‹ Ramus Pierre de La RameeChapitre 41 sur 175 · DISCOUHS AUX RE1TRES · texte numérisé non relu

DISCOUHS AUX RE1TRES

mandes qui eurent plus d'égard à la bonne volonté qu'à l'effet 1 . » Brantôme (Hommes ill., dise. LXVI) complète ce récit, en nous apprenant comment les troupes allemandes Turent amenées à se contenter d'une somme qui était à peine le tiers de la somme promise ; ce fut, suivant lui, un effet de l'éloquence de Ramus. Voici comment il raconte ce fait : « Au bout de quelque temps, luy (Ramus), s'estant rendu huguenot, et estant en la compagnie de messieurs le prince et admirai, au voyage de Lorraine, et leurs reistres, qu'ils avoient fait venir, ne voulant passer vers la France qu'ils n'eussent de l'argent ; après qu'ils en eurent un peu touché par quelques bourcillements que les huguenots eurent faits entre eux, et que M. Ramus les eut haranguez, ils en furent gagnez et menez au cœur de la France, pour y faire assez de maux. Ce monsieur Ramus, ajoute l'historien, fut tué au massacre de Paris, dont ce fut grand dommage. »

La paix qui survint, à la fin de mars 1568, permit à Ramus de retourner à Paris. Il trouva le collège de Presles occupé par le même Antoine Muldrac, qu'un arrêt du parlement y avait déjà installé comme principal, en 1562. Néanmoins il y rentra sans plus d'opposition qu'après la première guerre civile. Sa bibliothèque avait été pillée : les rayons en étaient vides. Du moins Reisner, qui était resté à Paris, avait pu soustraire aux mains des pillards le manuscrit des Sckolœ mathemaliciB.

1 De Thon, liï. XLII. • Il arriva alors, (lit Méieriij (Abrégé clironol., i l'an Dée 1567), ce qu'on n'avait jamais vu : les gêna de guerra du prince, mémo jusqu'aux goujals, taoursillèrent volonlairemunl pour fairo une partie ilecetlesomme; et ainsi une armée en uaya une autre, qui «oit do 6,900 chevaux et de quelque trois millu fantassins, u Ci. II. Langue!, Lettres ù J. Camerariui (edit. de 16t»), f. 7S, 77, 13.

VIE DE RAHUS.

Mais à peine de retour, Ramus s'aperçut aisément qu'un nouvel orage se préparait, et, comme il projetait depuis longtemps de faire un voyage en Allemagne, il demanda pour cela un congé. Le roi, en lui accordant sa demande, lui confia de plus la mission de visiter les principales académies de l'Europe '.

Avant de quitter Paris, il voulut laisser un témoignage de son zèle pour les mathématiques. Il fonda par son testament, en date du 1" août 1568, une chaire de mathématiques au collège de France, en y consacrant la plus grande partie de ses rentes sur l'hôtel de ville. Nous donnerons plus loin (chap. X, fin) cette pièce intéressante, où l'on verra que Ramus se souvenait toujours des services que lui avait autrefois rendus son oncle maternel Honoré Charpentier.

En même temps, il adressait au recteur (Claude Sellier) et à l'université de Paris une lettre d'adieux dont voici la traduction (Collect. prœr., episl., etc., p. 206)* :

«De près ou de loin, dans le malheur comme dans la prospérité, j'aurai toujours le même zèle pour vos intérêts. Vous avez dans vos registres deux gages de mes sentiments pour vous: c'est le récit des deux missions que vous m'avez confiées, l'une pour votre liberté et pour la confirmation de vos privilèges, l'autre pourvoira salut et pour arracher à une mort cruelle les enfants de l'université. Je me suis efforcé en outre de contribuer à l'honneur de cette académie en consacrant mes veilles à

' CollecUo. prsfat., sic-, (1M7), p. 189-1M.

* On lit dans un manuscrit de la Bibl. imper, (ecilect. Dupuy, vol. U7, p. lil) uns copie ds cette lettre précédée de conjectures asseï plausible*, mais dont l'auteur m'est inconnu. ,

ADiKUX A L'UNIVERSITÉ.

l'étude des arts libéraux. Aujourd'hui, voyant combien les circonstances sont peu favorables à mes anciens travaux, j'ai sollicité du roi un congé d'un an et une mission libre pour visiter les académies célèbres du monde chrétien, et pour conférer avec les hommes les plus remarquables par leur esprit et leur savoir. La seule condition qu'il ait mise à celte faveur est que je rendrais compte de mon absence à l'académie à qui je dois ma première instruction et mes progrès, et que je lui rapporterais le tribut de ma reconnaissance, ou mieux encore, de ma tendresse. En quelque lieu donc que la fortune le conduise, Pierre de la Ramée sera toujours, n'en doutez pas, très désireux de votre grandeur et dévoué à votre service. Adieu. »

