IL ÉCHAPPE AUX GALÈHES
o Du Chaste], dit-il, usa plus d'une fois de son crédit pour calmer la colère du roi qui, en vieillissant, était devenu chagrin et irritable. Lorsqu'il ya huit ans un sophiste fameux se produisit dans cette académie, et que cet ennemi des muses, poussé par une soif inextinguible de popularité, vint attaquer sans retenue et avec une grossière ignorance Aristote , Cicéron et Quintilien , comme on ne prévoyait pas qu'il dût mettre un terme h ses fureurs contre les auteurs classiques, avant d'avoir complètement renversé et perverti à sa guise l'état présent des lettres, un grand nombre d'hommes remarquables par leur science et leur vertu, virent avec indignation une si monstrueuse audace. Ils adressèrent au roi leurs plaintes et leurs supplications, afin que, dans son amour pour les lettres et sa bienveillance pour les maîtres qui les enseignaient, il voulût bien condamner cet homme aux galères. Ce fut alors que Du Chastel , tournant celte affaire en plaisanterie, apaisa l'esprit du roi el lui inspira une résolution plus douce. Il lui représenta qu'il ne convenait pas à un roi aussi éclairé d'infliger une peine criminelle à un sophiste que personne ne prenait au sérieux et qui n'entendait rien à la philosophie, mais qu'il fallait l'obliger à disputer avec quelques savants devant des juges considérables, que leurs arguments le convaincraient et que peut-être on le guérirait de sa folie. Lorsque le roi eut vu l'arrêt de ces juges qui condamnait itamus pour cause d'ignorance, d'impudence et de témérité, et lui infligeait la peine du silence, il y acquiesça aussitôt et ne prit pas contre lui de mesures plus sévères. »
Certes, Ramus dut se louer d'une lelle modération !
VIE DE RAM US
Au reste , le récit de P. Galland se trouve confirmé par Jacques Charpentier dans un écrit en français que j'ai cité plus haut, et qui paraît n'avoir été remarqué par personne jusqu'ici. « Ceux auxquels il souvient encore de ce temps disent que si l'on n'eust adouci le roy, il vous eust dès lors enuoyé plus loin semer vostre doctrine, et paraduenture occvpr m un lien où vous n'eussiez eu le loisir de faire des Âniinaduersions sus Aristote, » (Responcc à la Remonstrancc de P. de la Ramée, 1567, fol. 8) .
Comme Ramus ne pouvait que se soumettre, il lui fallut dévorer les injures et l'insolent triomphe de ses ennemis. Il se rappela Socrate et s'efforça d'imiter la patience proverbiale du philosophe qu'il s'était proposé pour modèle; et quand ses amis le plaignaient, il leur récitait on souriant ces vers d'Horace :
lifter spem curamque, timorés iiuer et iras, Omnem crede diem libi diluxisse supremum :
Grala superveniet, «uaî mm syuraliitur, hora.
i Dans le chagrin comme dans l'espérance , dans 1rs agitations de " la crainte ou de l:i coln'e, ri^ardi 1 chaque jour comme le dernier de la vie : l'heure sur laquelle lu n'auras pas compté le sera douce. »
Discours prononcé par Barnus en 1544.— Gomment il devient principe du collège lie Presles. — Il n'rouvre sons Henri II Iti rirnit d'nnBCignor la philosophie. — Affaires du Pré-aux -Clercs. — nouveaux démêlés avec Pûrion et Gailand. — Rectorat de Jacques Charpentier. — Proses au parlement. — Nomination de Uaums au collée île l'mnce; son discours d'ouverture (15M).
Quelques écrivains, parmi lesquels il faut ranger Bayle ', ont prétendit, mais à tort, que Ram us fut réduit jusqu'en 1547 à un mutisme absolu. Il est vrai que le passage suivant de sa Remonslrancc au conseil privé pourrait le donner it penser : « La langue et les mains
a me furent liées en sorte qu'il ne m'estoit plus loi-
;i sible de lire ni écrire aucune chose ni publiquement « ni privément. » Mais il y a là une exagération évidente. La philosophie seule lui était interdite, et d'ailleurs ou a des preuves certaines qu'il n'observa pas si rigoureusement cette loi du silence. Ainsi, dans l'année même de sa condamnation, il enseigna comme à l'ordinaire au collège de l'Ave Maria, en compagnie de ses fidèles amis Orner Talon et Barthélémy Alexandre. Seulement au lieu
i Met bist., art. Ramun, not. L. Cf. Freig., 1. c. , p. 17.
