Volney, Recherches sur Vhistoire anc., t. II
cit, tout empreint de merveilleux, que nous a transmis sur ce point l’historien grec : le songe où un Dieu annonce au Pharaon que l’empire de la terre est promis à l’enfant qui vient de naître; les moyens imaginés par l’heureux père pour préparer son fils à cette haute destinée; tous les petits Égyptiens nés le même jour que lui fournis gratuitement de nourrices et de précepteurs, puis réunis plus tard autour du jeune prince, et soumis avec lui à une éducation et à une discipline communes, afin qu’il trouvât un jour dans les compagnons de ses plaisirs et de ses études d’enfant, des instruments dévoués et dignes de ses desseins d’homme et de sa gloire de roi. Puis l’Arabie et la Lybie conquises, leurs déserts parcourus et leurs bêtes fauves domptées, formant comme le couronnement de cette mâle éducation, et comme le coup d’essai du jeune prince et de ses frères d’armes.
Si dans les monuments explorés on n’a rien encore trouvé à l’appui de la partie légendaire de cette narration, l’on n’y a rien découvert non plus qui puisse l’infirmer. Que Séti d’ailleurs , adversaire heureux des peuples asiatiques, et qui dans un de ses triomphes avait pu faire figurer les images ou les captifs de quarante-huit nations vaincues, le saluant et l’acclamant comme fils du soleil, seigneur
des diadèmes, favori de Phta/i, Dieu bon, souverain des deux mondes eVéternel comme le soleil! Qu’un tel homme ait rêvé pour son fils de plus grandes choses encore, et qu’il ait entouré son éducation de toutes les prévisions, de tous les stimulants qui pouvaient favoriser ses desseins, et dont, à cet âge de l’humanité, disposait sans contrôle un pouvoir divinisé, il n’y a rien là que l’histoire ne puisse admettre.
Il y a plus : les monuments nous montrent Ramsès associé à la couronne dès sa plus tendre enfance et recevant dès son berceau les hommages des Égyptiens : Tu étais encore dans l'œuf, lui disent ses sujets dans une inscription de l’an III, tu étais encore dans l'œuf, et tu avais les honneurs d'un prince.... Tout petit enfant , portant les cheveux tressés , on ne faisait pas un monument sans toi .... Agé de dix ans , tu commandais les armées. En effet, on possède des portraits de Ramsès en costume d’enfant ; la double couronne est déjà sur sa tête, et il porte encore le doigt à sa bouche, suivant le symbole adopté pour indiquer l’enfance1.
1. Au Musée du Louvre, on peut voir dans les galeries du premier étage (salle historique, armoire C), deux bas-reliefs qui représentent Ramsès II. Dans l’un, ce prince est déjà adolescent : il est debout près d’un lion, son arc à la main; il porte encore la tresse de cheveux, signe distinctif que l’on quittait à l’àge viril.
Dans l’autre fragment, Ramsès II, véritable enfant, est pour-
Les monuments, qui se taisent sur la fin du règne et sur la mort de Séti, nous ont transmis sur le cérémonial du sacre des Pharaons de sa dynastie des détails qui nous permettent de retracer sans grands efforts archaïques la scène du couronnement de son fils. Au moment où s’éteint autour de nous la génération qui vit, froide et railleuse, les dernières mises en œuvre de cette institution, usée par le temps et discréditée par le progrès des idées, il n’est pas sans intérêt peut-être de voir ce qu’elle était au début des siècles de ferveur monarchique. Rien, selon nous, ne permet d’apprécier le chemin parcouru, autant que de le remonter par la pensée jusqu’à ces temps de l’adolescence des sociétés,
tant déjà roi, comme l’attestent Yurœus ou vipère [naja) qui surmonte sa coiffure et les titres gravés auprès de lui. Il est coiffé de la grosse tresse pendante et porte le doigt à sa bouche en signe d’enfance.
où la masse des populations, bien ou mal guidée pendant son passage sur la terre, roulait inerte et muette du berceau à la tombe, dans une aveugle adoration de ses guides; où la pensée humaine, scellée au fond des temples, n’avait pour perception de l’idéal divin que des objets d’étonnement ou d’effroi : les brutalités de la matière dans la nature, et les rois dans rhumanité.
Lorsque , après les soixante et douze jours de deuil prescrits par les rites funéraires, le corps de Séti eut été déposé dans la tombe magnifique qu’il s’était préparée dans la montagne sainte de l'occident *, à côté des dernières demeures des autres Dieux terrestres , ses prédécesseurs, et que, en vertu d’autres rites consacrés, le moment de l’intronisation de son fils Meïamoun eut été arrêté et proclamé, Thèbes, la ville d’Ammon, vit affluer dans son sein tous les
1. Ce tombeau est celui qui a été découvert et décrit par Belzoni. Le Musée du Louvre en possède un magnifique fragment, n° 7 des bas-reliefs.