Voyage en Suisse et on Allemagne. — Ramus pari en compagnie d'Hii berl Languel. — Son arrivés à Strasbourg : Jean Sturm. — Séjour à Bille. — L'académie du Strasbourg nu veut point de liamus comme professeur. — Escursîon à Berno ot a Zurich : Henri Bullinger. — Séjour S Heidelberg : lulte entra l'électeur palatin et l'université; cours sur Cicércn. — Ramus visite Francfort, Nuremberg, Angsbourg. — Genève : Théodore de Bèze. — Leçons a Genève et à Lausanne. — Propositions faites a Ramus par divers souverains. — Betouren France.

Ramus se mit en route pour l'Allemagne dans le mois d'août 1568 avec deux de ses disciples, qui lui servaient de secrétaires, Frédéric lleisner et Théophile Banosius'. 11 avait encore au début un autre compagnon de voyage, Hubert Langue!, qui, après avoir passé un mois à Paris, avait quitté une ville où, malgré son caractère diplomatique, sa vie n'était pas en sûreté*. Ils coururent quelques dangers en traversant la France; on les arrêta plus d'une fois, et ils se virent menacer de mort connue émissaires du prince de Condé. Le sauf-eonduilde Charles IX les tira heureusement d'affaire, et, après plusieurs aven-

i Ce dernier, dans sa Vie de Ilamus (p. SG-31), a raconté ce voyage ; on en trouve aussi une relation dans les biographes Nancel et Freigius. • Lettres à J. Camérarins (édit. précitée), p. 18-gs.

dires «le ce genre', ils arrivèrent enfin en Allemagne. Là Itamus devait trouver, pendant deux ans, non-seulement un asile assuré , mais encore l'hospitalité la plus honorable; partout on s'empressa d'accueillir avec distinction un homme dont on admirait le génie , et qu'on avait surnommé le Platon français.

Strasbourg lui rendit les premiers honneurs ; Strasbourg, ville allemande alors, mais qui , si elle eût fait partie de la France, en eût été, comme aujourd'hui, l'un des principaux centres dans l'ordre intellectuel. Les quatre voyageurs y arrivèrent ensemble en septembre 1568. A leur entrée dans la ville, ils rencontrèrent une noce fort nombreuse, qui aussitôt les entoura et leur fit cortège. Ramus , dont le nom était acclamé par cette foule, fut complimenté et harangué comme s'il eût été quelque prince faisant son entrée solennelle.

Une hospitalité cordiale l'attendait chez le célèbre humaniste Jean Sturm , fondateur et recteur de l'académie de Strasbourg. Sturm était un protestant zélé, qui même devait plus tard être victime de son dévouement à la cause des réformés de France. Il entretenait on Europe une vasle correspondance, et il avait écrit plus d'une fois à Hubert Languct, et sans doute aussi à Itamus. 11 avait bien des points de contact avec ce dernier, qui avait autrefois suivi ses cours à Paris. Leurs doctes entretiens portèrent sur l'étude des arts libéraux, sur l'éducation de la jeunesse, sur la nature et l'effet des récompenses et sur les moyens d'inspirer aux bons esprits une vertueuse émulation.

1 Collectai!, prafat., eptit, etc. (15771, p. 190.

VIE DE HÀMKS.

Un autre savant de Strasbourg, Conrad Dasypodius, fit de son côté beaucoup d'accueil à l'hôte de Jean Sturm, et mit à sa disposition une riche bibliothèque.

L'académie et le gymnase, à leur tour, donnèrent au philosophe français un témoignage public de sympathie, en lui offrant un banquet. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans le journal manuscrit du scholarque Charles Mueg 1 : a Yers le S septembre 1568, un banquet a eu lieu à l'auberge du Cerf, en l'honneur de Pierre Ramus, professeur royal à Paris. Les régents (du gymnase), les professeurs (de l'académie) et d'autres personnes encore s'y pressaient autour de trois tables. » Il parait que les étudiants voulurent avoir aussi leur banquet à cette occasion, s'exposant, par ce petit désordre, à une réprimande, comme on le voit par le même journaj, où il est dit, sous la date du 12 octobre, qu'on devra « rechercher quels sont les étudiants qui ont fait un repas au Cerf, lorsque les professeurs et les régents y ont dîné avec Ramus. »

Tel fut l'accueil que Ramus rencontra en mettant le pied pour la première fois sur le sol allemand, et l'on verra que la suite de son voyage répondit à ce début.

