‹ Ramus Pierre de La RameeChapitre 36 sur 175 · RETRAITS A FONTAINEBLEAU · texte numérisé non relu

RETRAITS A FONTAINEBLEAU

ment contraire à la vérité ; mais on affecta de la prendre au sérieux, et l'acte de spoliation fut consommé sans plus de résistance.

Ramus avait quitté Paris avec un sauf-cocduit de Charles IX, ou plutôt de la reine mère, qui le protégeait et qui lui donna un asile à Fontainebleau '. Là, dans le palais reconstruit et embelli par François I", dans la demeure favorite de Henri II, dans les jardins tracés sous François I er , dans la belle forêt que ce prince avait fait percer, le professeur proscrit put oublier quelque temps ses ennemis et reprendre le cours interrompu de ses études. Mettant à prolil les ressources que lui offrait la riche bibliothèque royale fondée par Charles V, accrue par François I", et que Henri IV devait plus tard transporter à Paris, il partageait son temps entre les mathématiques et la théologie. Mais ni i'éloignement de cette retraite, ni la protection du roi ne purent le garantir des poursuites dont il était l'objet. L'acharnement de ses ennemis était si grand, qu'ayant su l'endroit où il s'était réfugié, ils vinrent l'y chercher sans égard pour cet asile royal. Il n'évita la mort que par une fuite précipitée. Il eut un moment la pensée d'aller en Ilalie, où l'académie de Bologne lui faisait (tes offres magnifiques; parfois aussi il tournait les yeux vers l'Allemagne, où il entretenait de nombreuses relations. Sur ces entrefaites, le bruit courut que son collège de Presles avait été livré au pillage, ainsi que sa riche bibliothèque. 11 se rapprocha alors de Paris et vînt au château royal dé Vïncenhes, probablement avec le dessein de rentrer dans la capitale

' Pour tous les détails qui suivent, voir Freigius, Vie àe Baroui, p, SI et Bnit., ut surtout Ramus lui-mema, Oralio de sua profensione.

VIE DE »\M i's.

et de reprendre son poste. Il parait du moins qu'il avait pour cela l'autorisation du roi. Mais celui qui avait pris sa place n'était pas disposé sans doute à la lui céder; car nous lisons dans l'Histoire de l'université de Paris, que le 10 février 1383, le vice-principal du collège de Presles, Antoine Muldrac, avertit l'université assemblée aux Matburius des tentatives de l'ancien principal, et qui; l'université décida qu'il ne fallait recevoir Ram us à aucun prix et d'an eu ne manière '. Bientôt d'ailleurs ce dernier fut de nouveuu contraint de s'éloigner : un attentat dont il faillit être victime l'obligea de quitter Vhcennes. Comme les routes étaient fort dangereuses, il quitta les chemins fréquentés, errant de lieux en lieux, se déguisant pour n'êlre point reconnu, et recevant ça et là dans sa fuite les témoignages de sympathie de quelques particuliers. Il a conservé les noms des hommes généreux qui le recueillirent et lui donnèrent l'hospitalité. A Royaumont *, il fut reçu par Barnabe du Faille» 1 (Faiollïus) ; et peu de temps après, à Creil, par Bertrand Magdeleine, Jean Lcbel (Bellus), et Louis Charbonnier (Carbonarius) : ce dernier était aussi savant qu'aimable , et fut pour Ramus un ami en même temps qu'un hôte. C'est dans ces courts moments de répit que, surmontant les préoccupations et les angoisses qui l'assiégeaient, il acheva son ouvrage intitulé : Etudes de physique (SclioUc physie;e) .

i Dh Boulay, L. Vf, p. 55S; Crevier, t, VI, p. 145.

' Rojaumont, ancienne abbaye près i.iinirdics : Sl'.d-j-.jI-Oïsp), et Crcil Oise). Ces dcui localités, peu (loi^nte de Paris, m'ont semblé être daignées par les ejpression s de Ramus (Schol. phys., 1, Il fin et !. Vlll (In) ; Regium montera, fteginm Croolium. Tour tous les détails qui précèdent, voir les trois biographes Freieius, Nancel et Dauosius.

taix d'amboise.

