COURS KV COLLEGE DE FRANCE
et singulièrement'Cicéron. » C'est par ce dernier qu'il commença ses cours nu collège de France.
On a conservé les commentaires de Ramns sur un assez grand nombre de discours de Cicéron ; il en avait lu un plus grand nombre encore ; il s'était même proposé de les expliquer tous ; mais il n'acheva point celte entreprise, et passant de l'éloquence à la poésie, il commenta à sa manière les Bucoliques et les Géorgiques de Virgile, puis le premier livre de l'Enéide. Il fit aussi un cours sur les Commentaires de César, et y trouva la matière de deux ouvrages qui eurent un succès presque populaire. L'un, sur les mœurs des anciens Gaulois, eut l'honneur d'être traduit en français la même année par un personnage considérable à la cour et dans la diplomatie, Michel de Casteinau, le même qui fut ambassadeur de France en Angleterre. L'autre, sur l'art militaire d'après César, fut aussi traduit en français, mais un peu plus tard, par un conseiller, nommé maître Pierre Poisson, sieur de la Bodinière. Les cours de Rainus donnèrent encore naissance à un autre livre non moins prisé des savants. Il avait eu l'occasion, en lisant le Brutus de Cicéron, de faire pendant huit ou dix jours une suite de leçons sur l'imitation du style cicéronien, si tort à la mode alors parmi les érudits et les humanistes. Ces discours, d'uue véritable éloquence, avaient été suivis par une grande foule d'auditeurs, parmi lesquels ou remarquait le cardinal de Lorraine : Ramus les réunit en un livre intitulé Cieeronianus, qui fut plusieurs fois réimprimé, surtout eu Allemagne.
11 ne faudrait pas croire cependant qu'il eût le dessein d'enseigner la littérature proprement dite. Philosophe et
VIE DE RAM US
logicien avant tout, son unique préoccupation était de profiter (ie la bienfaisante liberté dont il jouissait au collège de Franee, pour rendre plus accessible et plus pratique l'étude des arts libéraux; et s'il joignait la lecture des poètes et des orateurs à celle des pbilosophes, c'était pour démontrer l'excellence des préceptes de la logique qui trouvaient leur emploi en toute œuvre d'intelligence. Puis, lorsqu'il expliquait un auteur, quel qu'il fût, il avait toujours devant tes yeux quelque science à laquelle il rapportait ses leçons. C'est ainsi que les Discours de Cicéron et le traité De fato lui servaient de texte pour réformer renseignement de la rhétorique et de la dialectique. Les Géorgiques lui étaient une occasion pour s'occuper de physique, et ie Songe île Scipion, pour traiter de l'astronomie. Il aimait et pratiquait ce genre d'enseignement, parce qu'il lui semblait propre à faciliter l'étude des sciences et à les rendre d'une application plus usuelle. Sa prétention, bien ou mal fondée, de chercher en tout la pratique et l'usage, lui avait fait donner par ses ail versa ires le surnom d'usuarius. Turnèbe prétend que ce furent les conseillers du parlement qui le désignèrent ainsi '. Un autre sobriquet, en vogue parmi les étudiants, faisait allusion à une habitude el presque à une manie du professeur qui, en expliquant Cicéron et Virgile, en lisait chaque jour une page, ni plus ni moins : de là le nom de paginarius. Enfin, suivant Nancel (p. 24), ii avait également l'habitude, quelque sujet qu'il traitât, de parler une heure, sans avoir jamais devant lui plus de deux ou trois ligues de notes sur un carré de papier.
' Aiir. Turnebi Dispulatio ad lihr. Cic. Dfl fato (1556, in-4"), fol. 37 v.
LES QU1SQ1J1S ET LES UUiNCfUÀM. &5
Le collège de France fut pour Itamus une sûre retraite, où, pendant plusieurs années, il enseigna à son gré la philosophie et appliqua librement aux lettres et aux sciences sa nouvelle méthode. Soumis à l'université comme principal du collège du Presles, il ne dépendait que du roi comme lecteur royal. 11 sentait bien tous les avantages d'une telle position, et il oe manquait jamais une occasion de témoigner à Dieu sa reconnaissance pour lui avoir rendu la liberté et l'avoir mis à l'abri des attaques de ses ennemis '. Cependant, comme il avait entrepris une reforme générale de tous les arts libéraux, il rencontra dans chacun d'eux des adversaires, des envieux et même des ennemis; mais partout il eut à lutter contre l'hostilité déclarée des docteurs de Sorhonne, dont l'ignorance et l'opiniâtreté égalaient pour le moins, et ce n'est pas peu dire, le besoin de progrés dont il était possédé. Il eut bientôt lieu de s'en convaincre par la manière dont on accueillit ses essais de réforme en grammaire. Ici se présente l'histoire fameuse des quisquis et des quanquam.
C'était en 1551. Les lecteurs royaux, frappés de certains abus qui s'étaient introduits dans la prononciation de la langue latine, avaient résolu d'un commun accord de les faire disparaître, au grand déplaisir des routiniers de l'école et particulièrement des théologiens, à qui il en coûtait trop de renoncer dans un âge avancé à des habitudes contractées dès l'enfance. Aussi la dispute fut-elle un instant très vive. Le principal point on litige était la prononciation de la lettre Q. Les anciens, on le sait, prononçaient celte lettre en faisant sonner l'a qui
' Banosius, Vie de Hamas, [>. 10, il.