En quittant Strasbourg et son ami Hubert Languet, qu'il devait rencontrer plus tard, Ramus se dirigea vers Bâle, où il avait de nombreuses relations. Dans ce trajet il passa par Fribourg en Brisgau. Il n'y resta qu'une soirée et n'y coucha qu'une nuit: mais il trouva moyen, dans ces quelques instants, de voir un mathématicien dis-

" Je dois OOlU communication à mon savant coreligionnaire et ami U. Charles Schraidt, professeur a la faculté de théologie de Strasbourg, membre correspondant de L'Institut, etc.

SÉJOUR A BÀLE.

ion

tingué de l'endroit, Erasme Oswald Schreckenfuchs ', beau-père de Jean Thomas Freigius de Bàle. 11 étudia curieusement dans la bibliothèque de ce savant une sphère céleste construite en fils de laiton, d'après le système de Copernic, ce qui alors , à en croire Freigius, était une sorte de merveille.

De Frihourg il vint à Bàle, et remit tout d'abord à Freigius une lettre de son beau-père, Freigius était professeur de rhétorique ; il connaissait déjà les écrits de Ramus ; il fut entièrement gagné par ses manières et par ses discours, et il devint, à partir de cette époque, le plus fervent de ses disciples. C'est à Bàle que Ramus fit son plus long séjour : il y passa la fia de l'année 1 568 et la plus grande partie de l'année 1569. Là, il retrouvait plus d'un ancien élève: l'imprimeur Jean Hcrvagius, les professeurs Jérôme Wolf, Théodore Zuinger et bien d'autres qu'il serait trop long d'énumérer. Tous revirent avec joie un maître qui avait été pour plusieurs d'entre eux un bienfaiteur*. Théodore Zuinger, en particulier, fut heureux de pouvoir lui rendre avec usure sa généreuse hospitalité, Jet ce professeur ayant eu alors un fils, pria Ramus de vouloir bien lui servir de parrain. L'enfant reçut le nom de Jacques : ce fut sans doute un pieux hommage à la mémoire de Jacques de la Ramée, le père de notre philosophe. Quoi qu'il en soit, Jacques Zuinger fut plus tard un médecin distingué et l'éditeur du grand ouvrage de son père, le Theatrum humanœ vita! a .

" $6 en 1511, mort en 1B78. Voir la ttinlioth. do Boissard. * Voir plus bas, chap. X.

J Voir la Vie ds Th. Zuinger par Félii PlaWr, en ttte du Thoalrum humant vifce Theod. Zuiiigeri, Baie, 1604, in-f°.

194 VII. DE RUCLB.

Les personnes avec qui Ramus entretint les relations les plus survies et les plus intimes furent , après Zuinger et Freigius, le grammairien Félix Plalcr, qui fut en 1570 recteur de l'académie, les savants Conrad Gesner, Basile Amerbacl), les sénateurs Bernard et Théodore Brançlt, les théologiens Simon Sulccr, Ulrich Coecius , Jean Bràndmuller,Samuel Grynjcus, et enfin Jean Hospinien , dont il s'efforçait d'humaniser le profond savoir.

La ville de Baie et les souvenirs qu'elle lui offrait lui étaient pour ainsi dire un objet de culte. 11 était logé chez une femme d'une grande piété, nommée Catherine Petit, la même qui avait été autrefois l'hôtesse de Calvin à Bâle, et il se plaisait à lui entendre raconter la vie du grand réformateur, dans le temps même où il écrivait l'Institution chrétienne, ce chef-d'œuvre do la théologie en France au XVI e siècle. Ftamus était pénétré de vénération, en évoquant le passe encore récent et déjà si glorieux de la lîéforme française De même lorsque "dans sa promenade du dimanche, » il passait devant le monument consacré par les Bàlois à la mémoire d'OEcolampade, il ne se lassait point, dit-il, d'admirer le chef-d'œuvre qui représentait la mort de ce théologien si pieux, si savant et si modéré. Ce spectacle, ces souvenirs et bien d'autres encore qui se présentaient en foule à son esprit, étaient de nature à raviver sa propre piété. 11 profila de son séjour à Baie pour suivre assidûment les cours desdeux théologiensSulceret Coecius, dont l'un expliquait l'Ancien Testament en hébreu et le Nouveau en grec. «Alors, dit-il, se réalisa pour moi le vœu qui avait failli

1 Ces détails et ceuï qui suivent nous sont donnes par Bamns luimême, dans l'écrit qu'il publia plus lard sous le titre de Basilea.

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