‹ Ramus Pierre de La RameeChapitre 25 sur 175 · LOGIQUE · texte numérisé non relu

LOGIQUE

nobleet de faire les gestes convenables. Tous ces exercices, nouveaux clans les collèges, excitaient l'hilarité des adversaires de Ramus. Charpentier surtout prétendait qu'il était fort plaisant de voir des enfants, qui avaient encore moins de raison que de barbe au menton, déclamer ainsi en affectant des gestes qui n'étaient point de leur âge'. Mais Ramus no se troublait pas pour si peu, et les professeurs du collège de Presles, y compris OmerTalon, allaient le voir et l'entendre au collège royal, le considérant comme le plus parfait modèle qui fût alors de diction, d'action et d'éloquence'.

Ce fut ensuite le tour de la logique. Comme Ramus prétendait que toutes les aulres sciences n'en étaient que l'application, il s'efforça d'en démontrer la pratique et l'usage pendant toute sa carrière de professeur. Cependant il crut devoir, en 1553, enseigner séparément la dialectique, d'après son ouvrage autrefois proscrit, aujourd'hui célèbre, et qui chaque année était réimprimé sous le titre de Institutiones dialecticœ*.

Ici, ce ne furent plus seulement des écrits qu'il eut à combattre : il eut à soutenir des luttes jusque dans son propre auditoire. Lorsqu'il fit sa leçon d'ouverture au collège de Cambrai vers la fin de l'aimée 1 552, ses ennemis ayant monté une cabale, il se vit interrompu par de grands cris, des buées, des trépignements et des sifflets. Mais il déconcerta ce petit complot par une fermeté calme et imposante. A chaque interruption, il s'arrêtait et attendait que le hruit cessât. Puis, sans s'émouvoir, il

• Anim.idv. in P. Itanium (1355), fui. 3 r.

• C'est ce qna dit Talon dans sa Historique de 1554, ' Collectai!, urafat., etc. (1S77), p. «.

VIE DE lUSIl'S.

reprenait sa leçon dans les moments de répit qui lui étaient laissés; et triomphant à la (iu d'une minorité malveillante, il redevint maître de son auditoire comme do lui-même, et termina au milieu des applaudissements. Tant de constance et de talent le préservèrent à l'avenir de semblables injures dans l'exercice de ses fonctions. Mais au dehors les disputes et les persécutions recommencèrent de plus belle.

Pierre Galland, ne voulant plus sans doute attaquer lui-même un homme qui ne lui répondait jamais 1 , et qui d'ailleurs était devenu son collègue, el étant peut-être intimidé par les plaisanteries de Rabelais et de du Bellay, ne paraît plus dans ces nouveaux conllits. Mais il est remplacé par son élève Charpentier. Celui-ci, qui n'avait rien à perdre, brûlait de prendre sa revanche contre Ramus qui, dans le procès de lool, l'avait traité fort dédaigneusement*. On voit par l'Histoire de l'université de du Boulay, que Charpentier et son ami Muret, docteur en médecine, n'osant attaquer directement les cours d'un lecteur du roi, ne cessaient de poursuivre, soit auprès de l'université, soit devant le parlement de Paris, les leçons que donnait Ramus au collège de Presles. En 1552 et 1553, ils renouvelèrent les querelles un moment assoupies, sur la manière d'enseigner la philosophie. Ils s'obstinaient à demander que l'on expliquât mot à mot Aristotc, tandis qu'au collège de Presles on se bornait à l'expliquer de point en point et avec une certaine liberté. Ils s'opposaient surtout à ce qu'on joignît l'étude de

' Voyei cependant dons les Colloct. prarfat., etc., p. 150, 15î, une vive r-orlic ccmlro Galland.

' IUd., p. SS1. Juvenculus e;, ImberblB os, etc.

ATTAQUES DE J. CBAMESTIEH. 101

l'éloquence à ccile de la philosophie. La faculté de théologie, qui pensait comme eux, déclara, par .une délibération du 29 janvier 1 353, qu'elle voyait avec peine les nouveautés qui divisaient la faculté des arts, et qui menaçaient l'existence même des autres facultés. Heureusement, le parlement maintint ses décisions précédentes, et autorisa Ramus et ses partisans à enseigner comme ils l'entendraient, an moins à certains jours et à certaines heures. Cette autorisation accordée aux adversaires d'Aristote devait être d'autant plus désagréable aux péripatéliciens, que les jours de congé étaient appelés dans les écoles jours d'Aristote (dies aristotelici), parce que ces jours-là en effet des maîtres particuliers donnaient des leçons complémentaires sur la philosophie d'Aristote'. Les dimanches, les jours de fête et les jours de congé faisaient alors un total de 200 jours, comme je l'ai déjà l'ait observer; et quant aux jours ordinaires, une heure seulement étant exigée par les statuts pour l'étude d'Aristote, l'emploi du reste de la journée était laissé libre. On voit toute l'étendue de la permission accordée à Ramtis.

