V'TIS
HippoLYTE ET Aricie, Acte V, Marche.
i88 JEAN-PHILIPPE RAMEAU
Voici encore l'entrée des Paladines et leurs sauts grotesquement arrêtés :
'pr f f. r ifrr^#f^
Les Paladia's, p. i8 du manuscrit autographe.
OU la férocité bouffonne des sauvages ^ :
Ifn'T I ^|lj,||i^
Indes Galantes, Nouvelle entrée, Danse du Calumet de paix : Rondeau.
Et voici enfin, prises dans les dernières œuvres du maître, des mélodies d'un caractère plus général, moins pittoresque, et non moins expressives. C'est cette grâce fuyante :
yns a denu et FI
La Guirlande, Air gracieux en rondeau.
I. On sait que cet air a été écrit d'abord pour de vrais sauvages. Voir plus haut, p. 49-
OU cet enjouement
uiindij^u^
Nais, Prologue, Gavotte vive.
OU bien ce clair lever d'aurore
r L-J rj
ZoROASTRE. Acte 1, début.
Nous touchons ici au dernier arcane, à la porte dont lui-même n'a jamais trouvé la clef. Gomment se forme une mélodie? D'où vient son caractère, son pouvoir? « Le bon goût, dit Rameau, y a plus de part que le reste. » Et nous en sommes aujour-
d'hui à ne répondre que par un mot : le génie. G*est aussi, si Ton veut, l'inconscient, l'instinct obscur, Tâme déraisonnable, enfin tout ce qui peut effrayer un esprit clair et méthodique comme le sien. Mais il est artiste : il sent que l'œuvre est imparfaite, sans cette consommation suprême, qui lui donne la vie. Peu lui importe alors que la mélodie soit d'origine mystérieuse : elle est « le dernier degré de perfection »^ sans lequel la plus belle harmonie devient quelquefois insipide ; elle doit être mise au faîte, en pleine lumière. C'est ce qu'il ne manque pas de faire, et il faut lui en savoir gré, car sa raison ici aurait droit de protester un peu ; du moins elle a dirigé le travail, tracé le plan jusque dans son dernier détail. La logique est sauve : loin de contredire à ses principes, les jeux de la fantaisie les illustreront, les mettront en action, en mouvement. La mélodie manifeste l'harmonie. Et voilà pourquoi, si vives que soient les impressions qu'elle nous donne, il s'y mêle toujours un contentement de Tintelligence : la belle simplicité des accords qui la soutiennent demeure toujours apparente.
11 est tel cas où ils se trouvent, entièrement exprimés, projetés seulement dans la durée, résolus en une succession de notes. L'entrée
des athlètes, dans Castor et Pollux^ qui vient d'être citée, n'est autre chose, pendant trois mesures, qu'un arpègement de raccord tonique, en ut majeur; et le motif des Sauvages, dans les Indes galantes ^ est fait aussi des sons de l'accord tonique, puis de la septième dominante, avec retour final à la tonique.
Les mouvements d'harmonie sont ici très lents, d'où une impression de calme irrésistible, ou, au contraire, le rythme aidant, de simplicité brutale. L'air du Sommeil, de Dardanus, exprime au contraire alternativement les deux accords de tonique {sol-si]^'ré) et de dominante avec neuvième [ré-fa^'la-ut-mi]^) : c'est un balancement doux, caressant, berceur, comme Rameau l'a voulu. Et enfin, dans l'air des Prêtresses, à' Hippolyte et Aricie^ chaque note amène un renversement de l'harmonie, qui oscille sans arrêt entre ces deux pôles : on sent une palpitation timide et virginale :
li^^^
tt
Si une modulation intervient, elle est toujours
iga
marquée dans la mélodio même, par une note caractéristique. Ainsi, cette phrase \ qui part de fa 'i mineur, fait sentir, à la troisième mesure, un passage au ton à'ut \ mineur, avec mi naturel, et bientôt après une cadence évidente en la majeur.
te^
Même le chromatique, lorsqu'il paraît, ne fait que traduire des modulations claires, au lieu, comme on pourrait croire, de confondre entre elles les tonalités. Ainsi, dans la déploration par où commence Castor et Pollux^ ce motif descendant ne se compose que de trois cadences. Tune en fa mineur (tonique-dominante), l'autre en ut mineur (tonique-dominante) et la dernière en fa (souS'dominante-tonique) :
tjf^ i^f'^ \\\f~^
I. Hippolyte et Aricie, prologue, Air en rondeau pour les Amours.
Il en est toujours ainsi chez Rameau ; sous la mélodie, Tharmonie affleure. De là cette impression de force et de concision : tout a un sens, une direction, une action, tout porte et tout se tient. Et cependant ce style si serré est entièrement libre > comme il arrive en tous les genres classiques, l'invention, contenue entre des limites étroites, n'en est que plus riche et plus hardie, comme si la tension de Fesprit augmentait en raison de la contrainte qu'il a voulu s'imposer. D'abord, le rythme est entièrement à la discrétion du (compositeur, et Rameau en connaît la puissance : « la mesure, dit-il ^, a tant de force dans la musique , qu'elle est seule capable d'exciter en nous les différentes passions que nous venons d'attribuer aux autres parties de cet art. Sans elle, toutes nos expressions deviendraient languissantes et sans fruit. » Le rythme chez lui est toujours frappant et caractéristique : en effet, presque tous ses airs ne sont-ils pas destinés à la danse ? Mais les symphonies de Lully, elles aussi, celles de Gampra, de Destouches et de tous les autres compositeurs d'opéra, n'avaient généralement pas d'autre objet. Et cependant l'invention rythmique y est faible. Lully n'a qu'une