La Bruyère, Caractères^ ch. i. Des ouvrages de l'esprit
ingénieuse ; surtout le merveilleux est sa grande ressource, ce merveilleux qui est son privilège, et lui permet de créer un monde irréel, oii les rochers affreux deviennent, par un coup de baguette, des jardins enchantés, où les dieux descendent du ciel, où les démons s'enveloppent de flammes, où les monstres sortent de la mer pour combattre les héros. Ce n'est pas un poète de l'Opéra qui perdra son temps à rimer le récit de Théramène : il le mettra en action, et comptera sur le machiniste pour fournir une bonne illusion de gueule menaçante et d'haleine enflammée. Tout cet attirail de féerie* a d'ailleurs survécu à l'ancien opéra ; le drame de Wagner en a héri-
I. Dès le XVIII® siècle, de bons esprits y sentaient du ridicule, et Panard (voir plus haut, p. 34), s'en raille en ces couplets de vaudeville, qui terminent son Départ de l'Ooéra Comique (i733), et où M. Ch. Malherbe (Œuvres de Rameau, éd. Durand, tome VI, p. xxxviii), reconnaît non sans vraisemblance quelques allusions à Hippolyte et Aricie :
J'ai vu le Soleil et la Lune Qui faisaient des discours en l'air; J'ai vu le terrible Neptune Sortir tout frisé de la mer.
J'ai vu du ténébreux empire Accourir avec un pétard Cinquante lutins pour détruire Un palais de papier brouillard.
J'ai vu des dragons fort traitables Montrer les dents sans offenser ; J'ai vu des poignards admirables Tuer les gens sans les blesser.
J'ai vu, ce qu'on ne pourra croire,
Deux Tritons, animaux marins.
Pour danser, troquer leur nageoire
Contre une paire d'escarpins . '
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té, le monstre y rôde encore, devenu gardien de symboles, et c'est un trompe-rœil qui eût fait fureur, sous Louis XIV ou Louis XV, que les gazes verdâtres où flottent, suspendues à de l'acier invisible, les filles du Rhin.
Toute l'histoire de l'Opéra, au xviii*' siècle, se réduit à ceci, que de plus en plus la tragédie est minée par le spectale qui s'élève sur sa ruine* Elle était condamnée d'avance : en effet, comme le but unique de l'Opéra est le plaisir, elle est vouée à un perpétuel optimisme. Elle n'aura
J'ai vu le maître du tonnerre, Attentif au coup de sifflet.
Pour lancer ses feux sur la terre, Attendre l'ordre d'un valet.
J'ai vu souvent une Furie
Qui s'humanisait volontiers ;
J'ai vu des faiseurs de magie
Qui n'étaient pas de grands sorciers.
J'ai vu des ombres très palpables
Se trémousser au bord du Styx ;
J'ai vu l'enfer et tous les diables
A quinze pieds du paradis. '
J'ai vu Diane en exercice Courir le cerf avec ardeur ; J'ai vu derrière la coulisse Le gibier courir le chasseur.
J'ai vu Mercure, en ses quatre ailes Trouvant trop peu de sûreté Prendre encor de bonnes ficelles Pour voiturer sa déité.
J'ai vu trotter d'un air ingambe De grands démons à cheveux bruns ; J'ai vu des morts friser la jambe Comme s'ils n'étaient pas défunts.
Dans les chaconnes et gavottes J'ai vu des fleuves sautillants.
J'ai vu danser des matelotes, Trois Jeux, six Plaisirs et dix Vents.
d'autre sujet que l'amour, et encore lui sera-t-il interdit de peindre cet amour sous les couleurs sombres d'un vice, comme le veut la morale chrétienne, ou d'un fléau, comme l'a souventjugé la sagesse antique. Ce sera une vertu, et toujours récompensée ; le plus parfait amant, après quelques traverses, sera le plus heureux aussi; ou si le poète maladroit n'a pu éviter quelque dégât au dénouement, du moins toute la sympathie ira à celui qui aura montré la soumission la plus aveugle à une passion aussi noble. En un mot, la tragédie sera galante ; c'est dire qu'elle ne sera plus, puisque toute lutte intérieure et tout effort de volonté deviendront impossibles ; deux amants, séparés par quelque accident, souvent par les manœuvres ou les enchantements d'un rival, seront réunis au dernier acte après avoir parcouru les bois et les solitudes, fait des vœux dans les temples, assisté à des fêtes, troublé les jeux des bergers, et pourfendu des fantômes. Le langage articulé leur deviendra de moins en moins nécessaire; on sait de reste quel est l'objet unique de leurs pensées, et ils pourraient se contenter de soupirer, si le poète ne préférait généralement leur confier des rimes d'un effet sûr, telles que flamme et âme, mortels et autels^ charmes et, selon les cas, larmes ou bien armes. Le résultat, c'est la brièveté crois-
santé des poèmes, jointe à une médiocrité toujours plus incurable. On voit qu'il ne faut pas accuser seulement le défaut de talent, quoique sous ce rapport Fuzelier n'ait rien à envier à l'abbé Pellegrin, ni Cahuzac à Leclerc de la Bruère. Ce dépérissement est fatal; et le spectacle grandit toujours : un grand divertissement est de rigueur à chacun des cinq actes, qui souvent s'agrémente encore d'un prodige ou d'un changement à vue ; et le prologue, qui a toujours été indépendant de la pièce, se réduit à quelques entrées de ballet. Durey de Noin ville, en 1751, estime que, sur trois heures d'opéra, il y a une heure de danse, et il semble s'en affligera Gardons-nous bien de nous associer à ce regret, car le sort de la musique est lié à celui du spectacle. De par Lully, elle est esclave des paroles. Quelle qu'en soit l'insignifiance, il s'agit avant tout de les faire parvenir intactes à l'oreille du spectateur : c'est le vieux principe du drame florentin, adopté en France précisément à l'époque où l'Italie s'en libérait. Il n'y aura donc de mélodie caractérisée ni dans le récitatif, ni dans le chant, qui ne sera qu'un récitatif mesuré; chaque mot à son tour viendra donner son mouvement à la phrase obéissante ; le poète dicte ses notes