RÉFORMES PROPOSÉES
Pour rétablir l'université ilans su splendeur, Ramus proposait une mesure aussi simple qu'énergique. Il fallait, suivant lui , établir un petit nombre de professeurs ordinaires rétribués par l'Etat, et qui fussent tenus d'enseigner toutes les parties de la philosophie, du droit, de la médecine et de la théologie, en mettant de coté les cris, les disputes et les stériles argumentations de l'école. Il laissait aux collèges les leçons de grammaire, de rhétorique et de logique, traçant ainsi plus de deux siècles à l'avance la lignededétuaicafinn adoptée en Franeedepuis la Révolution entre l'instruction secondaire et l'instruction supérieure. Il faisait ruw-oi tir avec une grande force l'î ni portail ce de ces réformes. « Le bruit et la renommée de cestc université de Paris court par toute l'Europe où le latin est entendu, de façon qu'on n'estime point celuylà avoir esté bien institué aux lettres, qui n'a estudié à Paris. Cesle université n'est point l'université d'une ville seulement, mais de tout le monde universel. Quelle est la discipline de ceste université, telle est la discipline du reste du monde (p. 89) ».
Mais qu'importait la gloire de l'université à i ceste infinité de docteurs qui n'enseignaient rien, » et que Ramus proposait nettement de supprimer, comme avant fait tomber les études et comme ayant « engendré ceste profusion et despense? (p. 31 .) » La plupart des docteurs et régents, no considérant que leur intérêt, repoussèrent de toutes leurs forces les idées d'un homme qui prétendait fonder sur la ruine de leurs abus tant de belles institutions : un enseignement sérieux, régulier et gratuit dans toutes les facultés; dans la faculté des arts, une chaire de mathématiques, et une année d'études en physique; dans
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la faculté de droit] l'enseignement du droit cW\] ; dans la faculté de médecine, des chaires de botanique, d'auatornie et de pharmacie, et la pratique sous (es yeux des professeurs, en suivant pour la théorie Hippocrate et Galien; enfin en théologie, outre des conférences et des sermons, l'étude de la Bible, l'explication de l'Ancien Testament en hébreu, et du Nouveau en grec.
La plupart de ces vœux devaient se réaliser sous Henri III, Henri IV et leurs successeurs, aux applaudissements de tous les hommes éclairés ; mais eu 1562 , ils furent très mal reçus, et même on les taxa d'hérésie;. 11 est vrai, comme on a pu déjà le remarquer, que Ramus , dans ses Advcrtissemens , se permettait plus d'une attaque contre la .faculté de théologie et contre le clergé régulier. Tantôt il poursuivait avec une vivacité piquante les exactions des théologiens : « La révérence et la sainteté du nom de théologie, disait-il , criera que tout ce que nous dirons icy eoritre cesle loy dépensière n'est ny vray ny croyable. C'est vergogne et plustost horreur, de souspeçonner une tant saincte et lantdivine profession estre si prodigue en banquetz et si avare en rapine et exaction (p. 26, 27). n Tantôt il les raillait au sujet de leur négligence dans l'étude des Ecritures : «Mais si aucun s'émerveille comment ou pourquoy le théologien a dédaigné ce qui pouvoit luy porter tant de profit, la raison est preste (comme dict un poète latin) ■ il estoit paresseux... Toutesfoïs pour faire semblant de garder le statut, on a controuvé un moyeu, qui est que les déclamations et sermonsdes théologiens se feroient, non en paroles thénlogiques, mais en bol argent comptant (p. 81). n Puis, lorsqu'il s'agissait de dire sur quels fonds seraient
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pris les gages des professeurs publics, Ramas indiquait hardiment et à plusieurs reprises les grns revenus des couvents, des moines, des chanoines et même des évèques. « Sire, donnez-leur gages. Tant de couvents de moines, et tant de collèges de chanoines de voslrc ville de Paria, s'estimeront bien heureux et Tort honorez de faire cestedasr pense, siseulcmenlvous leur commandez(p. 14, 25)- ..Que par vostreau lorité gages propres selon le mérite de si grande profession, soyent fournis et pris des moines et chanoines. Mesme, que deux prébendes de Noslre Dame, qui n'a pas long temps ont esté ostées, soyent remises cl reprises pour les lecteurs ordinaires en théologie. Ce sera un divin bienfaiet à des hommes oputens et vivans en oisiveté ', d'ayder et entretenir des docleurs faisans profession de religion et de saincteté (p. 33, 3i)... L'université supplie que la récompense du labour public soit prise du public, aussy que les gages ordonnez aux lecteurs ordinaires snycnt assignez sur tant de rentes et tant de revenus que tiennent les moines, les chanoines, abbez et évesques (p. 94). » Enlin , tout ce qui concernait la réforme de l'enseignement théologique était d'un ïélé protestant. « Les disputes qui se fout en ce temps sont de grande e( dangereuse importance, concoruans non quelque légère cérémonie, mais tous Ie3 fondements do la religion chrastienne. Or si des lecteurs ordinaires et royaulx, bien choisis, entreprennent du lire, les uns le Vieil Testament en hébreu, les autres le Nouveau en grec, non-seulement avecques soigneuse diligence, mais avecques toute saincts piété, quelle perverse opinion touchant la religion pour-
