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découvrent un avenir si beau qu'il en est attendri.
Revenu à lui-même, il lui arrive de s'attrister, de regretter, comme ilTavoue àChabanon*, « de n'avoir pas séjourné plus longtemps en Italie», car il s'y fût <( perfectionné le goût». A ses ennemis, comme Diderot, il semble qu'il a de l'humeur, parce qu'il se voit «menacé de survivre à sa réputation - ». Ils ne peuvent deviner que la consolation lui vient justement de savoir qu'il sera dépassé. C'est une pensée trop haute, qui leur échappe ; et Rameau lui-même n'arrive à la saisir qu'aux meilleurs moments de sa vie inégale. Il s'oublie alors, tout absorbé dans la contemplation de son art. Lorsqu'il se retrouve, c'est une désillusion amère, qu'il veut dérober à tous les yeux. Son génie le hante et le tourmente, et tantôt le domine et tantôt l'abandonne ; c'est un maître despotique, aux caprices brusques et rudes. De là cette inquiétude, cette fièvre, ces fureurs, ces absences. De là aussi cette dureté, cet abord sévère, ce visage fermé. Une volonté toujours tendue, une lutte violente et secrète, une poursuite acharnée, voilà son existence ; telle du moins elle se dessine en traits indis-
tincts, dans Fombre où il a voulu la tenir enfermée. Il ne trouve la paix, la confiance et le contentement, qu'à l'heure où il entre en possession de son esprit. Il n'a d'estime que pour ses idées; c'est par elles seules qu'il eût souhaité de se faire connaître.
Lalot.
Lebesoin de comprendre est inné chez Rameau. L'instinct ne lui suffit pas ; les lumières de l'intelligence luisent indispensables, et la musique, qui est son art, est aussi pour lui une science, qu'il étudie avec passion. Mal lui en prit d'ailleurs : sa théorie devint célèbre avant ses œuvres, et leur fît du tort. On ne put croire qu'un homme aussi doué pour le raisonnement fût également capable d'invention, et plusieurs, même de ceux qui s'intéressaient à sa musique, n'y reconnurent jamais qu'un jeu savant de combinaisons, quelque chose comme une suite d'exemples destinés à illustrer ses traités. En 1743, un homme qui cependant admire Hippolyte et Aricie explique ainsi son goût* : « J'en éprouve peu d'attendrissement; j'y suis peu remué; mais j'y suis occupé et amusé; la mécanique en est prodigieuse ».
I. Lettre de M. de*** à M'^^ *" sur les opéras de Phaéton ef fi'Hippolyte et Aricie. — Paris, 1743.
Voilà le grand mot lâché : la mécanique. Toute sa vie Rameau en sera la victime ; ici c'est presque un ami qui parle ; aussi lui reconnaît-on encore le mérite de la nouveauté, de l'adresse, de Pingéniosité. Pour Grimmet pour Rousseau, la cause est entendue : RaAeau est un mathématicien, un géomètre, qui s'est avisé d'écrire de la musique, et ne parvient naturellement qu'à construire des figures sonores où toutes les proportions sont exactes, mais oii l'âme ni l'oreille ne trouvent leur compte ^
Faut-il donc croire qu'en effet la réflexion soit funeste à l'inspiration ? Un préjugé tenace veut qu'il en soit ainsi, surtout pour le musicien. Que Léonard de Vinci fixe les lois de la perspective, que Racine ou Corneille dissertent sur les trois unités et expliquent le plan qu'ils ont suivi dans chacun de leurs ouvrages, passe encore ! Mais un musicien, s'il cherche à se rendre compte de ce qu'il fait, à saisir le sens d'un accord, la vertu d'une modulation, la force d'un rythme, perd
I. Rousseau, Lettre à M. Grimm, éd. Petitain, VI, p. 241. « Il faut reconnaître dans M. Rameau un très grand talent, beaucoup de feu, une tête bien sonnante, une grande connaissance des renversements harmoniques et de toutes les choses d'effet; beaucoup d art pour s'approprier, dénaturer, orner, embellir les idées d'autrui, et retourner les siennes; assez peu de facilité pour en inventer de nouvelles ; plus d'habileté que de fécondité, plus de savoir que de génie, ou du moins un génie étouffé par trop de savoir ; mais toujours de la force et de l'élégance, et très souvent du beau chant. »
L'ESPRIT loi
aussitôt tout droit à passer pour un créateur. N'ya-t-il pas là une injustice ? La question qui se pose pour le cas singulier de Rameau a un intérêt pour tous les musiciens, et peut, si elle reçoit une solution favorable, les relever d'une sorte d'interdit, qui est humiliant.
Il n'en faut pas douter : les spéculations sur l'harmonie et l'acoustique ne sont nullement, pour Rameau, un délassement de son esprit; elles doivent lui donner les règles certaines, les lois régulières sans l'appui desquelles il n'ose se risquer. Sa musique ne devient forte et personnelle que du jour où son système est achevé dans son esprit. Telle de ses pièces de clavecin, V Enharmonique, la Triomphante, a, de son propre aveu, la valeur d'une vérification, d'une preuve ^ Lorsqu'il entreprend d'écrire pour le théâtre, c'est « pour le plaisir de faire, comme artiste, beaucoup de peintures, dont il avait conçu l'idée » ; mais surtout « pour celui de voir, comme philosophe, le jeu de tous ces phénomènes, dont le principe ne lui était plus inconnu, et de donner lieu à une infinité d'effets, dont il s'était mis en état de connaître les causes^». La théorie chez lui précède la pra-
1, Remarques sur les différents genres de musique placées en tête du 3*^ recueil de clavecin.