‹ Ramus Pierre de La RameeChapitre 38 sur 175 · LUTTE CONTRE CHARPENTIER · texte numérisé non relu

LUTTE CONTRE CHARPENTIER

Charpentier ne fus! receu, qu'il n'eustesfé premièrement examiné sur le fait îles mathématiques, et qu'en entérinant les lettres patentes du roy, le semblable fust à l'avenir observé en la promotion de ceux qui voudroient estre professeurs du roy. Contre cecy Charpentier, qui sçavoil se jouer de sa langue et de son esprit, ne révoqua du commencement en double qu'il estoit peu versé aux mathématiques, eeqùelles loulcsfois mettant en jeu la rencontre de Cicéron, si on luy eschauûoil la cervelle, il se monstreroit grand inaistre et docteur passé en trois jours, comme faisant peu de compte et mettant sous pieds cette objection. Mais pour récompense il coucha principalement de sa personne , que dès et depuis vingt ans en là, il avoit bien mérité des bonnes lettres dedans l'université, dont il pouvoit produire pour pièces justificatives une infinité de lesmoins ses disciples, tous personnages d'honneur et de qualité; que pardegrez il avoit acquis quelque renom : premièrement régent grandement recognu, puis procureur de sa nation, puis recteur, et finalement entre ses compagnons avoit sans aucun contredit obtenu le premier lieu de licence en la faculté de médecine. Te, lumen l que nul ne pouvoit ou devoit lui envier ce nouveau grade de professeur du roy, et que s'il n'estott capable pour enseigner les mathêmati-

céron, que c'estoit une question pythagoricienne, qui vouloiteslre traités un Pilencj aicc ur. crajou et une L.u.le, avec uuu rc-j^lu et un compas. Je prémunit- lu livre o'iiueliiie ijni avoit. nlian* Danii'cstrc... Je ieis iiislance que waislre Jacques Oiai petitier prini eu livre, et s'il teavoit demonstrer une seule proposition de toutes celles qui y sont contenues, que je serois des siens. Jamais ne fut postula par moyen aucun de lui faire parler un seul iiutde ma llnî ma tiques, o Rernonstrance au conseil privé, p. 19, JO. Cf. Àct. roatb. sec.

Vip m ftA^DB.

ont*, H y «uoif en luy ime mfwili d'autre tubjtctt dont ijt poupoit acçommodtr k public par m iecturet, au contentement d'wn chacun. Je vous .ay réduit en pe(jt volume les plaidoyer de l'un ei de J'autre, qui toutesfois occupèrent l'audieuee toute une matinée. Enfin la cour, après avoir veu ces deux champions vaillamment combattre, leur donna un bola, etc. »

(Ju des arguments de Charpentier qui produisirent le pins d'effet sur la cour, c'est qu'en supposant qu'il dût être soumis à une épreuve inouïe selon lui , l'examen ne devait pas être fait par Ramus, qui était son rival. Mais la réponse de Ramus sur ce point me parait tout à fait victorieuse. « Vous prétendez que Rarnus est votre ennemi; mais quelle preuve en pourriez-vous alléguer? Avez-vous jamais reçu de moi le moindre dommage, et dans cet'e affaire ne vous*vais-je pas maintesfois averti, en particulier et fraternellement, des conditions établies

par le roy pour la profession royale? Huit autres

lecteurs royaux demandent cet examen et poursuivent avec moi cette affaire : leurs signatures en font «foi, leur requête a été déposée au parlement, el pourtant

vous osez affirmer que je suis votre seul adversaire!

Ce n'est pas moi seul qui m'oppose à voire admission ; ce sont tous ces professeurs royaux , et nqn-seule.ment ceux-là, mais encore Euclide, Arcbimède, Ptolémée, et

tous les mathématiciens du monde On soutient que

c'est la première fois que je soulève cette question de l'examen; mais rien n'est plus faux : car c'est sur ma requête que le cardinal de Lorraine a «xigé un pareil examen, il y a dix ans, de mon propre élève, Jean Pœna. Plus tard, après ia mort de Paschal du llamel, et avant

LUTTE COJiïBK CHAHPKVTir.il.

la nomination of&cielle <J.e Dampestre, Jean deMoslluc,

évëque de Valence, accédant à mes prières et poussé par son zèle pour les arts libéraux, avail écrit au roi pour obtenir qu'il y eût un mmen public Mais, diton encore, je n'en ai pas appelé d'autres à l'examen. Je le confesse; car je ne suis doyen que depuis peu, et l'ordonnance du roi est trop récente pour que j'en aie pu faire déjà l'application. »

