‹ Ramus Pierre de La RameeChapitre 42 sur 175 · SÉJOUR A BAIE · texte numérisé non relu

SÉJOUR A BAIE

me couler la vie, lorsque dans le Profimedc la réforma lion de l'université de Paris, j'exhortais nos théologiens à puisera ses véritables sources la pure doctrine de la Parole de Dieu, alin de pouvoir l'enseigner à leur tour. » C'est eu effet pendant son séjour à Baie que Ramus étudia plus particulièrement la théologie chrétienne ramenée à ses premiers principes, c'est-à-dire à la lecture cl à l'expli-. cation de la Bible; et suivant sa méthode habituelle, il consignait pa« écrit les réflexions que lui suggérait cette élude, préparant ainsi l'ouvrage qui fut publié après sa mort par les soins de Banosius, sous le litre de Commentaires sur la religion chrétienne. Sa conduite et ses discours, d'accord avec ces hautes et sérieuses pensées, frappaient d'admiration ses amis, surtout FreigiusetZuinger. Ce dernier poussait même si loin l'enthousiasme , que Ramus crut devoir un jour lui reprocher cet excès d'estime pour un étranger qu'il ne craignait pas de mettre au-dessus d'OEcolampade '.

Cependant Ramus n'oubliait pas ses anciennes études: loin de là, il songeait à employer les tristes loisirs que lui donnait la prolongation de la guerre civile, pour faire connaître à Strasbourg, sous les auspices de J. Sturm, sa méthode d'enseignement. Voici en effet ce qu'on lit dans le journal manuscrit du scholarque Charles Mueg, à la date du 16 juillet 1569 : « Pierre Ramus lui a écrit (à J. Sturm) qu'il est prêt à accepter une place au gymnase, fût-ce même en quatrième. Sturm dit que sans doute c'est un hérétique en Aristote et en Eiiclide, et qu'il a ses opinions particulières, mais que c'est un homme célèbre, et que je ferais bien d'en parler aus scholarqucs. » Et 1 Voir plus bas, III" partie, ch. H, lettre du 30 octobre 1569,

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dans le protocole officiel des scholarques , on trouve à la séance du 30 juillet cette courte mention : « Le docteur Pierre Ramus offre ses services à nos écoles. Il n'est pas aristotélicien 1 .» Il n'est pas aristotélicien! Ce mot dit toute la pensée des scholarques sur Ramus : un adversaire d'Arigtote ne pouvait, suivant eux, être admis à enseigner dans l'académie de Strasbourg. Ainsi des hommes qui avaient eu le courage de rejeter la domination de l'Eglise catholique n'osaient se soustraire au jougd'Aristote ; et un exilé qu'ils honoraient, un coreligionnaire qu'ils aimaient ne trouvait point grâce devant eux, prolestants, parce qu'il avait rompu avec le moyen âge en philosophie! Mais les contradictions de ce genre ne sont pas assez rares pour qu'il nous soit permis de nous en étonner beaucoup.

Pourquoi Ramus avait-il fait cette demande, qui peut nous paraître singulière? Etait-ce le besoin qui l'y avait poussé, ou bien était-ce simplement pour faire un essai de sa méthode et en répandre le goût parmi les régents et les professeurs de Strasbourg? Je n'ai trouvé sur ce point aucun renseignement précis; mais, en supposant qu'il n'eût pas emporié dans son exil tout ce qui lui était nécessaire, je suis porté à croire que le produit de ses écrits suffisait à son entretien ; car je le vois refuser peu de mois après les offres vraiment magnifiques qui lui sont faites par plus d'un prince, et il écrit à son ami Zuingcr pour justifier ses refus : « J'ai résolu , tant que j'aurai de l'argent et du courage, de conserver ma liberté

' Il y a dans le manuscrit : Ist ein Aristotelicus; mais M. Ch. Schmidt suppose, avec raison suivant moi, que ein est une erreur du copiste. Ht que ce mot est la pour kein.

et de me suffire à moi-même, comme je l'ai fait jusqu'ici'. » Ce langage est-il celui d'un homme inquiet sur ses moyens d'existenceï

