‹ Ramus Pierre de La RameeChapitre 28 sur 175 · QUAND CRÉDIT A LA COUR · texte numérisé non relu

QUAND CRÉDIT A LA COUR

mémoires. Et qu'es Universïtez qui sont sous la domination du lanlgrave de. Hain (Hesse), ils ont banny la philosophie d'Aristote, pour embrasser eelle de Ratnus, se donnons ceux qui estudient en dialectique le nom et titre de Kamistes. »

En. France, Ramus jouissait partout d'un crédit en rapport avec celte grande renommée. Il était connu de tous les seigneurs de la cour et de Henri H lui-même, qui le goûtait fort, et dont la protection ne lui fit jamais défaut. Ce monarque, que l'histoire nous dépeint cependant comme assez peu lettré, avait eu avec son lecteur en éloquence et en philosophie plus d'un docte entretien, soit sur les objets de son enseignement, soit sur la réforme générale des études dans les collèges de l'université '. Le 7 janvier 4556" (c'est-à-dire 15i>7), il l'avait nommé membre d'uue commission dont faisaient partie Hennuycr , son confesseur, P. Danès, confesseur du dauphin, l'abbé Duval, grand-maître du collège de Navarre, Jean Quentin, Chapelain, De Flexelles, docteur en médecine, G. Galland, principal du collège de Boncour, et P. de la Ramée, principal du collège de Presîes. Celle commission était chargée de procéder à une enquête, et de proposer les réformes les plus utiles et les plus urgentes à opérer dans le sein de l'université de Paris*. Ce fui là sans doute ce qui donna à Ramus la première idée d'un écrit dont j'aurai à parler tout à l'heure.

1 Voir les Àdvcriiss. au roy suc la réf. de l'uni*. [1562), p. 57 et suit. Voir aussi une lellre de Rainui&Tli. Zningerdu moi? de nuira 1571 , qui est publiée pour la première lois plus lias, 111' partie, chap. II.

• Du Boulav, Hisl. iiniv. Paris., t. VI, p. tSB.

114 V1K DE RÀHUK.

L'université, de son coté, le choisit plus d'une fois pour agir en son nom à la cour et auprès du roi ; et dans cette même aimée 1557, elle eut à se louer de la manière dont il plaida sa cause dans une circonstance très importante. Je veux parler du renouvellement des anciennes querelles entre ics étudiants et les religieux de Saint- Gel' mai n-de s- Prés, pour la jouissance du Pré-aux-Clercs. On se rappelle qu'en 1 548, les étudiants avaient dévasté les jardins de l'abbaye , el brisé les fenêtres à coups de pierres. Il paraît que les religieux, pour compenser le désavantage du nombre, avaient eu recours dès lors aux armes à feu, et qu'ils avaient fait venir de l'artillerie Les troubles, après avoir duré plusieurs années, avaient été assoupis à grand'peine. Ils éclatèrent de nouveau le 12 mai 1557 1 avec tant do violence, que des coups de fusil furent tirés, et que le sang coula dès le premier jour. Les torts avaient élé grands de ia part des écoliers, mais ils n'avaient pas été les premiers à ensanglanter le théâtre de l'émeute. Cependant ce fut à eux seuls que s'en prit le parlement, qui usa dans celte affaire d'une sévérité cruelle, à ce point qu'un écolier de vingt-deux ans, accusé de rébellion, fut condamné le 20 mai à être pendu et brûlé, et qu'il fut exéculé le même jour. D'autres étudiants avaient été arrêtés el semblaient destinés au même sort. L'université était sous le coup d'une profonde terreur : d'un côté, le parlement rendait un arrêt par lequel il ordonnait que les portes des collèges fussent fermées à six heures du soir, les étudiants dés-

1 Du Bouta), Hist. univ. Paris., I. VI, p. 415. « Du Boula?, t. VI, p. m suW.; MIMcd, ïlist. de la iiUe de Paria, 1. Il, [i. los et suiv.i Crevicr, I. XI, g 1, t. VI, p. î9 et saiv.