Quoique Charpentier avouât sa profonde ignorance en grec et en mathématiques, quoiqu'il eût écrit et signé cet aveu : « J'ignore la langue grecque et les mathématiques, je dois l'avouer (snm aïvaïpaÉïïroç, àfiiafiitormç , agnosco hoc quoque) ; » quoiqu'il eût même affecté un profond mépris pour les mathématiques, qui étaieut, disait-il , un jeu d'enfante, *t qui, comparées à la métaphysique, lui semblaient une fange où un porc seul (ftamus) pouvait se complaire 1 ; néanmoins le parlement lui tint compte du zèle qu'il afiiehait pour la religion catholique, aussi bien que de ses services dans l'enseignement de la philosophie d'Aristote; et comme il offrait de se mettre au courant des mathématiques en moins de trois mois, l'avocat générai Baptiste Du Mesnil, après avoir remontré « que c'esloit chose périlleuse de com- « mettre une profession royale à un homme qui confes- «soit n'y scavoir rien : toutefois, dil-il,pour trois mois; « non forcé; nous vous prenons au mot. « Charpentier fut donc maintenu par provision, et autorisé à ouvrir son cours, à la condition expresse d'enseigner les éléments d'iiuclide dans trois mois, et de faire alors un essai iui-

1 Scholie maitiamat. (1SS9), L 1., p. Si. Jac. Carpent. ad Exponl. de méthode, comra TbaBsalum Ossatum, elc (lS6i), fol. 11 v.

VIE DE RAMUS

vant sa promesse : triste mesure et bien peu digne de l'illustre école où on l'appliquait'. Voici du reste, en partie, l'arrêt du parlement qui donne dans un style assez curieux une idée très nette de toute cette affaire 1 :

" Entre M 1 ' Pierre de la Kamée demandeur à l'entérinement de certaine requeste du a mars d'une uart, et II e Jacques Charpentier défendeur d'autre. Après que du Mesuil pour le procureur général du roi a dit que.... Au moyen de quoy après avoir communiqué par ensemble sur la l'equcsie. présentée par la Rainée, ont advisé et remoitslre à hi cuur qui' les professeurs et lecteurs ilu Roy sont institue! pour lire et enseigner des professions plus nécessaires el requises, centime la langue latine, grecque e( héliraique. en médecine, p':iiloM>ptiie et mathématiques. Viav esi qu'il n'y a eu aucune détermination par écrit, combien y en doit avoir d'establis en chasetinc des dites professions , sinon par une forme de police et observance qui semble avoir quelque chose de buti. Ne doute pas qu'il n'y en ail deux pour les lettres grecques, deux pour la philosophie, el deux

et fort nécessaire, en laquelle il y a moins de lumière et adresse pour y Unire les estudiarils , ains est celle scieure innovée ud iim/tis quodammodo magistral et ad primta studio, , par faule de bons lecteurs ou bien d'auditeurs qui ayent voulu el désiré y estre instruits El ou! bien peu de i;eus veu lire Eucliilc eu ceste université , combien que à la diligence de la liainée il ail eslé osdaircy a . Vray est qu'il y a eu peu d'auditeurs, pour eslre cette entreprise fort grande et dont bien peu de gens ont eslé capables. Et le roy, qui veut avoir un collège pour exercer les principales sciences en ceste université, ne veut pas laisser derrière les mathématiques. 0 ronce de nustre temps en a esté le premier prulesscur: après, l'aschalius; par sa morl Dampestre pourveu, lequel a eslé conseillé Je céder, pour ne luy eslre cette profession à main, et en sa place Char-

1 Collectan. pra-fat., epist., orat., etc (1577], p. 5tV * T)u Boula;, t. VI, p. 650 et suiv.

s Charpentier bu taisait de cela même une arme. Il était inutile, suivant lui, il' expliquer Euclide si les autres malht'niatirieiis, puisque Hamus les avait expliqués pendant deui aua (Scholœ matnem., edit. de 1569, Errata, ad pag. 40, v. S3).

