LE COLLÈGE DE PRESLES
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charge '. Les docteurs Je Sorbe- nue, qui lui lurent toujours 1res hostiles, lui reprochèrent à celle occasion d'avoir dépouillé un vieillard à qui il devait sa fortune*; et ils firent si bien que Lesage, excité par eux, intenta un procès à son collègue. Mais la cause avant été portée au Parlement, Ram os obtint un arrêt qui le confirma dans la principauté du collège de Presles. Il n'usa pourtant pas de son droit en toute rigueur, mais, ayant fait do nouvelles conditions avec Lesage, il vécut fraternellement avec lui jusqu'à la mort du vieux principal, qui arriva peu d'années après 3 .
Le collège de Preslos, qui désormais devait êlre la demeure de Ramus, était situé rue des Carmes, près l'église de ce nom, à peu de distance de la place Maubert. 11 avait été fondé eu 1314 par un secrétaire du roi Philippe le Bel, nommé Raoul de Presles, homme très riche et natif de Laon en Picardie'. D'après les intentions du fondateur, on devait y élever dans la connaissance des arts libéraux donne élèves boursiers; mais à l'époque où Ramus en vint prendre le gouvernement, le collège était si pauvre que celte clause du testament n'était pas remplie. Bientôt sous la direction d'un homme jeune et entreprenant, tout changea si bien de face, qu'un aucien élève de ce collège, qui y taisait alors même ses études, a pu dire sans être démenti : « Je ne crains pas d'aflir-
1 Nsocel, I. c, p. 18; Banosîus, p. 9.
» Celle calomnia fut reproduite dis ans plus lard par J. Charpentier, dans ses Auimadversiones adu. P. llamum de 1SSD, fol.' 4 y., et ailleurs. 1 Nancel, p- 1»; lianosius, p. 9, m.
* Vovei Félibien, Hist. de la ville de Paiis, t. I, p. 5Î5, 668, 671 ; Du Boulay, Hist. univ. Paris., t. IV, p. 167; Naricel, p. 15, 17, 18,
« mer qu'il n'y avait pas alors à Paris un collège plus a fréquenté des étudiants', n
Ramus, suivant une expression d'Iistienne Pasquier, était par nature « grandement désireux de nouveautés, » et l'on devait s'attendre qu'aussitôt qu'il aurait la haute main quelque part, il se donnerait pleine carrière. Cependant lorsqu'il fut devenu principal du collège de Preslcs, il sut mettre de la mesure dans ses innovations ; il conserva même d'abord des coutumes dont il n'était pas partisan, et que plus tard il abolit: par exemple, l'usage passablement ridicule, quoi qu'en disent les jésuites, de faire jouer aux enfants la tragédie et la comédie*. 11 entreprit avec plus de hardiesse la réforme de l'enseignement. Son ancien confrère, Barthélémy Alexandre, quittait alors Paris, pour aller professer dans l'Académie fondée à Reims par Charles de Lorraine, archevêque de cette ville 1 . Mais il restait à Ramus le concours d'Orner Talon, qui était revenu auprès de lui, après avoir donné quelque temps des leçons au collège de Beauvais Les deux amis, toujours unis dans une même pensée, enseignèrent de nouveau les lettres grecques et les lettres latines, et joignirent l'étude de l'éloquence à celle de la philosophie. Ramus pour sa part expliquait Quintilien, et, chose inouïe, il le discutait : bien plus, il se permettait quelquefois de le critiquer. Il poussait même la liberté, ou plutôt la licence, au dire de ses détracteurs,
< Nancel, p. 19.
* Nancel, p. 15.
> Id., ibid. Cf. De Tnou, I. VI, ch. IV, V el VI, à l'année 1S40, cl Du Boulay, ibid., I. VI, p. m, a l'année 1553.
4 Nancel, p. U, 19.
jusqu'à l'ai t'e t\e* olist.'rvrilioîis sur Cicérnn! De Iti d'étranges rumeurs parmi les régents, qui se plaignaient amèrement et avec une sorte de consternation de ce que « les auteurs classiques eux-mèines » ne pouvaient échapper aux critiques de Ramua 1 . Celui-ci n'en continuait pas moins sa route; il préconisait toujours l'union nécessaire de l'éloquence et de la philosophie, et il prononça en octobre 1546 un discours public sur ce sujet". Toutefois, respectant dans sa lettre le décret royal qui lui interdisait l'enseignement de la philosophie, il partageait la journée avec son confrère de telle sorte que Talon faisait le malin un cours de philosophie, tandis que lui-même donnait le soir des leçons de rhétorique, montrant dans les poètes, dans les orateurs, dans les auteursde tout genre qu'il lisait ù ses élèves, l'usage et les applications variées des règles immuables de la logique. C'était, à ce qu'il paraît, la première fois que les élèves d'un collège étaient appelés à y entendre deux leçons dans la même journée, sur des matières différentes; et Ramus, dans le discours cité plus haut, ne cachait pas son désir et son espoir de voir adopter dans tous les collèges cet usage, qui d'ailleurs, avait-il soin d'ajouter, était conforme à l'intention et à l'exemple d'Amtole, aussi bien qu'à la pratique du Collège royal fondé par François I".
