voltaire, qui est alors le poète de la Cour, a écrit les vers de la Princesse de Navarre^ qui est représentée, avec les divertissements fort gracieux de Rameau, le 23 février 174^, sur le théâtre de la Grande Ecurie, à l'occasion du mariage du Dauphin avec rinfante Marie-Thérèse. En récompense, le musicien reçut un brevet de 2000 livres de pension, et le titre de Compositeur de la

Chambre du Roi. Par une rencontre inattendue, il entrait en faveur juste dans le même temps que M'°^ de Pompadour. La marquise cependant n'aimait u guère sa musique, moins encore sa personne ^ », mais on s'empara de Rameau comme d'un homme à la mode, et désormais il n'y eut pas, dans la famille royale, une noce ou un baptême où l'on ne voulût entendre un divertissement de sa façon. Un mois après la Princesse de Navarre^ sur le même théâtre de la Grande Écurie, il faisait représenter une comédie-ballet, Platée, sur un poème d'Autreau^. La Princesse de Navarre montrait déjà « un mélange de l'opéra, de la comédie et de la tragédie^ » ; ici le burlesque prend le dessus, et les mésaventures de la nymphe ridicule Platée, avec son cortège de grenouilles, et de Jupiter travesti en âne, furent l'occasion d'une musique fort légère, dont Rameau ne s'était pas encore montré capable. En ce sens, ce lui fut une bonne fortune que de travailler pour la Cour : il fallait divertir un auditoire frivole, alors que l'Opéra gardait toujours son sérieux. « Le public a décidé, écrit Roy*

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