La paix d'Amboise, qui vint le 10 mars -ta6:t interrompre pour quelques années la guerre civile, mit enfin un terme à ces agitations et permit à Hamus de rentrer à Paris.

Ramus reprend son poste au collège de Presles et au collège royal. — Ses trnvaul. — Il refusa une chaire à Bologne. — Affaire des jésuites : opposition que leur fait l'unWersilé; Charpentier ne déclare pour eux. — Afiàire du collège de France: Charpanlier achéle une chaire de mathémruiques; Ramus et ses collègues s'opposent â ce Iraflc. — Charpentier esl maintenu par la faveur des Guise. — Sa fureur contre Ram us : libelles; attaques a main armée. — Seconde guerre civile; Ramus harangue les reliras. — Testament de Ramus; il part pour l'Allemagne.

L'édit de pacification rendant aux réformés leurs anciennes positions, Ramus rentra sans difficulté au collège de Presles, comme on peut s'en assurer par une requête présentée plus lard par Antoine Muldrac au parlement, et où il esl dit que « ledict suppliant (Muldrac) auroit jouy de ladite chapelle et principauté jusqties à ce que l'édit de pacification serait survenu... au moyen de quoy ledit suppliant auroit cédé le lieu audit Ramus, etc. 1 »

Muldrac, devenu simple régent au collège d'Harcourt, passa sans doute pour une victime, et la brigue qui le soutenait lui donna un dédommagement, en l'élevant

i Du Boulay, t. VI, p. 659.

DlïtiZOd D, Cl

quelque temps après à la dignité de recteur le 24 mars 1563(1564).

liamus éprouva encore moitis de résistance au collège royal, où il n'avait pas été remplacé. Seulement, suivant un usage assez ordinaire, ce fut dans son propre collège qu'il prononça son discours de rentrée, le 25 août 1563. Il y avait douze ans, jour pour jour, qu'il avait fait sa première leçon comme professeur royal. Il saisit naturellement cette occasion pour passer en revue son enseignement pendant ces douze années, et pour expliquer comment il se proposait d'en renouer le fil interrompu. Il rappela en peu de mots les dangers qu'il avait courus pendant la guerre civile ; mais ce fut pour prier Dieu d'effacer le souvenir de ces sanglantes discordes, et d'accorder une paix durable à la France et aux arts libéraux, enfants de la paix.

Dans ce même discours, il rend un dernier et douloureux hommage à Orner Talon ; il déplore la mort de cet ami, ou plutôt de ce frère, « dont le concours lui manquera désormais dans ses nouvelles éludes. >• Depuis quelques années, en effet, Talon, atteint d'une maladie incurable, avait pris les ordres, et avait élé nommé curé de la paroisse Saiiit-îVieolas-du-Chardoiinet, grfiee à Ramus, qui, étant propriétaire de celle cure, sans doute par la libéralité de Henri II, l'avait généreusement cédée à sou vieux compagnon. C'est dans cette retraite que ce dernier était mort pendant la première guerre de religion, à l'âge de soixante ans

Après avoir consacré ses premières leçons à repreu-

' nuBoulay, t. VI, p. m. Voir aussi la liste des recteurs. » Nancel, Via de RaWns, u. (0, SB.

VIE DE RAMUS

dre rapidement la grammaire, la rhétorique et la logique ', Ramus soumit à un examen sévère la physique et la métaphysique d'Aristotc, comme le prouvent deux ouvrages publiés en -loCa et 1506. Puis il revint avec plus d'ardeur que jamais à l'étude des mathématiques. Tandis que Forcadel, qu'il avait fait nommer lecteur royal, enseignait en français l'arithmétique et la géométrie au collège de France, il expliquait pour sa part tous les mathématiciens grecs dont il avait pu se procurer des copies, soit par ses propres ressources, soit par la faveur de la reine mère, qui lui ouvrait la bibliothèque royale de Fontainebleau, soit par l'entremise des ambassadeurs Arnaud du Ferrier et Paul de Foix, qui lui communiquaient les richesses de Venise et du Vatican, soit en s'adressant aux savants étrangers, comme J. Cainérarius el G. Joachim Rhéticus en Allemagne, el Roger Asham en Angleterre; il écrivait ù ce dernier dans ce but le 24 février 1564 (156o). Il achetait ou faisait copier à grands frais les précieux manuscrits où élait déposée la science des Archimède et des Proclus, et il en avait formé une collection qui n'était pas le moindre ornement de sa bibliothèque. Plusieurs de ces mathématiciens avaient été traduits en latin, sous sa direction, par Frédéric Roisner, Arnaud d'Ossat et Nicolas de Nancel '.