En 1569, il fit une excursion à Zurich, dans l'intention d'y -voir le célèbre théologien Henri Bullinger, qui, depuis la mort de Zuingle et d'OEcolampade, était considéré avec raison comme le principal interprète de la réforme helvétique. La nouvelle de son arrivée s'étant répandue à l'avance, Ramus fut reçu à Zurich au milieu d'un grand concours de peuple. H fut complimenté pur Bullinger en personne , qui le retint chez lui et le réunit avec les principaux personnages de l'endroit : Rodolphe Gualter, qui devait plus tard lui succéder 1 , son gendre Louis Lavater, Jean Wolf , oncle maternel d'Hospinien , Stichius et le théologien Josias Simler, avec qui Ramus s'entretint de préférence. Il eut avec tous ces savants plus d'une conversation pieuse et leur communiqua en manuscrit la première ébauche de son livre sur la religion chrétienne. On en loua généralement la doctrine aussi hien que le style, qui fut trouvé d'une élégance remarquable'. Wolf* et Stichius disputèrent à Bullinger l'honneur d'avoir à leur table l'illustre étranger. La ville de Zurich ne resta pas en arrière dans ces témoignages de sympathie et d'admiration : elle voulut lui faire une surprise en lui offrant une fêle et un banquet; et comme Ramus, se trouvant au milieu d'une grande foule, exprimait son étonnement et demandait si l'on célébrait aussi

' Laltra du Î3 mars 1S70 ; voir plus bas, III' partie, chap. II. » Mekh. Adam, Vita? German. theolog., p. SOB. ' ld., ibid., Vita Bullingeri, p. SOI.

» Jean Wolf, mort eu noy. 1573. De Tnou (]. LIV) a lait son éloïe.

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à Zurich quelque grand mariage comme il en avait vu un à Strasbourg : « Oui, lui repondit obligeamment Bullinger, c'est le mariage de notre ville avec vous, u

Dans le trajet deBàle à Zurich ou de Zurich à Bàle, Iîamus traversa Berne et s'y arrêta : au moins est-ce de cette ville qu'est datée la longue épilre qu'il adressait à Théodore de Bèze ie 28 août 1 569, et sur laquelle nous reviendrons tout à l'heure 1 . A Berne, Ramus fut accueilli par l'avoyer Steger, par Zerquinates, Jean Haller, P. Chiorus, et enfin par le mathématicien Benoît Arétius, avec qui il échangea dans la suite plusieurs lettres.

Partout en Suisse, à Berne et à Zurich, tomme plus tard à Lausanne et à Genève, Ramus dut rencontrer des compatriotes; car un grand nombre de ministres et de simples fidèles des Eglises réformées s'y étaient réfugiés en 1569, pour échapper aux horreurs de la guerre civile. Là ils avaient rencontré un autre danger, la misère; mais ils avaient été généreusement secourus par les protestants do Suisse, grâce au zèle admirable de Bullinger, qui fit Taire partout, en leur faveur, des collectes extraordinaires*.

De retour à Bàle, Ramus se disposa à parcourir l'Allemagne ; mais, auparavant, il dut mettre la dernière main à divers travaux qu'il avait entrepris. 11 acheva d'imprimer ses principaux écrits de mathématiques et donna une nouvelle édition de quelques autres ouvrages, comme on peut le voir par le Catalogue qui termine ce livre. Dans le même temps, il poursuivait contre J. Schegk ,

' Colleclan. prafat., epist. , etc. (1577), p- 2i9 : P. Ramus T. B. V., c'wt-à-dire Theodoro flezie Vetelio.

* Uelch. Adam, Vitas German. theolog., p. 600.

H FJBEI.BE KG.

professeur de philosophie à Tubingue, une polémique dont nous aurons à parler plus tard, et qui, après avoir été entamée par lui dans les termes les plus polis et les plus bienveillants , avait pris peu à peu Un autre caractère, par suite de l'humeur insociable du personnage à qui il s'adressait. Ramus avait songé à aller à Tubingue, afin de visiter une académie où l'élude des mathématiques était, disait-on, en honneur, et dans cette intention il avait fait à Sehegk les premières avances; mais la réponse presque brutale de ce péripaléticien le fit Bans doute renoncer à son projet '.

En quittant Baie, Ramus suivit d'abord le cours du Rhin, visitant les villes du voisinage, et c'est ainsi qu'il arriva à Heidelberg. L'accueil qu'il y reçut l'engagea à y demeurer quelque temps. Les professeurs Pylhopœus, Boquinus , Ursinus , Trémellius, les conseillers palatins Zuleger, Junius, Marius, Olivianus et Dalhcnxus le traitèrent à l'envi; Emmanuel Trémellius, professeur en langue hébraïque, demanda comme une faveur d'être son hôte. Ramus, admis dans l'intimité de ce théologien aussi pieux qu'érudit, devint presque théologien luimême sous son influence, comme il le dit dans une lettre adressée à Slurm à la fin d'octobre ou au commencement de novembre : a J'ai envie, disait-il, de m'asseoir aux pieds de cet autre Gamaliel et de consacrer le reste de cette année à l'étude de la théologie. De cette manière, si quelque sorbonistc me cherche querelle, je serai mieux en état de défendre la religion que je professe. * » Il faisait en effet profession publique de la religion réformée,

' Collectai), pralfat., etc., lettres a J. Scnetiun, P- Ï07-Ït9. » Voir plus bas, III 1 partie, Catalogue, 3- série, n- SI.