AFFAIHF, D(i MiÉ-AIIX-CLEftCS. t1$

armés, les lectures publiques interrompues. D'un autre côté, le roi, en recevant la nouvelle de ces émeutes, était entré dans une grande colère et avait pris les mesures les plus rigoureuses : par un éilitdu23mai,il confisquait le Pré-aux-Clercs, ordonnait à tous les étudiants étrangers de sortir du royaume avant quinze jours, et chassait de l'université tous les élèves externes, ceux même dont les familles habitaient Paris. Les collèges, les principaux, les régents, les lecteurs du roi étaient tous dans la consternation. Le 24 mai, on résolut d'envoyer à la Fère en Tardenois, où était alors Henri II, une deputation composée des quatre théologiens de Salignac, Harlot, d'Espence et Pelletier, des docteurs en décret Quentin et Dodier, des deux médecins Du Four et Desplanches, et enlin des deux lecteurs du roi Ramus etTurnèbe. « Ces deux derniers surtout, est-il dit dans l'Histoire de l'université, étaient connus et agréés des membres du parlement. » Tous les deux avaient fait leurs efforts pour apaiser les étudiants dès les premiers jours de l'émeule, et Ramus, pour sa part, les avait harangués àileux reprises, non d'une manière séditieuse, comme le prétend Jacques du Breul ', mais dans l'intérêt de l'ordre, a ne pensant point, dit-il, qu'il y ait un plus fascheux ny plus dangereux mal en une cité qu'est la sédition *. »

Les députés partirent fort tristes et peu rassurés sur l'accueil qui les attendait. Arrivés à la Fère, ils s'adressèrent d'abord au cardinal de Lorraine, qui fut gagné par un discours très ferme et très éloquent de Ramus,

1 Voir phis haut, chap. lli, p. G8.

5 Harangue du 1S57, f. is r.

vif or. ramus.

puis au cardinal de Chùtillon, conservateur des privilèges de l'université, et enlin au connétable de Montmorency. Ces trois personnages, revenus de toute mauvaise impression, parlèrent au roi, et l'ayant calmé, obtinrent qu'il donnerait audience au* députés. Sali— gnac, ayant présenté ses collègues, le roi les accueillit gracieusement, se fit rendre compte de tonte l'affaire, et entendit surtout avec satisfaction les discours que Hainus et Turnèbe avaient tenus aux étudiants pour les faire rentrer dans l'ordre. « Voylà, dit Ramus, ce que M. de Salignac dit des lecteurs du roy, que tuy-mesine estant présent en ces troubles, leur avoit ouy dire'. » Le roi se laissa enfin persuader de révoquer ou de suspendre les mesures prises contre l'université; il fit surseoir à l'exécution des écoliers qui déjà étaient condamnés par le parlement, permit la reprise des cours publics et retira sou ordre de bannissement à l'égard de tant d'étudiants étrangers qui fréquentaient les collèges.

Dès le 31 mai, le parlement avait reçu l'ordre de cesser ses poursuites; mais le retour des députes fut retardé par plusieurs causes jusqu'au 8 juin. Le lendemain, l'université, réunie en assemblée générale, combla, d'éloges Salignac et tous ceux qui l'avaient accompagné à la cour. Chacun des députés avait fait son devoir; mais nul n'avait aussi fortement insisté que Ramus pour qu'on « rendît aux clercs le Pré-aux-Clercs ; » nul

< Harangue de 155,7, Toi. 27, ÎB. Ce témoignage précis de Salignac at les discours de Ramus lui-même détruisent l'assertion île Jacques du Breol. U religieux de Saint- Germain. des- Près s'en sera pris à Ramus à cause de la fermeté de ce dernier dans la question du Pré- aux- Clercs, et parce qu'il était protestant.

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UÀRAWGUE 11E 15S7.

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n'avait mie ta démontré les funestes effets de l'arrêt du parlement et de Pédit du roi. Il avait protesté avec un noble désintéressement contre l'obligation qu'on voulait imposer à tous les étudiants d'être internés dans quelques collèges : ce serait, avait-il dit, « commettre certain nombre de fermiers à l'étude des arts libéraux. » Et blâmant énergique ment le renvoi des étrangers, il s'était écrié : « Ce seroit cliose trop cruelle que la guerre fust cause qu'on les jectast dehors, veu que la guerre ne se dénonce pas aux arts et sciences, mais aux ennemis. Et ne fault pas estimer que l'université de Paris soit particulière aux Françoys seulement, niais que c'est aussi la commune escole de toutes nations. » Le 10 juin, la faculté des arts, en séance publique, accueillit avec de grands applaudissements une harangue où Ramus faisait le récit de toute l'affaire, et qui se terminait par des rcmercîinents au roi et un vœu pour la réformation de l'université.