VUS UH HAMUS.
la suit, comme dans les mots quisquis, quanquam , quantus, qualis, etc. Les gens de Sorbonne, au contraire, prononçaient ces mois comme s'ils eussent commencé par un K : kiskis, kankam, kanlvs, katis, etc. Les professeurs du collège de France repoussaient comme do véritables barbarismes ces manières de parler et d'autres semblables, telles que micfti pour mini. Mais ils eurent beaucoup de peine à détruire un abus invétéré, et il fallut, dit-on, l'intervention du parlement, pour leur donner gain de cause. Voici comment un savant Allemand, Théodore Zuinger de Bàle, qui était alors à Paris, raconte celte affaire.
Au commencement de l'année 1551 (1552), un ecclésiastique, qui avait adoplé la vraie prononciation et qui possédait d'assez gros revenus, fui attaqué par les sorbonistes pour son amour des nouveautés. 11 était question de le dépouiller de son titre et de tous les avantages qui y étaient attachés ; et le procès ayant été porle devant le parlement, le malheureux courait grand risque de payer de son bénéfice ce qu'on appelait son hérésie grammaticale. Heureusement pour lui, les professeurs du collège royal, et parmi eux Ramus, se transportèrent en corps à l'audience, et après avoir montré ce qu'une telle poursuite avait d'inouï, ils firent sentir aux juges que leur mission était d'appliquer les lois et ordonnances royales, non de discuter des règles de grammaire; en sorte que le parlement rendit un arrêt qui non-seulement renvoyait absous l'ecclésiastique persécuté, mais encore garantissait implicitement pour l'avenir l'impunité en matière de prononciation '. « Alors pour la prei Thoatr. hum. vilœ, vol. IV, 1. 1, p.MOtt.tol.b.Cr. Freigius, I. c, p.ï*.
LES QUISQU18 ET IES OJJÂKQ.IJAM. $7
mière fois , dit Ramus , j'entendis prononcer à la manière des Latins et des Romains, Quis, Qualis, Quantus, Mihi, et l'on n'osa plus réclamer sur ce point contre les lecteurs du roi, au moins en public'. »
Le professeur Crevier, sans doute pour être agréable à la faculté de théologie, a cru devoir contester la vérité de ces faits. « Un disciple do Ramus, dit-il, raconte l'aventure ridicule d'un procès, etc.. Il faudrait être bien dupe pour croire qu'un ecclésiastique oui se conformait à la prononciation des professeurs royatiï, fut poursuivi
pour ce sujet comme hérétique par ta Sor bonne
Baylo lui-même n'ajoute pas foi h ce conte absurde et c'est un avertissement pour nous de nous délier du témoignage des disciples et partisans de Ramus dans les faits qu'ils allèguent contre leurs adversaires *. » Les poursuites dirigées contre l'ecclésiastique en question ne sont pas seulement ridicules, comme le dit Crevier; elles sont de plus fort odieuses, mais ce n'est pas une raison suffisante pour rejeter le récit d'un témoin oculaire, confirmé par plus d'un contemporain et par l'allusion discrète de Ramus que nous avons citée. Ce n'est d'ailleurs qu'un détail, et il no sert de rien de le nier sans preuve, puisqu'on ne saurait mettre en doute le fond de l'affaire, savoir l'opposition très bruyante et parfaitement ridicule des sorbonisles à la vraie prononciation des mots quisquis et quanquam , témoin le mot cancan qui en est resté dans notre langue 1 ; et une fois
1 Schote grain maliens, 1. u.
' Hiat. de l'Univ. de Paris, 1. *, S ï.
■ Mélanges tirés d'une grande biblioth., t. L, p. 117 : « Cette affaire, dont le sujet nous paraît aujourd'hui ridicule, fit tant de bruit an XVI-
VIE DE RAHUS.
ce point admis, il est très probable qu'ils auront persécuté, suivant leur coutume, ceux qui n'étaient pas de leur avis. Aussi Bayle n'en a-t-il point douté, quoi qu'en dise Crevier, et ceux qui connaissent ces temps-là n'eu douteront guère. Quant aux membres du parlement, c'étaient d'assez mauvais juges en cette affaire; car il n'y avait pas si longtemps qu'ils avaient cessé de défigurer la langue latine à la fois et les actes publics en employant le latin dans leurs jugements. C'était François I" qui, en 1539, par une ordonnance célèbre datée de Villers-Cotterets, avait mis fin à des scandales inouïs en ce genre. On prétend qu'il s'était mis un jour en colère contre le premier président qui, pour exprimer la formule: Déboutons et avons débouté, n'avait pas craint de dire : Debolamus et debotavimus 1 .'
On voit par cet exemple quel élait alors l'empire des vieilles coutumes, et quel courage il fallait pour entreprendre, contre des adversaires si obstinés , la réformution des lettres et des sciences. Cependant il ne faut pas exagérer la résistance que rencontra Ramus en grammaire, et Voltaire est tombé dans celte faute quand il a dit, avec son érudition un peu légère : « Une des plus violentes persécutions excitées au XVI e siècle contre Ramus, eut pour objet la manière dont on devail prononcer quisquis et quanquam *. d Ce n'est pas en grammaire que notre philosophe eut le plus à combattre : loin de là ; il
liècle, qu'il nous en est encore resté culte expression populaire, qui est de dire qu'une affaire fait bien du kankan (cancan) lorsqu'elle (ail beaucoup de bruit. «
■ Vuirue Tnou, i. m, c 3. Cf. Addit. à l'Hltl. de Louis xr de Naudé, p. 3 su.
' Ditt. philos,, Du quisquis île ilamus, et ailleurs.