La plupart des tombeaux de la vallée de Biban-el-Molouk sont restés inachevés, parce que, à la mort des souverains qui les firent creuser, les travaux cessaient et le cadavre y était déposé et scellé dans l’état où se trouvait alors l’hypogée. Il n’y a d’exception que pour ceux de Séti, de Ramsès Hikpoun et de son fils Ramsès IV. La tombe du grand Meiamoun, détruite sans doute par les Perses, n’a pu être retrouvée. — Lenormand, Musée des Antiq. èçjypt. , p. 20.
fonctionnaires des deux premières castes, qui, par droit ou par devoir, avaient une place marquée dans les panégyries ou grandes cérémonies publiques.
Les camps retranchés, dont, à l’imitation sans doute de l’ancien camp hycsos d’Ouara, les Pharaons de la dix-huitième dynastie avaient couvert leur capitale sur les deux rives du Nil, reçurent dans leurs vastes enceintes les députations de l’armée , envoyées de tous les cantonnements qui maintenaient, aux extrémités des frontières, l’intégrité de l’empire ou la soumission des peuplades nouvellement subjuguées. Les riches habitations que les grands feudataires étaient tenus d’entrete- • nir autour du palais de leur suzerain, se peuplèrent d’Oeris, intendants des nomes égyptiens ou gouverneurs des terres conquises, entraînant avec eux, confondus dans leur suite fastueuse et chargés de riches tributs, les chefs subalternisés ou vaincus des contrées lointaines du midi, de la région occidentale des oasis, du littoral de la mer Rouge et des confins asiatiques. Enfin , les mystérieuses demeures de la grande triade thébaine , les profondes retraites des collèges sacerdotaux s’ouvrirent pour donner l’hospitalité aux images des divinités éponymes de tous les cultes locaux de la vallée du Nil,
qui, portées en pompe religieuse le long du fleuve, par leurs pontifes, leurs prophètes et leurs chantres, venaient respectueusement intercéder auprès cl’Amonra, leur seigneur et leur père, en faveur du mortel qui devait être le soleil gardien de justice parmi la race des hommes.
Au jour marqué, dès que le soleil, franchissant l’horizon de la chaîne arabique, eut doré les sommets » opposés des montagnes de Lybie, sanctifiées par la nécropole royale, et que des flots d’étincelante lumière commencèrent à ruisseler le long des masses de grès et de marbre, de porphyre rouge, de granit noir ou rose, qui, édifiées en temples gigantesques, taillées en larges pylônes, ciselées en obélisques, sculptées en sphynx et en colosses, semblaient, à Thèbes plus encore que dans le reste de l’Égypte, comme l’enveloppe matérielle de l’âme mystérieuse de l’empire, une immense clameur de voix humaines et d’instruments de musique, s’élevant du sein
Avenue de béliers de Karnak, restaurée.
de la ville, salua l’apparition du grand dieu pélasgique et donna le signal de la panégyrie.
Tous ceux qui devaient y prendre part accoururent se ranger aux abords du palais où Meïamoun avait passé dans la retraite le temps de son deuil. Sous le principal portique stationnait un magnifique naos sur des supports d’ébène sculptés en cariatides symboliques. Il contenait lui -même un trône d’ivoire, dont la base, en reliefs dorés, représentait le sphinx, emblème de la sagesse unie à la force, et le lion, symbole du courage; et dont les statues coloriées deTmeï, déesse de la justice, et de Hor-Meuï, dieu-soleil de la vérité, les bras étendus et les ailes déployées , formaient le fond et soutenaient le dais. Le roi, le front ceint d’un simple bandeau surmonté d’un uréusd’or émaillé de pierreries, s’étant assis dans cette espèce de châsse, douze Oeris ou chefs des guerriers, les premiers de l’empire en dignités et en naissance, la soûlevèrent sur leurs épaules ; d’autres grands personnages se chargèrent séparément de ses supports et de ses gradins, et tous ensemble, précédés et suivis d’une foule immense, se dirigèrent vers le temple d’Ammon.
La marche était ouverte par un corps de musique vocale et instrumentale où figuraient les types ru-
dimentaires des flûtes, trompettes et tambours encore aujourd’hui en usage 4. Les familiers du roi et les fonctionnaires de sa maison venaient ensuite, précédant le naos royal, qu’entouraient des flabellifères, des porte-éventails et de jeunes enfants de la caste sacerdotale, chargés du sceptre, des armes et des autres insignes du monarque, devant lequel le premier des princes du sang et le fils du grandprêtrebrûlaient de l’encens dans des cassolettes d’ôr.
La reine Nofré-Àri, adolescente compagne de la jeunesse de Meïamoun, drapée comme lui dans ces riches et diaphanes tissus dont l’Inde avait dès lors le secret; étalant comme lui, autour de ces noirs cheveux ondoyants et dans les ornements multipliés de son cou, de ses bras et de ses pieds nus, ce que les perles et le corail des mers Érythrées et les mines d’émeraude de la Troglodyte avaient, depuis des siècles, accumulé de plus précieux dans le trésor des Pharaons, suivait son époux dans un élégant palanquin, dont le hamac élastique de byssus et d’or semblait suspendu à des tiges de lotus roses et bleus, et sur lequel un large dais, tissu avec la dépouille irisée des plus brillants oiseaux des tropiques, projetait une ombre chatoyante.