Le roi n'avait pas oublié son éditdu mois de janvier; car, le 28 mai, il donna des lettres patentes pour presser la réforme qu'il avait ordonnée, et pour la recommander expressément ù la commission instituée à cet effet, et dont Ramus faisait partie, comme on l'a vu plus haut. Le parlement enregistra ce nouvel édit et donna des ordres en vertu desquels l'université eut à élire des députés. La faculté des arts ne manqua point de nommer Ramus, en lui adjoignant, il est vrai, son adversaire Charpentier, qui était, comme lui, de la nation de Picardie ',

Quelques mois après, le 27 octobre 1557, l'univer-

' Du Boulay, I. VI, p. 517-518; Ftiibieil, t. II, y. 10ST, 1D5S.

site envoya Ramus et P. Galland à la cour, pour obtenir l'exemption de l'impôt sur lo vin ; mais celte députation n'eut pas autant de succès que la précédente '.

Cependant Henri H protégea toujours l'université de Paris, qui, sous lui, comptait jusqu'à vingt mille écoliers, venus de tous pays, tandis qu'en 1Ï5G2 et 1563, elle en avait à peine cinq cents '. Ce règne tout entier fut pour Ramus une époque de grande liberté, de gloire et défaveur. Il profita plusqu'aucunautre de la protection que ce roi ne cessa d'accorder aux lettres, et dont on voit partout la trace dans les historiens qui ont parlé de cette époque. Félibien, dans son Histoire de la ville de Paris {t. H, p. 1068), fait remarquer que Henri 11 « fut surtout libéral envers les poètes de son temps, du Bellay, Baïf, Jodelle, Passerai, Denisol, Du Bartas, Garnier et Ronsart. 11 eut aussi beaucoup de considération pour Muret, Turnèbe , Dorât , Hamus , aussi bien que pour Danès ot Amyot, et les deux plus fameux médecins qui fussent alors, Fernel el Sylvius, qui curent part a ses bienlaits. »

Personne n'a plus et mieux célébré ce règne que Pasquier. Tantôt il s'étend avec complaisance sur h la grande flotte de poêles ■> qui s'élevèrent alors (Recherches de la France, 1. VIII, ch. 0); tantôt il déplore eloquemment la décadence de l'université depuis la mort dn fils de François I™' : « il faut, dit-il (Rech., 1. IX, ch. 2!i), que cette parole à mon grand regret m'échappe. Soit ou qu'en l'ancienneté de mon âge, par un jugement chagrin de vieillard, toutes choses du

i Un Bonl&î, t. Vt,p. Bïo.

» Denis Lambin cité l'.ir liixijiil, M n mire Mirlr ïoM%v royal, 1. 1, [i. 141.

L'uNLVEnSIIB SOUS HEN111 II. 119

temps présent me déplaisent, pour extolter celles du passé; ou que, sous cette grande voûte du ciel, il n'y ait rien lequel, venu à sa perfection, ne décline puis après naturellement jusques à son dernier période, je trouve bien quelques flammèches, mais non cette grande splendeur d'études qui reluisoit en ma jeunesse; et à peu dire, je cherche l'université dedans l'université, sans la retrouver, pour le moins celle qui étoit sous les règnes de François I" et Henri II. La mort malheureuse et inopinée de cestuy, le bas âge de ses enfants, bigarrement de religion, troubles, etc., lui ont fait cette brèche. » Pasquier, Brantôme et tous ceux qui ont parié de Henri II, comptent Ramus parmi les gloires de son règne. Mais il est juste d'entendre comment s'exprime Kainus lui-même dans la préface de ses Scholu3 rhetoricaj. Il rend grâces au roi de son amour pour les lettres et singulièrement de ce qu'il a fait pour lui. «Comment seraïs-je assez ingrat, dit-il, pour garder le silence à cet égard 1 Quand nos péripatéticiens m'eurent si bien enchaîné et bâillonné, qu'il m'était interdit de parler, d'écrire et presque de penser, n'est-ce pas vous qui m'avez rendu ma liberté première ? N'est-ce pas vous qui, après avoir brisé la sentence aristotélique, m'avez donné la permission de me livrer en paix à mes études favorites, d'écrire sur les arts libéraux et de philosopher? J'ai usé de votre bienfait, et, avec le secours d'en haut, je veux en user encore ; je veux que même les partisans d'Arislotc se réjouissent un jour de la protection et de la liberté que vous avez accordées à ce Ramus, qu'ils ont si fort cl si cruellement persécuté. »