VIE DE BAMfS.
de traiter de la logique ou de quelque autre partie de la philosophie, ses leçons portaient lour â tour sur leloqtience et sur les mathématiques. Nous avons sons les yeux le discours d'ouverture qu'il prononça eu présence d'un nombreux auditoire le 4 novembre 1544, el qui fut imprimé la même année'. Ramus y développe le dessein et le plan de son cours; il y défend l'union des études littéraires et des études philosophiques, il ne craint même pas de faire plus d'une allusion à ses récentes disgrâces : « Quant à la philosophie, disait-il (fol. « 10), permettez-moi de ne point vous rappeler le coup <( qui m'a frappé ; l'épreuve a été cruelle, mais , je le ré- « pèle, elle n'a frappé que moi. » Et plus loin (loi. Il) : <c Appliquons aux mathématiques notre esprit, dont les « pensées sont toujours libres. » Puis, après avoir répondu à ceux qui blâmaient ses innovations, il annonçait hardiment qu'il maintiendrait pour sa part l'union des lettres et des sciences. Son discours même, j'ose le dire, était un modèle en ce genre.
OmerTalonnerestaitpasen arrière île son ami. Au mois de janvier 1o4d il publia pour la première fois sa Rhétorique, ouvrage fort estimé jusque dans le XVII'' siècle, et dont la préface était de nature à attirer sur lui la colère des scholastiques. Il y déclarait courageusement que la cause de Ramus était la sienne, que tous deux avaient résolu de tirer la philosophie des ténèbres et de la barbarie, et qu'aucune injustice, aucun outrage ne les empêcherait de vouloir le bien de l'université, et de travailler à sa gloire. « Notre seule vengeance, disait-il, sera
' Très Orationes, etc. Ap. J. Bcgardum, in-V (du B' an. 1G" feuillet).
d'oublier à jamais toutes les injures. » Enfin il rappelait avec éloge les Animadvcrsions et annonçait un ouvrage tout semblable sur la rhétorique '. Cependant il ne parait pas qu'on ait inquiété le moins du monde Orner Talon. Peut-être était-on fatigué de ces longues querelles ; peut-être aussi attendait-on l'ouvrage annoncé par Talon et qui parut en effet quelques années plus tard.
Uamus, à la fin de ce même mois de janvier 1545, ayant expliqué les premiers livres d'Euclide, en publia une traduction latine, dédiée à Charles de Lorraine, qui avait été son unique protecteur au milieu de ses épreuves*, et qui, n'ayant pas eu assez de crédit pour lui épargner une condamnation, en eut peut-être assez poiirempèchcr qu'on n'exécutât à la rigueur la sentence royale. En effet, le jeune prélat, à peine sorti du collège, avait été présenté au roi par son oncle le cardinal Jean de Lorraine. François I er , frappé de son mérite, l'avait donné pour précepteur au dauphin Henri; et quoique Monsieur de Lorraine, comme on l'appelait alors, fut plus jeune que son royal élève, il eut bientôt gagné sa confiance. 11 usa sans doute de son pouvoir naissant en faveur de son protégé, et celui-ci, plein de gratitude, l'appelait son Mé-
D'aillcurs l'université eut bientôt besoin de celui qu'elle avait si violemment persécuté. Une épidémie qui régnait à Paris depuis les premiers jours de l'année 1545, avait chassé les étudiants de cette ville et dépeuplé les écoles. Les maîtres avaient suivi l'exemple de leurs
< Colleclanea; pratat., etc. (1577], p. 19, ÏO.
s Oratio habita in Pro-lleo gïtnnasio, dec. uino lBtS; OraL babils aiino 1551, etc.
Vli: DE RAMU8.
élèves, et liamus avait fait comme eux. Il était loin de Paris, sans doulc auprès de sa mère, ù Cuth, lorsqu'un vieux principal, nommé Nicolas Lesage, lui écrivit pour solliciter son concours, le priant de venir relever par son enseignement le collège de Preslcs '. Le jeune professeur se laissa aisément persuader d'accepter le rôle qu'on lui offrait et, après avoir fait ses conditions, il prit la direction du collège. Son discours d'installation est du i" décembre tS48 : on y trouve, avec les détails qui précèdent, une description éloquente de la peste qui avait désolé Paris, etqni avait frappé le corps enseignant dans plusieurs de ses membres les plus éminents. Ramus rend un juste hommage à son ancien protecteur et ami le docteur Jean de Baumout, qui vient de succomber au fléau, et dont le souvenir est lié à celui de ses disgrâces. 11 ne craint pas de parler en termes fort clairs de son procès ; et malgré la sentence qui lut interdit l'enseignement de la philosophie, il annonce qu'il prendra pour texte de ses premières leçons l'admirable épisode de la République où Cicéron s'efforce d'initier les Romains aux grandes idées de la philosophie platonicienne. L'éloquent et hardi professeur commenta leSongedeScipion avec un tel succès, qu'au bout de quelques jours le collège, qui était devenu désert, fut fréquenté par une nombreuse jeunesse. Cependant Hamus ne s'établit pas sans difficulté dans ce nouveau poste. Il avait conclu avec Lcsage, que son âge et des infirmités de toutes sortes rendaient incapable de parler et d'agir, un traité par lequel, tout en lui laissant le titre de principal et l'honneur du premier rang, il remplissait en réalité tous les devoirs de sa
• Collectait, prfflfiit., epist., orat., etc. p. Î87.