ÀRHET DU PARLEMENT.

penlier est pourveu par le Roy : sur quoy y a eu quelque émeute, pour raison de laquelle ou a eu recours au Itoy, afin d'éprouver ceux qui y entreront. Et de fait y a lettre en papier dudit seigneur, pour les éprouver par les autres lecteurs du Roy : lesquels assemblez ont bit entendre i Charpentier qu'il fatlail subir examen, qui ne le veut souffrir, et sur quoy ils ont esté remis pour estro ouys.

« Est et consiste la question pi s'offre en deux points. Le premier de admittendo vel non admitlendo Curpenlario in hue gentis professtonis. 1,'autre pour sa preuve et examen. Ad 1. pour son regard et omnium judicio, il a grande el longue recommandation et a beaucoup mérité, comme ses lettres et scavoir le témoignent assez connu par un chacun; hoc unum et soluni objic.it.ur, quod ipse con- Tessus est , quia ùy^/^rn sit , n'ayant fait profession en mathématiques. Aussi il prend son litre de lecteur en philosophie et mathématique. En quoy est à craindre que la philosophie ù lui fort familière ne lui fasse laisser ou discontinuer les mathématiques, qui eslla place que l'on désire a présent estre remplie Joinct la règle commune qui veut que ut quisque quam novit artem in hac se exer~ ceat, et. une autre, ne sutor ultra crepidam. Vray est que si Charpentier, qui a l'esprit si heureux, s'y veut exercer, en peu de temps il en sçaura beaucoup , car n'y est l'éloquence si avant requise , mais plutftt une marque et signe du doigt avec un crayon.

« L'autre difficulté est pour l'cxamsu, disant Charpentier que jusques ici l'on n'a examiné aucun poumu d'estat de professeur et lecteur public, que néantmoins l'on veut commencer à luy, ce qui ne lui semble raisonnable, quijam super his probatus, de'mde ores qu'il fust sujet à l'examen, qu'il ne doit estre fait par Ramus, attendu leurs contentions et verbis et scriptis assir/ cmimii*s pm re lileraria... ' Au moyen do quoy leurs conclusions seront, après avoir par la

cour ouy l'un et l'autre que pour cette fols et par provision â

l'avenir il y ait en l'université deux lecteurs du Roy en mathématiques, deux en philosophie, deux en médecine el deux en grec, suivant la volonté du Roy. Qu'il soit enjoint aux professeurs et lecteurs du Roy faire leur devoir, sans discontinuer leurs leçons ne s'écarter de leurs professions ; et si Charpentier y entre par provision, que, ce soit suivant son offre de lire et interpréter la sphère et livres d'Euclide, avec ce qui appartient et est requis pour la science des mathématiques...

Ce fait, les dits de la Ramée demandeur, et Charpentier défendeur présents, ouys l'un après l'autre. La cour en entérinant la re-

VIE DE HAMUS

queste faite par le procureur général du Boy, et ayant égard aux conclusions par lui prinses, ordonné pour l'advenir, quand aucun sera pourveu par le Roy d'un estât de lecteur du Roy, il sera ouy el examiné par gens à ce connaissant et expérimente? en la profession dont le poursuivant sera pourveu, vu la piv.-eniv de dm\ conseillers d'icelle, qui a ce seront commis, ensemble le procureur général du Roy, ou l'un des advoeafs dndil seigneur. Et pour le regard de Charpentier pourveu par le Roy, la cour pour plusieurs bonnes causes justes et raisonnables considérations, ordonne par manière de provision, et jusques a ce que autrement en ait esté pou rveu qu'il

jouira du bénélire de lecteur du Hoy, suivant ce qu'il a préscnl émeut offert et promis, à sf avoir que dedans trois mois il commencera â lire Aristate au livre De Cœlo, le livre de la Splifre de Procius, ou bien les Eléments d'Euelide et de Sacro Rosco ; et au surplus mettront ceux qui ont esté cy-devant pourveus par le Roy des eslats de lecteurs el professeurs royaux en cette ville, leurs provisions devers la dits cour dedans Irois jours, pour ieelles veuës el communiquées au dit procureur général, et luy ouy en ses conclurions, ordonner ce que la raison pour la distinction des professeurs et de la profession qu'ils font Le H mars tË6S()S66). »

