I. Traité de V harmonie, p. i5o
Laloy. i3
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démarche: lente, lourde et solennelle; Gampra ne peut que bondir et rebondir ; et Destouches imite Lully, non sans raideur. Rameau sait varier ses mouvements à Tinfîni, surtout faire répondre chacun d'eux à un geste, à un pas, à une évolution particulière, qu'il évoque et qu'il commande. Rien n'est plus adhérente la danse, rien n'estplus plastique qu'un rythme de Rameau. C'est là un sentiment que la musique moderne a perdu, à mesure qu'elle a quitté le théâtre pour le concert, abandonnant ainsi toute prétention à être matériellement réalisée. Aussi a-t-on vu peu à peu s'y dilater ces andantes contemplatifs, ces largos extasiés, et y prédominer finalement l'amorphe « mélodie infinie ^ », tandis que les scherzos saisis de vertige y précipitaient follement des ébats impossibles. De nos jours seulement, la musique a retrouvé l'attrait sûr des mouvements harmonieux ; elle a recommencé à vivre d'une vie humaine ou divine, et non plus abstraite ; on a senti battre son cœur ; on voit flotter ses voiles sacrés. 11 faut rendre hommage à Rameau : car nul n'a su comme lui ordonner une danse expressive, faire surgir tour à tour une théorie blanche de prêtresses, une horde de
I. On peut objecter que Wagner, qui en est l'inventeur avéré, écrivait pour le théâtre ; mais sa musique est d'un symphoniste, héritier direct de Beethoven.
démons, un tumulte de guerriers, ou les jeux des bergers innocents et fleuris.
Une harmonie nette, distribuée en rythmes évocateurs, voilà déjà la mélodie tracée ; mais ce n'est pas tout : si proche qu'elle soit des accords, elle y choisit librement ses notes, selon le mouvement qui lui est le plus favorable, et elle peut aussi s'en écarter, pour un instant certes ; mais quel n'est pas, dans un art aussi précis, le pouvoir d'un détail ? Une note de passage, une échappée, surtout un de ces ornements dont le clavecin a répandu l'usage : trille qui fait briller un son, mordant qui l'accuse, retard ou appoggiature qui en prolonge l'attente et en accroît le désir : il n'en faut pas plus pour que la mélodie, qui n'était encore qu'un geste, prenne un visage, un regard. Voici l'air pour Hébé et ses suivantes, au IP acte de Castor et Pollux, qui déjà se pose sur ses harmonies avec une grâce bien légère, un mouvement si doux que Ton y sent des ailes :
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Mais si on lui restitue sa diserète parure de mordants et de notes retardées, du coup un sourire Tillumine, ave(^ l'attrait d'une promesse radieuse et voilée :
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C'est ainsi qu'au sommet de cet édifice si solide et si bien ordonné, apparaissent des traits d'une délicatesse insaisissable : depuis la raison qui en assure les équilibres et les symétries, jusqu'aux plus subtils caprices du sentiment qui le couronnent, n'y trouve-t-on pas la vie entière ? Non pas fougueuse, inconsidérée, échevelée, hagarde, comme il fut de mode, plus récemment, de l'imaginer ou de la feindre ; mais dirigée, orientée, classée, organisée et policée, souverainement libre cependant, et capable de tout goûter, à la condition que tout soit mis en sa place et vienne à son heure. Refuser la beauté à une telle hiérarchie, ce serait nier, en même temps que Rameau, Racine et Corneille, ainsi que Gœthe d'ailleurs. Ce serait détester la raison d'une haine que Fâge classique n'a jamais montrée à l'instinct ; car il
a vGLilu en régler les démarclies, non le détruire.
A de telles mélodies, si Tharmonie s'ajoute, elle ne fera que développer celle qui s'y trouve déjà incluse. Plus exactement, elle ne s'y ajoute pas, car elle les a précédées ; elle sera seulement leur fondation apparente, leur raison expliquée, leur ordre dévoilé. Elle n'est pas toujours nécessaire : le motif des athlètes, dans Castor et Pollux^ s'en passe fort bien. Ailleurs elle s'avouera telle qu'elle a été conçue ; claire, suivie et rigoureuse. Rien de plus contraire à la pensée de Rameau que de compliquer ou de raffiner. S'il a désiré la science, c'est pour rendre sa pensée plus précise, son langage plus direct. Ayant mieux saisi et mieux compris les lois fondamentales de la tonalité, il a pu les débarrasser de toute exception, de toute irrégularité. Il ne cherchera qu'à les faire paraître dans leur plus pur éclat.
Des cadences, de la dominante, ou, plus rarement, di3 la sous-dominante à la tonique, prises en sens direct ou en sens inverse, voilà tout le fond de son harmonie. Et certes, il est en mesure de former, avec ces progressions élémentaires, un nombre presque infini de combinaisons, selon
la diversité des renversements et des notes ajoutées ou dissonances. Mais il n'abusera pas de ce pouvoir : la consonance, à cause du caractère d'évidence qui lui est attaché, sera son accord de prédilection. Elle se rencontre partout, et « si l'on ne faisait qu'entasser dissonance sur dissonance, partout où elle peut avoir lieu, ce serait un défaut infiniment plus grand que de n'y faire entendre que des consonances^ ».
Lorsque la dissonance apparaîtra, ce sera le plus souvent d'une façon passagère. Ainsi dans l'air pour Hébé, dont le début s'accompagne
ainsi
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La basse, comme on voit, avance à chaque pas d'une note sur la mélodie : de là ces quartes et cette seconde qui, ne laissant aucun doute sur leur résolution prochaine, donnent plus de prix aux consonances qui les suivent, et rendent le rythme plus sensible, car on sait que la note irrégulière prend un accent plus marqué.