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C'est-à-dire : du charme des accords

4. Rameau veut dire que la mélodie ne doit pas se répandre au delà de certaines limites.

L'ESPRIT t07

expérience, et pour l'acquérir il faut avoir souvent écouté, et pendant longtemps, une musique remplie d'harmonie, surtout dès le berceau, pour ainsi dire. Vos philosophes, gens de lettres et artistes, que vous prenez pour juges de vos opinions dans vos Mélanges de littérature, p. 443, n'ont peut-être encore écouté que des chansons, même dans un âge avancé. » Si donc tant d'honnêtes gens ne peuvent suivre qu'un solo perpétuel, et se troublent au moindre accord, c'est qu'ils n'ont pas été formés à la musique. Pour instruits qu'ils soient d'ailleurs, leur oreille est grossière, puisqu'elle est incapable de saisir plus d'un son à la fois. Si l'on répartit les auditeurs en différentes classes, suivant leur intelligence, ils se trouveront dans les dernières. Or, c'est la première, seule, dont le jugement importe au musicien : il écrit pour ceux qui entendent.

Ceux-là d'ailleurs ne peuvent manquer d'avoir même goût. Il y aura parmi eux consentement universel aux lois de l'harmonie. Il est donc parfaitement oiseux de disputer sur la supériorité des Français ou des Italiens pour la musique :

« La plus grande preuve qu'on puisse donner contre son oreille en musique, c'est de vouloir faire entendre qu'une nation peut en être plus favorisée qu'une autre.

io8 JEAN-PHILIPPE RAMEAU

« L'expérience forme l'oreille. Il y a des têtes également bien organisées chez toutes les nations où la musique est en règne ; mais tel, qui aura passé ses premières années dans un lieu où l'on entend rarement de la musique, peut fort bien n'être pas compris dans le nombre^ »

Remarquons cette réserve : « chez toutes les nations où la musique est en règne ». Il existe en effet des « sauvages », Turcs ou Chinois, qui n'ont encore aucune idée de l'harmonie. Ils ne possèdent, en conséquence, que des chants discordants et confus : aucun musicien ne peut naître en ces contrées. De même, il fut un temps, même dans nos pays, où Ton ne savait encore accompagner un chant. On n'en formait pas moins des mélodies, qui sont restées en usage dans l'Église, et donnent bien du mal à l'organiste chargé de les envelopper d'accords. Ce sont là les erreurs d'un passé barbare, consacrées par une tradition malencontreuse :

« Aussi ne voyons-nous que des gens sans

I. Erreurs de l'Encyclopédie, p. 7. L'homme quia passé ses premières années dans un lieu où l'on entend rarement de la musique est Rousseau. — C'est peut-être ce passage que Chabanona dans l'idée lorsqu'il écrit (p. 54) : « Son goût n'était pas exclusif, il le déclare lui-même dans la Préface de sou Code de musique. Il y condamne le goût national qui ne tend qu'à rétrécir l'art. La musique en effet est la langue du monde entier ; les différents climats ne font qu'en changer les dialectes. » Il n'y a rien de pareil dans la Préface du Code de musique.

goût, pleins des règles de ces anciens, dont le vrai sens leur est inconnu, qui s'attachent vainement à former une bonne et agréable harmonie sur ces sortes de chants. Ce devrait être cependant le sujet de nos veilles et de nos travaux, la musique n'étant faite que pour chanter les louanges de Dieu. Quel désagrément pour un homme rempli de cette vérité, de ne pouvoir déployer tout son génie sur un si grand sujet ! Il peut bien entasser des accords sur ces chants, et procéder sans faute jusqu'à la fin ; mais il y a bien de la différence, d'une musique sans fautes à une musique parfaite. Ces anciens, trop esclaves de leurs premières découvertes, composèrent tous ces chants d'une mélodie que leur fournissait le système parfait^ et finirent par où ils devaient commencer, c'est-à-dire qu'ils établirent les règles de l'harmonie sur cette mélodie, au lieu de commencer par celle qui se présenterait la première, qui est Tharmonie... et établir ^ sur elle les règles de la mélodie, dont on formerait même un chant plus facile et plus coulant que celui qui subsiste aujourd'hui dans les temples ^ »

1. Gamme mineure (hypodorîenne) de deux octaves, que la musique de l'antiquité a en effet léguée à celle du moyen âge.

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