Charpentier, ne trouvant pas l'arrêt du parlement assez favorable, à ce qu'il parait, eut soin d'y faire quelques changements de rédaction qu'un greffier complaisant accueillit, et qui se retrouvent dans le texte que je viens de citer. Voici du moins le récit de Ramus :

a Huit jours après cet arrest, je trouve que maistre J. Charpentier avoit icy employé la subtilité de son esprit à spécifier ses offres. 11 avril fait offre de satisfaire des mathématiques en trois mois; il insère en son arrest qu'il commenceroit dans trois mois ; en quoy vous voyez qu'il fait de la fin le commencement, et retranche toute limitation.... Voilà l'esprit de nostre mathématicien.... En second lieu, il y avoit en sa provision une conjonctive de lire en mathématique (sic) et philosophie. Cela luy estoit fort contraire : il s'avise par sa logique de conver-

Cli* BPS NT 1ER AU COLLÈGE ROYAL.

tir ta conjonctive en disjonctive , et mot en son arrest , qu'il liroit en mathématique (sic) om philosophie. 11 n'y met point ces mots-là, mais il y met l'équivalent, qu'il liroit Aristote et Proclus, ou les Eléments d'Euclide et de Sacro Bosco. »

Charpentier commença donc à lire Aristote au livre De Cœlo, Dans son discours d'ouverture, il raconta à sa guise toute l'histoire de la chaire dont il prenait posses- * siou ; il se décerna à lui-môme toutes sortes d'éloges et éclata en violentes et grossières invectives contre sou adversaire qu'il traitait de vieux radoteur, etc. Enfin, triomphant à grand bruit : a Je l'ai emporté sur lui, disaitil, quelle gloire! n'ai-je pas le droit de m' écrier : Meurs, Charpentier; après avoir vaincu Ramusen présence d'un si grand nombre d'hommes illustres , tu vas monter au ciel 1 ! » Voilà sans doute ce que les partisans de Charpentier appelaient son éloquence. Il eut à cette première leçon un grand nombre d'auditeurs; mais dès qu'il eut abordé le sujet de son cours, il en perdit la plus grande partie : « Maistre Charpentier, dit Ramus, a esté contraint non longtemps après de quitter son Aristote, pourtant que n'estant seulement à la quatrième partie de son livre, il se vit réduit de deux mille escoliers qui estaient à la première leçon, à treize pauvres galoches. » Puis il expliqua pendant trois mois les Commentaires d'Akiuoûs sur la Philosophie de Platon, et l'on ne prévoyait pas qu'il dût jamais parler de mathématiques. Mais ce qu'il y avait de plus grave , et ce que les lecteurs du roi virent avec

• Oratio liabila Init. prof., Paris, 1568, in-8°, fol. «t. Morere Carpeniari! Nunc enim in tinta hominum nobiliesinioram frequenuaviclo Rama in cœlnm asrandeB. •

indignation, c'est que le nouveau venu qui n'enseignait môme pas la science dont il était chargé, exigeait un salaire de ses auditeurs, Ramus, qui depuis longtemps demandait que l'instruction supérieure fût absolument gratuite, ne pouvait laisser passer sans protestation un fait aussi monstrueux. Ayant obtenu une audience au Conseil privé du roi, en janvier 1567, il y prononça une éloquente Remonstranee en français, dans laquelle il fit valoir ce grief, ajouté à tant d'autres : « Messieurs, dit-il , pensez l'insolence de ce docteur. Il y a eu jusqu'icy au collège du roy de grandes povrelez. Nous avons attendu un an, deux ans, troisans, quatre ans, sans recevoir aucun gage. Jamais, toutesfois, ne se trouva lecteur du roy qui prinst jamais un seul denier des escoliers pour la lecture royalle, eteetapprentif, voire non apprentif, qui n'est qu'à la porte, qui n'est encore entré, et qui n'entrera jamais, si ce petit abécédaire d'Euclïde en est ouy, au beau commencement va maquignonner la lecture royalle! Que feroii-il, s'il estoit le plus ancien et le doyen de ceste compagnie? » (Voir plus bas, III* partie, ch. ï.)

Là encore, Ramus fournit la démonstration péremptoire de l'ignorance de Charpentier en grec et en mathématiques : « J'avais presque oublié l'une des singulières louanges de nostre professeur, qui entend autant en la langue grecque comme en la science des mathématiques; et néantmoins, pour persuader aux simples idiots qu'il estoit fort sçavant en grec, il a fait imprimer Alcinoûs en latin soubz son nom, comme s'il en eust esté le vray translateur; et sur ces entrefaites un estudiant de l'uniyersités'est venucomplaindreàmoydece que ceste translation luiavoit esté soubstraile parce vénérable docteur.

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