Ainsi, Ramus n'épargnait ni soins, ni dépense, ni travail pour achever sou œuvre au collège de France. Il sut sacrifier à ce devoir les offres brillantes de l'académie de Bologne, lorsqu'elle lui fit proposer, par l'organe

i Oralio da sua professinne (1563). Voir plus tas. p. 159.

» Ssnral, Epiai., t. 1 [Paria, 1603, iii-8'), p. StO suiv., lettre 61.

du jurisconsulte Angelo Papio, la chaire occupée jadis par Romulus Amasée, et à laquelle était attaché un traitement fort considérable. Rayle, dans l'article Ramus de son Dictionnaire (note K), s'est donné beaucoup de peine pour fixer la date de ce fait, parce qu'il ne connaissait pas les lettres adressées par notre philosophe au sénat de Bologne et à Papio. Ces lettres démontrent clairement que, si l'offre des professeurs de Bologne avait eu lieu avant 1562, la réponse et le refus ne vinrent qu'après la guerre civile, c'est-à-dire en 1563. En renonçant à des avantages très supérieurs à ceux dont il jouissait à Paris, Ramus exposait les motifs de son refus : « Je suis Français, disait-il au sénat de Bologne, et la libéralité du roi de France m'a soutenu de longues années dans mes études. Je me dois donc tout entier d'abord à mort pays, puis à mon roi. • 11 entrait dans de plusgraods détails avec Papio, et lui remontrait que son devoir, comme professeur royal, étant de parcourir le cercle entier des arls libéraux, il ne pouvait laisser sa tâche inachevée : or, il lui restait encore à enseigner la physique, comprenant l'acoustique, l'optique et l'astronomie, sans compter la morale et la politique'.

En reprenant ses cours, Ramus avait annoncé à ses auditeurs qu'il entendait laisser là désormais toute polémique et se donner tout entier à la science. Tel était l'engagement qu'il avait pris dons sou discours de rentrée au collège royal; tels étaient en effet ses sentiments et ses véritables desseins. Mais il avait compté sans ses ennemis, conjurés contre son repos.

Dans ses longues luttes contre la routine et la pedan-

< Collectai!, prœfnt., episU, sic (1577), p. 19S, 198.

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terie, Ramus avait eu le tort de ne ménager personne : aussi avait-il presque autant d'ennemis que d/admi râleurs. Les facultés de théologie et de médecine, en particulier, ne pouvaient lui pardonner ses attaques contre la paresse, l'ignorance et la cupidité de leurs membres. Mais parmi tant d'adversaires intéressés de toute réforme et de tout progrès, soit en religion, soit en littérature ou dans les sciences, le plus fougueux et le plus implacable, à coup sûr, était Jacques Charpentier, homme d'esprit, comme on a pu le voir, mais d'un savoir médiocre, fort intrigant d'ailleurs et qui avait acquis à prix d'argent ses grades et *us dignités. Humus, qui le méprisait profondément, n'avait jamais daigné répondre à ses pamphlets ni s'occupur de lui. A cette époque, un de ses disciples les plus distingués, Arnaud d'Ossat, le môme qui plus tard fut cardinal sous Henri IV, crut devoir témoigner sa reconnaissance à son maître, en prenant ouvertement la défense de ce dernier contre les attaques d'un adversaire dont l'ignorance égalait à ses yeux la violence. H publia dans cette intention un écrit qui eut alors du succès, mais sur lequel je ne puis m'arrèter ici. Je rapporterai seulement quelques lignes d'Amclot de la Houssaye, dans sa Vie du cardinal d'Ossat : « En 1EIC4, dit-il , il fit paraître une petite dissertation intitulée : « Exposilio ArnaldîOssali in disputationem Jacobi Carpenlarii de metbodo, u qui est une défense de la dialectique de Pierre de laltamée contre Jacques Charpentier, docteur en médecine. Ce petit ouvrage critique lui fit d'autant plus d'honneur qu'il en lit beaucoup à la Ramée, qui avait été son maître en philosophie au collège de Preslcs, et qu'en donnant au public ce premier échantillon de son esprit, il satislil encore