Cependant Charpentier ne se tint pas pour battu, et il eut recours à d'autres moyens pour continuer une lutte, où il éfait soutenu par un parti nombreux et puissant. Sous prétexte de faire des remarques ou animadversions sur une nouvelle édition des Institutions dialectiques de Ramus qui venait de paraître, il lança contre sou adversaire nu véritable pamphlet", où

' Suivant Hichanll, Meï. hist. «t philol. (1754), t. II, p. 19-20, celle expression Liait encore employée dans eu sens en Flandre au milieu du XVIII- siècle

' Jacohi Carptnlarii Animadversicmes in libros très Dialeclicaium iijslitulioiium Potri Kami, l'arisiis, 1553, in-V, Wi Toi.

il reproduisait assez habilement, mais avec une grande ùpreté, tous les anciens reproches adressés au principal du collège de Presles et à l'auteur impudent, cynique et criminel des Animadversions sur Arislotc. A l'en croire, c'est un médisant, un plagiaire, un sophiste, un comédien, un sceptique, un corrupteur de la jeunesse '. Il reprend l'histoire du procès de 1543, en l'entremêlant de plus d'une injure où perce la colère la plus haineuse (f. 13 v,). Il rappelle la sentence de François I er ; puis il fait remarquer que Ramus a donné raison à ses juges par les changements qu'il a apportés chaque année dans sa dialectique, et il fait ressortir avec complaisance ces petites variations {f. ISsuiv.). Il se moque des prétentions de son adversaire à la majesté (i. 35) : il le plaisante même sur sa grande barbe, qui ne l'empêche pas d'être regardé par tout le monde comme un brouillon et un étourdi, tandis que lui, Charpentier, sans avoir de barbe, a été élu recteur de l'université (f. 4 y.).

Ramus laissa passer, sans y prendre garde, la diatribe de Charpentier, et pendant douze ans, il laissa cetobscur détracteur se déchaîner contre lui, san3 l'honorer une seule fois d'un mot de réponse.

Le célèbre érudit Adrien Turnèbe fut plus heureux et réussit à piquer noire philosophe. Il est vrai que sa position, son crédit, sa science, la linesse de son esprit et l'élévation de son caractère en faisaient un adversaire plus considérable de tout point. Si l'on en croit Nance! , ce fui P. Galland , son ancien professeur, qui lui persuada d'écrire contre Ramus. Peut-être son amour-pro-

' Fui. î, S, ïî, S6, ï3, 37, 3S, «, etc.

ADalKN TUHHÈBE.

[ire blessé n'y fut-il pas étranger. En 1550, Ramiis, dans la préface dos Lettres de Platon , avait témoigné su vive douleur de la mort de Jacques Tousan , lecteur royal en langue grecque, et l'un de ses anciens maîtres, et il avait paru considérer comme irréparable la perte du savant prédécesseur de Turnèbe'. Celui-ci, se trouvant deux ou trois ans plus tard en concurrence avec Ram us pour un commentaire sur certain discours de Cicéron, ne dissimula point sa mauvaise humeur de cette rencontre avec son collègue, et, dans un avis au lecteur % il fit remarquer, non sans amertume, que « cet homme embrassait dans un seul enseignement l'éloquence et la philosophie. » Enfin , ayant été repris et corrigé par Ramus, qui cependant avait eu la discrétion de ne le point nommer, il se laissa entraîner dans une lutte regrettable pour lui : car il fut l'agresseur et n'eut pas les honneurs de la guerre. Au reste, il y apporta de l'esprit, du goût et une certaine modération , qualité alors bien rare, et que l'aménité de ses mœurs lui rendait plus facile qu'à d'autres. Dans le titre assez piquant de l'écrit qu'il dirigea contre Ramus, il raillait les prétentions de ce dernier comme logicien 5 . a Vous êtes logicien et même dialecticien, lui disait-il , je suis loin de le contester; je sais trop à quel prix vous avez acheté ce titre. Mais vous nous accusez d'ignorer la dialectique : laquelle, je vous prie? La vôtre sans doute; mais où est-elle? Comment la connaître

' Collectai], praifat., etc., p. 08-100.

' Comment, sur le Pro Rabirio', Paria, I65Ï, in-4" (fol. t r.).

