I. Traité de l'harmonie, Préface, 5® page
io4 JEAN-PHILIPPE RAMEAU
sciences mathématiques. Rien de nouveau dans cette conception ; mais pour arriver au but qu'il se propose, il suit un chemin qu'il s'est tracé lui-même, et où toute l'harmonie moderne a passé après lui.
L'idée féconde fut de partir du phénomène qui paraissait le plus compliqué, mais se prêtait en réalité aux raisonnements les plus simples : de l'accord. L'usage, hérité des Grecs, était au contraire de former d'abord des gammes ; or, dans ces longues séries de notes, les rapports correspondant aux différents intervalles étaient complexes et variés. Un accord, et surtout un accord consonant, est un choix de sons, unis par une analogie particulière : ce sera donc là le premier objet de la science musicale. La pratique ici a certainement mis Rameau sur la voie : il appartenait à un musicien de découvrir que le temps de la mélodie pure était passé, et que même le contrepoint, c'est-à-dire l'art d'associer les mélodies entre elles, n'avait pour objet, le plus souvent, que de provoquer les rencontres de sons les plus significatives : depuis le xvii^ siècle, c'est-à-dire depuis l'âge du luth, il en était ainsi. Mais les théoriciens continuaient à parler au nom du moyen âge ou de l'antiquité.
L'ESPRIT io5
Ce retard de plusieurs siècles, Rameau, d'un vigoureux effort, le corrige. Il proclame donc hautement que Fharmonie règne sur la musique entière ; loin de résulter, comme on croit, du concours plus ou moins fortuit de plusieurs mélodies, c'est elle qui produit, soutient et justifie toute mélodie : « Il semble d'abord que l'harmonie provienne de la mélodie, en ce que la mélodie que chaque voix produit devient harmonie par leur union ; mais il a fallu déterminer auparavant une route à chacune de ces voix, pour qu'elles puissent s'accorder ensemble. Or quelque ordre de mélodie que l'on observe dans chaque partie en particulier, elles formeront difficilement ensemble une bonne harmonie, pour ne pas dire que cela est impossible , si cet ordre ne leur est donné par les règles de l'harmonie... C'est donc l'harmonie qui nous guide et non la mélodie '. »
Ce principe, étant d'accord avec l'usage, avait quelque chose de révolutionnaire. Aussi Rameau dut-il le défendre toute sa vie, surtout contre les partisans de la musique italienne, qui ne trouvaient de charme qu'à la mélodie et ne pouvaient comprendre qu'il fallût à la musique encore autre chose qu'un « beau chant». Rous-