TVRNÈBE ET RAMUS. 1$$

pleinement au devoir de la reconnaissance. Charpentier répondit à d'Ossat 1 , mais ce fut par injures, comme font ordinairement ceux qui n'ont rien de meilleur à dire. 11 le traite de magistellus trium lilerarum, ou, selon notre mot vulgaire , d,e sot en trois iettres. » Une réplique spirituelle et incisive de d'Ossat provoqua un second volume d'injures de la part de Charpentier, qui, dans sa colère croissante, s'en prenait à Ramus, véritable auteur, suivant lui, des écrits publiés par son disciple '.

Tandis que la haine de Charpentier semblait s'envenimer chaque jour, il s'opérait nu contraire un rapprochement entre Tnriièbe et liaoms. Déjà celui-ci, dans son discours de rentrée de lotiJ, avait adressé . son collègue les éloges auxquels il avait droit par son grand mérite. A l'tipèfu d'aniuioîiilu qui lus divisait autrefois, avait succédé une uoble émulation. Ce furent encore de beaux jours pour le collège Je h'raflce et l'université de Pari* que ceux où l*on vuyail enseigner en même temps Adrien Turnèhe, Denis Lambin et Uamus, unis par l'estime et l'amitié, rivalisant seulement de science et de talent. Le célèbre publiciste Hubert Laoguet, qui étaif alors à Paris, écrivait à J. Camérarius, le 6 mars 1564 : a Le public se porte en foule pour entendre Itatnus, qui enseigne de nouveau l'éloquence. » Et l'année suivante, le 22 mars 156b , il lui écrivait encore : «L'université de Paris reprend peu à peu sa splendeur. Une lutte est engagéeentreTurnèbe et Ramus. Tandis que l'un attaque

< Ad Eiposil. diepul. de melhodo, contra Thossalum Ossatum, Acad. Paris. Metliodicum, Responsio. Paria, Bnoti. 1BB(, là-1*.

> Arn. Ossali Addiiio ad exposilinnem da roethpdo. Parisïls, apod A. Wechelum, 1S64, k-»', 8 feuillets.

VIE DE RAMIjS.

Arislote et que l'autre le défend, Lambin donne une édition de Cïcéron où il a corrigé, dit-on, cinq ou six mille passages » Ainsi l'enseignement public jetait une dernière et brillante lueur, dans l'intervalle de deux guerres civiles. Peu de temps après, le 1"" juin 1565, Languet annonçait à son ami la dangereuse maladie à laquelle Turnèbe devait succomber au mois de septembre suivant. Ramus et Lambin, de leur côté, étaient détournés de leurs études par deux événements d'une importance diverse plutôt qu'inégale, le procès des jésuites d'une part, marquant la décadence de l'université, et de l'autre, une scandaleuse candidature au collège de France, où l'on vit la science sacrifice à la politique et au fanatisme.

Tout le monde connaît l'histoire de celle compagnie fameuse par son habileté, dont le but avoué est d'extirper toute hérésie et par conséquent toute liberté de conscience, et qu'un pouvoir ne saurait patroner ni même autoriser sans se faire du même coup l'instrument de l'intolérance et de la persécution. La secte, ou plutôt la milice redoutable organisée par Ignace de Loyola, vise ouvertement à la domination temporelle, contrairement à la parole de Celui qui avait dit : «Mon royaume n'est pas de ce monde. » On peut donc affirmer qu'elle ne représente point une croyance, mais une ambition subversive de toute paix comme de toute liberté. Aussi l'Eglise, qui s'en était passée durant tant de siècles, a-t-e!Ie accueilli en général avec crainte et défiance des serviteurs trop zélés peut-être pour ses intérêts; et plus d'un Etal catholique a prouvé par ses acles que cette société secrète lui

< Lettres d'Hubert Languet à J. CamSrarius (Édit. de Gruningue, 1I4B, in-iï, Î8t p.), leUre *iu. P- 33. et lettre ivi, p. M.

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