Aussitôt après la mort de Henri II (le 10 juillet 1559),

VIE DE UAMUS.

le pouvoir étant tombé aux mains débiles de François II, des temps plus durs commentèrent pour les lettres et les lettrés. Les finances, livrées aux Guise, furent si mal administrées, que pendant quatre ans, de 1559 à 1563, les professeurs royaux ne reçurent aucun traitement '. Ils n'en continuèrent pas moins de remplir avec zèle leurs honorables fonctions, soutenus qu'ils étaient par la conscience du service rendu à leur pays et à l'esprit humain.

On ne voit pas que la laveur de notre philosophe à la cour ait sensiblement diminué sous François H, ni pendant les premières années du règne de Charles IX, qui succéda à son frère aîné le o décembre 1560, étant âgé de dixansetdemi.Enl561, Ramusest choisi .quoique absent, par l'université pour aller trouver le roi il Fontainebleau. Il a beau refuser, on lui impose cet honneur. Il s'agissait cette fois dos privilèges de l'université. A chaque mutation de règne on avait soin de les faire confirmer el renouveler. Cette confirmation n'avait pu avoir lieu sous François II, à cause de la courte durée de son règne. Jean Quentin, en partant pour les états d'Orléans, avait été charge du soin de la solliciter. Il l'avait obtenue de Charles IX; mais au mois de mars 1561, les lettres conlirmatives des privilèges n'étaient pas encore arrivées *. C'est dans ces circonstances que Ram us fut envoyé à la cour. Les Guise et le cardinal de Lorraine n'y étaient plus; mais le-prince de Coudé, le cardinal de Chàtillon et le chancelier de L'Hospital étaient favorables à Ramiis, ainsi que la reine mère et le jeune roi lui-même. Nonseulement il réussit dans sa négociation, mais encore il

» (Joujel, Mini, sur )« col), royal, t. i, p. 140.

• Ctcvicr, Ilisi. de !'u:iiï., t. V, p. (16. cl t. VI, p, W.

Digftizod by GoOgfe

LES PHI VILLES Dli l' UNIVERS [TÉ. 121

rapporta au trésor de l'universilé une partie des Tonds qu'on lui avait donnés, et qui n'étaient que la cinquième partie de la somme consacrée d'ordinaire en pareille circonstance. Bien plus, profilant d'un retard qui lui était opposé à Fontainebleau, il tit faire le premier, de toutes les chartes et privilèges, un seul volume qui offrait le double avantage d'être plus facile h garder et moins coûteux pour les frais du sceau royal. Quand, le 12 avril 1561 , Ramiis eut rendu compte de sa mission aux quatre facultés rassemblées aux Matburins, son ïèle, son désintéressement et l'importance du service rendu excitèrent un tel enthousiasme qu'on ne se lassait point de le louer. Le théologien de Salignac s'écria que, si l'usage le permettait, on devrait élever une statue au député. Enfin on décida, par acclamation, que le souvenir de cette deputation serait consigné sur le dos du recueil manuscrit des privilèges '.

Salignac, l'ancien président du tribunal qui avait condamné Ramus.Salignacélait donc devenu son admirateur! Ce seul fait prouve assez clairement la différence des temps, les progrès accomplis et l'ascendant irrésistible du mérite. Mais d'autres que Salignac avaient subi cet ascendant. Presque tous les anciens adversaires de Ramus avaient fini par céder à une modénilioi! plus constante et plus forte qucleurs colères. Pierre Galland et Adrien Turnèbe avaient eux-mêmes été vaincus par cette longue patience et par celte évidente sincérité. L'estime avait enfin succédé à une hostilité déraisonnable, et les deux collègues de notre philosophe s'élant réconciliés avec lui, moururent ses amis*.