Cette méthode nouvelle survit de prétexte aux attaques intéressées de ses rivaux. Plusieurs fois, en 1546 et 1547, les recteurs de l'université eurent à examiner les plaintes des principaux et des régents contre Ramus qui,
' Nancd, p, 14. Cf. V. Cmlland, Prèf. de Quintilien, Paris. 15(9, in-P. ' OraUo de studiis [iliilusoplti^ cl clùquL'iiliii: roiijunendis.
VIE DE JUMDS.
disaient-ils, « bouleversait le collège île Presles '. "Touchante sollicitude pour un établi sscmcnt qui n'avait jamais été si prospère ! Il est vrai que celte prospérité coïncidait avec la décadence de certains collèges voués à la routine, et dont les ehefs s'en prenaient à Itamus. Celui-ci fut poursuivi pour ce fait par P. Galland jusque devant le parlement, et s'il fut acquitté, il le dut à l'archevêque do Reims qui assistait à la séance'.
Cependant, l'heure favorable (grata hora) pour laquelle Ramus s'était réservé, arriva enlin, l'heure où l'odieuse sentence qui pesait sur lui devait être levée, grâce encore à son Mécène.
François 1" venait de mourir, le 31 mars 1547. Son fils Henri 11, qui lui succéda, ne voyait que par les yeux de Diane de Poitiers et de Charles de Lorraine, son ancien précepteur, et l'ami de la belle duchesse. Le quatrain suivant cité par Brantôme, noua en donne une preuve entre mille autres :
Sire, si vous laissez, comme Charles désire, Comme Diane fait, par trop vous gouverner, Fondre, pestrir, mollir, refondre, retourner. Sire vous n'estes plus : vous n'estes plus que cire.
Et Brantôme ajoute : « 11 entend par ce Charles le cardinal de Lorraine, lequel portait pour devise une pyramide entourée de lierre avec ces mots : Te slante virebo (Si lu demeures, je grandirai). Mais le pasquin le tourna au contraire : Sed te virente peri&o (Si tu grandis, je périrai), étant le naturel du lierre de ruyner et faire
1 « Turlialorem cullegii Prallel. ■ Du lioulas, t. VI, p. 399. = Kamus, Pru [>tnl iU:d|>lii!ii ; Collent. i>iii:f., otc, p. 310).
FIErlRi II ET CHARLES DE LORRAINE. 07
périr ce qu'il cstrainct '. » C'est de l*avénement de Henri II, comme on sait, que date la grandeur des Guise, et notamment de Charles de Lorraine, qui, le 27 juillet 1547, le lendemain même du jour où il avait sacré le roi à Reims, reçut le chapeau de cardinal, et fut désigné sous le nom de cardinal de Guise, jusqu'à la mort de Jean de Lorraine, son oncle, qui devait lui laisser son titre en même temps que ses immenses bénéfices. Dès lors Charles de Lorraine fut constamment mêlé au gouvernement et à la direction des affaires du royaume \
L'ancien et puissant condisciple de Ramus parla pour lui au roi. 11 lui remontra de quelle importance il était en philosophie de pouvoir librement suivre ou rejeter les opinions soit de Platon, soit d'Aristote, soit de tout autre; notre philosophe obtint enfin , suivant l'expression de Itayle, • la main-levée de sa plume et de sa langue. » La liherté de parler et d'écrire en philosophie lui fut rendue par une décision royale, que consentit et enregistra le parlement 3 . Ramus a témoigné sa reconnaissance en plusieurs endroits de ses écrits, et particulièrement dans sa Remoustrance au conseil privé : « Dieu, dit-il, réserva la définitive de ceste cause au bon roy Henry, lequel ayant entendu ceste controverse, me délia et la langue et les mains, et me donna pouvoir et puissance de poursuivre mes études. » Pendant quatre années, dit-il encore, il put se livrer en paix à ses tra-
' Hommes illustre), discours LXVI. Cf. De Thon, I. VI, oli. VI.