1 II y avait il:^n]-i ;-.riip:jii:i(j;ia analogues dans la Harangue du 15S7, fol. 13 v.
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roil partir de ceux qui entendront l'un el l'autre Testament par l'interprétation de ces sainetz et grands docteurs? Mais l'Eglise ehrestienne universelle, qui est par tout le monde, par le moyen de ces lecteurs les entendroit (|>. 88) — Qu'on remette aux escolcs publiques de la théologie les lecteurs du roy ordinaires. Qu'on rameiiie l'un et l'autre céleste et divin soleil, l'un du Vieil Testament en hébreu, l'antre du Nouveau en grec. Qu'on explique librement et sincèrement la pure vérité de la religion. Que les théologiens fouillent et descouvrent les riches trésors de si longtemps cachez et perdus, ou plustosl méprisez, et les mettent au jour ; lors vous verrez soudain. ..que la coguoissanee du très-bon et très-souverain Seigneur... sera manifestée aux ehrestiens élit toutes les nations du monde. Ce qu'étant advenu, les hommes ne pourvoient recevoir un plus grand bien uy plus souhaitable de l'infinie bonté de Dieu. La théologie de Paris dépravée a dépravé et gasté Testât de la religion ; aussy estant bien constituée et réformée, elle constituera et réformera le mesme estât en son entier (p. 91, 92). a II terminait en souhaitant au roi, par-dessus toutes les vertus humaines, « une vraye religion et piété surpassant de beaucoup toutes humaines louanges 1 ».
Ramus faisait assez voir par ses actes comment il entendait «la pure vérité de la religion. » 11 avait entièrement
* Voici le jugement que Crevicr, c'est-à-dire un des historiens les moins favorables à El m ns, a porté sur cet ouvrag» : « Il contient, dit-il, plusieurs ton mm kii-^s dont on j [i roi lu- dans la stiiic. Il e>L ;iisi d'y reconnaître un homme ilVsprii , niais d'un t'sprit libre, [>orlaiit l'estime de* lumières de ion ïisiclu jnfiin'iiu un'j'iis ont:'. 1 dit tout ce -e pratiquait avant lui : s;iiis rompter un fumet de protestantisme qui se fait sm'itir uns Uvt.iirs altenliis. » T. VI, p. 96, 97.
modifié le culte qui se célébrait dans la chapelle de son collège. Il avait d'abord changé la nature des sermons qui s'y faisaient; il avait ensuite aboli les services jiour les morts et les litanies des suints. Il suivit colin d'autres cérémonies et un autre culte que ceux de l'Eglise catholique '. 11 ne pouvait rien faire qui fût plus agréable à ses ennemis. Tant que ceux-ci n'avaient eu à lui reprocher que des hérésies littéraires ou philosophiques, il avait pu se soutenir contre eux et même avec avantage. Mais lorsqu'une fois il leur eut fourni ce prétexte formidable de la religion, la lutte devint tout à fait inégale; tôt ou tard il y devait succomber.
Le chancelier de l'Hospital s'efforçait en vain d'apaiser les esprits et de ramener la paix et la concorde ; l'ambition des Guise en avait décidé autrement. Le massacre de Vassy (1" mars 1562) fut, comme ou sait, le signal de la première guerre civile. Cet odieux attentat contre des gens paisibles, qui célébraient leur culte conformément à la loi, combla la mesure des indignes traitements dont les chrétiens réformés n'avaient cessé d'être l'objet. Remplis d'indignation, ils oublièrent, pour leur malheur, cette admirable résignation qui avait fait leur force, et qui eût fini peut-être par conquérir la France, comme celle des premiers chrétiens avait conquis le monde romain. N'espérant aucune justice d'un pouvoir qui, tantôt les opprimait et les condamnait à fous les supplices, tantôt était impuissant pour les protéger, ils résolurent de se défendre par les armes. Alors éclatèrent ces guerres dites de religion, où la religion servit en effet d'instrumentà toutes les ambi-
' Nanoel, p, 71, M.
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lions et de prétexte à tous les crimes, et qui désolèrent la France à cinq ou six reprises. Riimus n'en put voir la fin; mais il assista aux trois premières guerres civiles, et il partagea jusqu'à la Saint- Barthélémy le sort de son pays et de ses coreligionnaires.
Au mois de juillet 15C2, il dut obéir à l'arrêté par lequel le maréchal de Brissac, gouverneur de Paris, chassait de cette ville tous les calvinistes « sous peine de la hart. » Ramus en partant confia l'administration de son collège à un professeur de ses amis, nommé Jean Poitevin. Mais le parlement, qui venait de souscrire une profession de foi rédigée par la faculté de théologie, avait décidé, le Ô juillet, que tous les principaux, professeurs et suppôts de l'université seraient tenus de signer cette même formule, « ce qui fui exécuté le mois d'août Suivant avec tant de rigidité, que ceux qui refuseront de signer perdirent leurs charges et leurs offices, et d'autres furent substitués en leurs places'.» L'évèque de Paris nomma pour chapelain au collège de Presles un bachelier en théologie, nomme Antoine Muldrac, qiii , ayant considéré le collège comme une dépendance de sa chapelle, s'y installa en qualité de principal ou de vice-principal, et le parlement le confirma dans cette possession, malgré ce qu'elle avait d'irrégulicr. Jean Poitevin, ie représentant de llamus, eut beau faire opposition : on lui répondit qne Mnldrac « avoit esté pourven par t'évesque de Paris, supérieur en cest endroit de la chapelle, à laquelle esloil annexée la principauté dudit collège 1 . » Cette prétention était évidem-
' Félibien, Hist. de la ville du Paria, t. 11, p. 108t. > Du Udu1*y, Hist. uniy. Paris., 1. VI, p. 6S9.