1 Voir lu discours Du l%Mt, suu. rlmis lus Uolloclan., etc., |i. 453-136. < Nanccl, Via de Ramas, p. 66, 67.

VIE DE KA.MUS

Un seul adversaire de Ramus demeura indomptable, parce que ce n'était pas seulement la colère ou l'esprit de parti qui l'animait, mais l'envie, cette passion violente et tenace des âmes médiocres. Tel était Jacques Charpentier, jaloux des succès de celui qu'il avait persécuté gratuitement, et qu'il ne cessait d'attaquer en toute circonstance. Tant que Ramus fut en laveur auprès du roi, auprès du parlement et de l'université elle-même, Charpentier n'osa guère le tourmenter. A peine éleva-t-il la vois une seule fois, en décembre ta58, dans les comices universitaires, pour déclamer contre les innovations de Ramus; ses plaintes restant sans écho, il sut se taire et attendre une meilleure occasion. Les guerres de religion la lui devaient bientôt fournir.

Des sentiments religieus de Hamas. — Gommant il fut conduit à embrasser la Réforma. — U colloque du l'oissy et le cardinal de Lorraine. — Edit de janvier. — Ramus se déclare protestant. — Avertissements sur la rélbrmation do runWersito do Paris {156Î). — Massacra de Vassy : première guerre civile. — Séjour à Fontainebleau. — Aventures de Ramus. — Son retour â Paris.

Jusqu'en 1501, Ramus s'était montré fort attaché à l'Eglise catholique romaine. Elevé dans la tradition de cette Eglise, il était demeuré soumis à son autorité, et avait pratiqué à son égard, sans scrupule et sans réserve, cette entière docilité de l'esprit que le catholicisme, comme Arislote 1 , réclame de tous ceux à qui il s'adresse. Il avait donc toujours professé jusque-là la religion reçue autour de lui , et il en avait même observé avec zèle toutes les pratiques extérieures, n Chaque jour(dit son biographe Nancel, qui vivait auprès de lui depuis 1548) il assistait âla messe à six heures du matin, et il y faisait aller tout son monde (c'est-à-dire les maîtres et élèves boursiers de sou collège). Quiconque s'en absentait deux ou

' Voyoi plus haut, ehap. 1, p. 2i.

trois fois, sans une bonne et légitime excuse, était sévèrement tancé... Il prolongeait quelquefois assez longtemps la lecture du bréviaire qu'il apportait tous les matins à ia messe, etc. (Vie de Ramus, p. 33-34, 53, 70). n Lecélèbre avocat Antoine Loisel, qui avait fait ses études au collège de Presl es (1549-1554), confirme ce témoignage par le sien : «Ramus, dit-il dans ses Mémoires, n'estoit pas eocores de ceste religion nouvelle: au contraire, on cliasliuil ceux qui n'alloient point à la messe'. » En 1556, Orner Talon s'exprimait ainsi dans l'Avertissement à Turnèbc : «Jamais, je crois, un homme ne fut dénigré avec plus d'audace et de fureur que ne l'a été Ramus, et ponrlanl chaque fois que ses ennemis ont dû produire leurs griefs en public, la pureté de ses mœurs et sa religion sont demeurées sans tache et sans reproche, de l'aveu même do ses accusateurs 1 . »

Cependant Nancel nous apprend (ibid.,p. 33, 63) que son maître avait été de bonne heure suspect de luthéranisme, et qu'il avait à se tenir en garde sur ce point contre les délations de ses ennemis. Le savant précepteur de la reine Elisabeth, Roger Asbam, croyait déjà, en 1552, que Ramus était protestant, mais qu'il hésitait à se prononcer; et il écrivait à sou ami J. Sturm , que Jérôme Wolf, ancien élève de Ramus, partageait cette opinion ;l . Or, il faut bien dire qu'à juger des dispositions de notre philosophe par les apparences et par les signes extérieurs, ces soupçons n'étaient pas dénués de tout fondement.