1 J. J. Guilleuiin, Le Cardinal fla Lorraine, p. il, lî.
■ Uinoaias, p. io. Voir plus tas lis C:ital )-u? (in; i-xt\li <1o ll.niiiis.
fi8 TIB BK RAMUS.
vaux, ou du moins, en comparant les quatre aimées qui suivirent avec le reste de sa carrière, il déclare qu'elles furent paisibles. 11 en faut conclure seulement que ses ennemis, le voyant mieux protégé, le persécutèrent avec moins d'acharnement ou par d'autres voies : car un tel homme ne pouvait jouir d'un véritable repos. A défaut de l'université, c'était au clergé qu'il avait affaire. Ainsi en 1548, il fut quelque peu mêlé aus querelles souvent trop animées qui divisaient les écoliers de l'université et les religieux de l'abbaye Sai n t-Ge r m ai n-d es-Prés. Un historien de la célèbre abbaye, Jacques Bouillart, prétend même, d'accord avec dom Félibien, que ce furent les discours de Kamus qui excitèrent les étudiants contre les moines et leur donnèrent l'idée de mettre le feu à l'abbaye 1 . L'auleur des Mémoires historiques sur le Pré aux Clercs va jusqu'à dire (p. 166), que ce fut une harangue prononcée par Ramus « au commencement des classes de l'année 1548 » qui causa cette sédition. Or, l'émeute dont il s'agit eut lieu le 4 juillet, et je ne sache pas que l'usage ait jamais été à Paris de commencer les classes à celte époque de l'année. Voici du reste le témoignage de Jacques du Breul, sur lequel se Tondent ces trois auteurs : a Les escoliers donques animez par le séditieux conseil de Ramus ou de La Ramée, au susdit an 1548, en juillet, posèrent des placards aux carrefours, rues et portes des plus fameux collèges, admonestans, etc.. Leur premier assaut fut contre le clos des moines, où ils firent plusieurs bresebes, rompirent les arbres fruitiers, etc.. J'en parle comme une personne
' Hiit.de l'Àbb. roy. de Sainl-Garmain-des-Pri's, Î7i4, in-f\ p. ISS; ■ Hisl. de la villa dp Paris, t. II, p. 10S6 et «uiv.
Lt PUÉ AUX CLERCS.
qui y estoit, turbam ad malum secutus '. » Je ne m'attacherai pas à montrer que Du Breul est un témoin suspect, puisqu'il était religieux de Saint- Germain-des-Prés ; je ne m'arrêterai pas à rappeler les nombreux et éclatants démenlis que donnent à son histoire les arrêts et les débals authentiques du parlement; je ferai seulement remarquer que dans le passage cilé, il dit avoir été présent aux dégâts commis par les écoliers, mais non à un discours de Itamus. D'un autre côté, l'historien De Thon (1. V, ch. 6) et Du Boulay (t. VI, p. 406-429), qui donnent tous les détails de cette affaire depuis le commencement jusqu'à la fin, ne mentionnent même pas Ramus; et l'on peut conjecturer de là que, s'il prit quelque part à ces débats dans l'origine, il y demeura étranger dans la suite ; ou plutôt je soupçonne que Du Breul, qui écrivait plus de cinquante ans après l'événement, et dont l'ouvrage est plein de fautes de ce genre, aura commis quelque anachronisme et placé en 1548 un discours que prononça Ramus eu 1557, on verra plus loin pourquoi et dans quelles circonstances. J'en dirai autant de Crevier, qui, dans son Histoire de l'université de Paris (1. X, § 2), a donné aussi une relation de ces querelles. Cet auteur renchérit encore sur du Breul, et sans renvoyer à d'autres sources qu'à du Boulay, qui n'en dit pas un mot, il raconte (t. V, p. 42b) que llamus, profilant de la liberté dont il jouissait sous Henri 11, lança des im;ecïiues coulre les usurpations des moines, que « les écoliers enlrèreut dans ses sentiments avec transport, h et que « pleins de la fougue que leur avaient inspirée les discours de Itamus, ils s'attroupèrent eu
' TMâtre lies BMtqoitRi de Paris, 1U1S, m-i", I. II, p, 885-388.
VIE l>E HA MUS.
urines le 4 juillet 1547, elc. » Et voilà coniinu on écrit l'histoire!
A l'époque dont il s'agit, Hainus était occupé d'autres soins, el faisait un autre usage do la liberté que lui avait rendue Henri H. Tandisqu'OmerTalondédiaitaucardinal deLorraine sous le titred'Academia le récit le plus piquant des persécutions dirigées autrefois contre son inséparable confrère, celui-ci publiait de nouveau, en les augmentant beaucoup, les deux livres condamnés par François 1 er , notamment ses fameuses remarques ou An imad versions surArislote, qui celte fois parurent avec quelques adoucissements, mais étendues en vingt livres ou sections. De plus, les leçons qu'il avait faites sur les lettres de Platon, sur les discours et ouvrages de rhétorique do Cicérou et sur les Institutions oratoires de Quinlilien, lui avaient fourni la matière de diverses publications. Déjà il avait fait paraître au commencement de l'année 1547 ses Brutina: qunsliones in OratoremCiceronis, dédiées à Henri II, alors dauphin. 11 les publia de nouveau en 1549, en même temps que les Rhetorica; distinctiones in Quintilianum. Enfin, en 1550, il donna un commentaire très remarquable et des notes sur le traité De fato et sur quelques autres morceaux de Cicéron.
