‹ RameauChapitre 73 sur 89 · I . Chabanon, p. 3i · texte numérisé non relu

I . Chabanon, p. 3i

posant ses exigences : il fallait rompre tout lien entre le récitatif et le chant, faire l'un plus familier, permettre à l'autre plus d'ampleur et d'action. « Qu'on nous donne un récitatif français parlé, et par conséquent rapide en son débit, alors le poète lyrique ne sera plus gêné pour le nombre ni pour la longueur des scènes, et nos poèmes y gagneront, d'autant plus que les meilleurs poètes pourront travailler avec soin pour ce genre. Le musicien, de son côté, certain qu'il n'a point fait de musique, tant qu'il n'a fait que du récitatif, cherchera à mesurer, à cadencer, à articuler ses airs suivant un caractère, un rythme déterminé et invariable dans chaque morceau. Lorsqu'il travaillera dans cet esprit, dans cette intention, une foule d'idées musicales qu'il ne soupçonnait pas auparavant viendront s'offrir à lui. Les exécutants, asservis par le caractère de chaque morceau, et par le balancier inaltérable de la mesure, n'auront plus le temps de se complaire dans le développement outré de leurs voix ; et les accompagnements suivront d'euxmêmes le chant et la cadence que le sujet leur prescrira ; tout sera un, facile et agréable dans notre style vocal, comme tout l'est dans nos belles symphonies ».

Voilà des considérations fort justes ; mais comment se fait-il que Rameau ne s'en soit pas

Laloy. la

lui-même avisé ? Ce n'est pas de ce côté sans doute qu'il a tourné les clartés de son esprit. Le chant n'est pas ce qui Tintéresse, il y en a toujours trop pour son goût, à la grande indignation des poètes qu'il emploie. « Tous ceux qui ont travaillé avec lui étaient obligés d'étrangler leurs sujets, de masquer leurs poèmes, de les défigurer, afin de lui amener des divertissements. Il ne voulait que cela* ». Qu'est-ce en effet que le chant, sinon l'expression directe d'un sentiment particulier, tel que l'amour, la haine, le désespoir, ou l'ardeur à la vengeance ? De telles effusions ne sont pas dans la nature de Rameau ; le moi lui est indifférent, non seulement en lui-même, mais aussi dans ses personnages ; non qu'il soit incapable d'émotion, bien au contraire, mais ce sont des émotions contemplatives, où sa personne n'est pas enjeu : l'admiration en est le principe, ainsi que le veut Descartes, avec toutes les nuances d'attendrissement ou d'enthousiasme dont elle se peut colorer. Elle va même jusqu'à l'amour, si l'on entend par là un désir de l'esprit. Rameau est de ceux qui ne s'attachent ni aux êtres, ni aux choses, mais seulement aux idées de beauté qu'ils conçoivent à 1-eur vue. Tout est spectacle pour lui : il est

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