Le catholicisme, depuis Constantin jusqu'à Louis XIV,

1 Vio d'Aqt. Loisel, ilans ses Opuscule, publiés ù Paris, 1652, in-*-. ' Collectai!, prcefal. opist., orat, (édit. Ja 1577), p. 5BÏ. ' Lettres iTAïham (Oifonl, nos), liv. 1, lettré a.

AHISTOTE ET LÉGLISE.

n'a pas craint Je Taire |ilus d'une fois cause commune avec les puissances du siècle; il s'est même appuyé volontiers sur elles. Cette alliance, souvent utile pour la domination temporelle, aurait pu aussi parfois devenir compromettante à plus d'un égard, si l'Eglise romaine, dans son remarquable esprit de conduite, n'avait su en général éviter un excès d'attachement pour les puissances arrivées à leur déclin. Il est cependant une autorité qu'elle me semble avoir patronée trop longtemps pour ses propres intérêts, et dont la ruine lui a causé un véritable préjudice dans les derniers siècles : je veux parler de l'autorité d'Arislote. La fortune de ce philosophe dans l'académie de Paris est, à coup sur, un des chapitres les plus curieux de l'histoire do l'esprit humain. Un docteur de Navarre, Jean de Launoy, a composé sous ce titre un livre célèbre et toujours bon à consulter, quoiqu'on y pùt ajouter plus d'un fait intéressant, en le continuant jusqu'à nos jours. On y voit, par exemple, qu'au moyen âge il fut un moment question de canoniser Aristote, comme le philosophe par excellence'. Dans la reforme de l'université de Paris par le cardinal Guillaume d'Estouteville, en 1452, la morale d'Arislote était expressément recommandée '. Plus tard, u le cardinal Pallavicini ne faisait pas difficulté d'avouer en quelque façon que, sans Aristote, l'Eglise aurait manqué de quelques-uns de ses articles de foi *. » Eu plein XVII" siècle, les jésuites se prononçaient avec autant de force qu'on aurait pu le faire au moyen âge en fa-

i V. Cousin, Cours, S- strie, t. Il (18(7, in-iï), p. 110. * De LflunOï, i. c, ch. XI. » Bavle, Dirt., art. Albtote.

vie de uns.

vcur du péripatélisme; le P. Rapin entre autres en faisait en quelque sorte la philosophie obligée du catholicisme ', et il rappelait avec complaisance que« les remontrances de la Sorbonnc, sur lesquelles le parlement donna un arrêt contre des chimistes, l'an 1629, portaient qu'on ne pouvait choquer les principes de la philosophie d'Aristote sans choquer ceux de la théologie scholastique reçue dans l'Eglise *, »

Au commencement du XVI" siècle, cette union d'Aristote et de l'Eglise était universellement admise en Europe, en sorte que l'on tenait pour hérétiques ceux qui ne se montraient pas attachés aux opinions d'Aristote en philosophie, surtout en logique; et quoiqu'il soit très inexact de dire, avec le P. Rapin (ibid.), que les réformés ont montré contre Arislolc a un acharnement héréditaire, » on ne saurait nier que plusieurs réformateurs, par exemple, Luther, Zwingle, Pierre Martyr, Zanchius, Buccr et Calvin avaient d'abord songé à supprimer l'enseignement du péripatélismc . Parmi leà propositions de Luther condamnées par la faculté de théologie de Paris, en 1521, on en remarque deux qui se rapportaient uniquement à la doctrine d'Aristote Lorsque Ram us, en 1943, avait écrit contre Arislote, on se rappelle que son livre avait été condamné par la faculté de théologie ; et comme il citait Platon, dont les disciples avaient à plusieurs reprises enseigné un scepticisme plus ou moins élégant, on l'appelait athée, impie, douteur,

< Ri' (lésion s sur l'usage de la philosophie, g VI. ' Comparaison de Platon et d'Aristote, p. M3. 1 DeLaunos, De var. Arist. fort., chap. XU; Cr. J. Sloidae, Hist. do la Kéf., L U, ad ann. 1EU.

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