• Ad. Turnebi Disuulatio ad lib. Ciccrcnis de fato, adversua quemdaia qui non solum logions esse, verumetiam dialecticus haberi »ult, Lutet-, Midi. Vaseotan, IBS* et ISIS, ln-i-.

avant que vous l'ayez publiée? Entre tant d'éditions différentes de cette dialectique, laquelle est la bonne? Savez-vousbien vous-même ce que vous voulez? (loi; 5 r,, 17 r.) Si l'on vous adresse des observations sur quelque partie de la logique , aussitôt , wuarius que vous êtes 1 , vous vous retranchez dans l'usage (fol. 27). C'est un mauvais moyen de cacher votre ignorance, lui disait-il encore , que de médire sans cesse des grands écrivains (fol. 21 v.); vous n'y avez gagné qu'une triste réputation d'ignorance, d'impudence et d'orgueil (fol. 47 v.}. En tout cas, il faut n'être pas bien savant pour en être réduit à piller mes écrits, comme vous le faites (fol. 3 et pass.). n

Dans sa préface , Turnèbe avait dit qu'il s'attendait à n'avoir point de réponse d'un adversaire qui avait l'habitude d'attaquer toujours, mais de ne jamais soutenir de lutte (f. 2). Ramus lui répliqua cependant sans perdre de temps; car, en deux jours, sa réponse fut composée , écrite et publiée. Mais, pour ne point déroger à la loi qu'il s'était imposée vis-à-vis de ses adversaires, il fit paraître, sous le nom de son ami Orner Talon, sou Avertissement à Turnèbe *. Sous ce titre, il lui donna une véritable leçon en même temps qu'un exemple do goût, de modération et d'urbanité; il lui fit sentir que sa place n'était pas avec les Charpentier, qu'il ne devait pas s'exposer à passer pour envieux, et, qu'au lieu de médire et de calomnier, il ferait mieux de sacrifier aux grâces et surtout de se montrer le digne successeur do Jacques Tousan. Enfin, tout en repoussant ses injustes accusa-

» Voir pins haut, p. 84.

* Admonitio ad Turncbum. Voie Je Catalogue des ùurits du Ramus.

RÉPONSE DE 1UMIS.

lions de plagiat, tout en lui rendant épigrainme pour épigrainme, il lui témoignait des égards et professait la plus grande estime pour son caractère et pour ses mœurs.

Turnèbe fit répliquer à Talon par son ami Léger Du Chesne, qui plaisania sur sa mauvaise santé l'auteur présumé de l' Avertissement et la querelle en demeura là.

Cependant il y avait dans toute cette polémique un reproche qui, en se reproduisant, avait fini par toucher Ramus ; et il y répondit, sans nommer personne, en plus d'un endroit de ses écrits, et, par exemple, dans la préface de sa Dialectique : « Combien de fois, admonesté par l'usage, corrigeons- nous non-seulement les escripts des autres, mais aussi plusieurs passages des nostres?... Et jà-soit que par aventure je satisface de soing et assiduité à tous antres, néantmoins me voyant en plusieurs lieux esgaré de mon but, je m'accuse moimesme de lascheté et paresse comme ayant consumé si long temps laschement et paresseusement : Ainsi donques esmu de ceste vergongne, je m'efforce de plus en plus et employé voiles et vents par tout moyen de labeur et diligence, désirant la perfection de l'œuvre, pour lequel achever nous voyons tant de manœuvres, voire tant d'excellents architectes et maislres d'oeuvre avoir esté occupez. Ce qu'appellent en moy ces grands personnages légèreté et inconstance. Mais certes ceste inconstance est pour grande constance louée et célébrée non-seulement par Horace et Apelle, ains par les philosophes et singulièrement par Arislote, qui nous enseigne que le philosophe doibt, pour la vérité, reprendre non -seulement

1 Lcod. à Qiierai Rcsponsio ad Aud. Talœi Admonitionem. Ex offic. Midi. VsscOïani. MDLVI, in-*-, 17 feuillet».

Iouï les autres, mois aussi soy-mesme. Voire plus est, ceslu constance accusée d'inconstance est ordonnée de Dieu il de nature, comme une moulée difficile et glissante, par les marches de laquelle nous est dressé et limité un seul chemin à la cognoissanec de science et doctrine. Et partant, non-seulement je me console contre telle rép ré lien si on, mais j'espère par cette philosophique persévérance rapporter nouvelle victoire, sans respoudre à injure aucune, ains endurant toutes choses adverses (fol. 5). «

Ces' efforts et cette « philosophique persévérance b ne furent point stériles. Il en sortit d'abord, en 1554, une magnifique édition des Inslilutiones dialecticœ. L'année suivante parut la Dialectique en français, c'est-à-dira le plus important ouvrage de philosophie que nous ayons eu dans noire langue jusqu'au Discours de la méthode; puis, en 1556, les Dialecticœ libri duo, qui sont le dernier mot de notre philosophe en logique; enfin des études ou essais de logique (Scholie dialecticai) en vingt livres, c'est-à-dire, sous un autre titre et avec de grands remaniements, son ancien et fameux ouvrage des Animadversioues Aristolclicœ.

Tel fut l'enseignement de Ramus, tels furent ses travaux et ses luttes pendant les huit premières années de sa profession royale, de 1551 à 1559. On voit que tout ce temps fut consacré aux trois premiers arts libéraux, qu'il appelait élémentaires ou exotériques, c'est-à-dire la grammaire, la rhétorique et la dialectique. Pendant toute la durée de ce long enseignement, chaque leçon fut un triomphe. La vaste salle du collège de France, qui contenait aisément deux mille auditeurs, n'était presque ja-

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