Dans ces écrits, comme dans le discours sur i'union de l'éloquence et de la philosophie, Ram us réclamait pour la rhétorique aussi bien que pour les autres arts une forme plus humaine et plus méthodique. Il se permettait en outre, comme nous l'avons déjà vu, de critiquer Cicéron et surtout Quinlilien. Ces auteurs, on le devine bien, ne lui furent pas abandonnes sans combat. Joachiin de Périon, son ancien adversaire, pensa qu'il
était de son devoir dû défendre Cicéron , qui certes n'avait pas besoin d'un si lourd cl si insipide panégyriste'. « Vous savez, disait-il à Pierre du Chastel dans son épîtro dédicatoire, que j'ai défendu Aristote contre Ramus il y a quatre ans dans un assez long discours ; j'ai cru que je ne pouvais lui livrer sans défense Cicéron, le père de l'éloquence latine. » Puis, s'adressant aux professeurs de toutes les facultés, il rappelait et ses anciennes prédictions, et la promesse ou la menace que liainus luimême ne craignait pas de faire entendre sur la réforme de toutes les sciences : « Je ne m'arrêterai pas, avait dit l'adversaire de la scholastique, que je n'aie entièrement délivré la logique des ténèbres d'Aristote, et montre comment on doit l'appliquer à toutes les sciences 5 , w Sur quoi Périon poussait un long cri d'alarme. « H y a quatre ans, j'avais prédit ce que nous voyons aujourd'hui : je disais que Ramus, qui s'efforçait d'ébranler et même de ruiner la philosophie d'Aristote, ne bornerait pas là les efforts de sa critique, mais qu'il abuserait de la patience des philosophes pour la perle et la destruction des autres sciences... Qui doute aujourd'hui que Ramus ne s'apprête à rejeter aussi Hippocrate et Galien, Euclidc et Archimède, et à soutenir que vous ignorez la médecine, la géométrie, l'astronomie?... Rhéteurs et orateurs, vous tous qui chérissez Cicéron comme le père de l'éloquence, je vous en conjure, résistez à Ramus, qui lui refuse l'art et le jugement! etc. (fol. 3, 4). » Après ce plaidoyer emphatique et aussi insignifiant que pédantes-
i Joach. Perioniï Benoiiictixii Cormcariaceni , pro Ciceronis Oralore contra Petrum Ramnm Oratio. Luteliœ Parisiorum, 1547, in-S-, 51 fui. » Prtff. du la trad. des lettres du Platon.
VIE DI HAMUS
que en faveur de Cicéron, Périon opposa à la seconde édition des Animadversiones de Ramus une réimpression de ses deux anciens discours pour Arislole (1548, in-8", chez Thomas Richard).
Mais ces luttes ne paraissent pas avoir lait autant de bruit que celles dont Quintilien l'ut l'objet. Cet écrivain trouva en effet un chaud défenseu r dans ce même Pierre Galland qui s'était déjà si fort agité pour Arislotc. Si les partisans de la routine avaient été choqués de voir un logicien attaquer Arislote, iis le furent tout autant de voir un professeur de rhétorique blâmer Quintilien. Puis, comme le l'ait observer Gaillard, dans son Histoire de François I er (1. VIII, c. 3), «cette réunion de la philosophie et de l'éloquence était chose nouvelle, car assurément la scholastîque n'était pas éloquente, et l'idée de Itamus se rapportait à son système : c'était une suite de la déclaration de guerre qu'il avait faite à la scholastiquc. » Aussi Galland fut-il accueilli avec applaudissements par une grande partie de l'université, lorsqu'il fit paraître son édition de Quintilien (Paris, 1549, in-fol.). Dans la dédicace adressée à son patron Pierre du Chastel, qu'il compare à « Apollon présidant le chœur des Muses, » Galland s'élève avec une véritable fureur contre Ramus et contre les livres ineptes par lesquels il corrompt la jeunesse, en lui enseignant, avec le mépris de Quintilien, « la présomption, l'insolence et tous les vices, l'égoïsme, « l'avidité, toutes les hontes et toutes les trahisons!(p. 3) » Ramus, suivant son habitude, ne répondit pas aux invectives dont il était l'objet; mais ses adversaires avaient aussi l'habitude de ne point se laisser désarmer par le silence; ils firent tant de bruit et se donnèrent lanl de