200 VIB DE RAMUS.

assistant au culte des calvinistes français, et participant avec eux au sacrement de la sainte Cène. Il serait volontiers demeuré dans cette paix et uniquement occupé de la méditation des Ecritures , sans un événement assez important qui , en le rappelant à l'étude des lettres, faillit le fixer à Heidelberg comme professeur de philosophie. Cette affaire étant demeurée jusqu'ici très obscure, je suis heureux de pouvoir la faire connaître dans ses moindres détails, à l'aide de documents entièrement inédits jusqu'à ce jour et d'une parfaite authenticité. M. Baehr, le célèbre bibliothécaire de Heidelberg, a eu l'extrême obligeance de me communiquer des extraits étendus de deux ouvrages manuscrits, savoir : hs Annales de l'Université (t. IX, part. II, fol. 86-103), et les Actes de la faculté philosophique (t. IV, fol. 91, 149). D'un autre côté, MM. Charles Schmidt et Christian Bartholmèss m'ont procuré plusieurs lettres inédites de Bamus que j'imprime plus loin (III e partie, chap. Il), et qui datent précisément de cette époque. Je puis donc, en faisant part au public de ces richesses , éclaircir à la fois un événement remarquable de la vie de Ramus et un fait qui intéresse l'histoire de la philosophie.

L'arrivée du philosophe français avait causé beaucoup d'émotion dans l'université de Heidelberg. La faculté des arts, adonnée jusque-là au culte exclusif d'Aristole , se trouva aussitôt partagée en deux camps : l'un , le plus puissant, se composait des professeurs et des étudiants attachés aux anciens usages de l'académie; l'autre comptait un petit nombre d'esprits remuants et hardis, partisans de toutes les réformes , et qui étaient heureux de voir arriver à leur aide un homme tel que Ramus. Bientôt

Digitizcd b/Goiî^le

l'électeur palatin. 201

une lutte s'engagea entre les deux partis pour la succession de Victorin Strigelius, ancien professeur de morale, et qui était mort le 26 juin 1569 '.

Dans la séance du sénat académique du 8 octobre, il fut donné lecture d'une pétition adressée à l'électeur par soixante étudiants, français, polonais et allemands, demandant que la chaire d'éthique, vacante depuis la mort de Strigelius, fût accordée à P. Ramus. Le sénat résolut d'écarler cette requête comme étant en dehors des règles, une telle pétition devant être adressée au doyen de la faculté des arts et au recteur.

Cependant l'électeur palatin , Frédéric III , avait accueilli très favorablement un vœu qui était le sien , et il avait résolu de donner la chaire vacante à notre philosophe. Comme celui-ci songeait déjà à quitter Heidelberg pour aller à Strasbourg, le prince le retint, en le priant de remplir la chaire de morale, au moins comme professeur extraordinaire, tant que la guerre le tiendrait éloigné de son pays 1 . Ilamus ayant accepté cette proposition, le prince envoya le 29 octobre, au recteur, une lettre par laquelle il l'instruisait de sa résolution , autorisant néanmoins l'université à lui faire ses remontrances s'il y avait lieu. Voici cette pièce, textuellement traduite de l'allemand. Elle est tirée de l'un des manuscrits cités ; plus haut (Annales universitatis) , et dont je dois la communication au savant bibliothécaire de Heidelberg :

<i A notre honoré et vénérable , cher et fidèle recteur de l'université de nos études, ici à Heidelberg, Frédéric,

1 Bayle, Dict. hisL et crit., art. Slrigelius.

1 Lettre a Zuinger du 30 oct. 1509, Vojr plus bas, III' partie.

Vis SE ramus.

par la grâce de Dieu , comte palatin du Rhin, grand sénéchal et électeur du saint empire, duc de Bavière, etc.

« Noire salut d'abord , honoré et vénérable , cher et fidèle! Attendu que par la mort de feu Victorin Strigelius, la lecture d'éthique se trouve vacante, considérant que Pierre Ramus est particulièrement célèbre pour son savoir et son talent, nous l'avons pour ce motif engagé à se charger de la lecture d'éthique pendant quelque temps extraordinarié , et nous avons gracieusement consenti à ce qu'il reçut la portion du traitement affecté à cette chaire qui se trouvera libre. Nous vous ordonnons en outre de ne point faire obstacle audit Ramus, mais de lui céder et de lui assigner un local et une heure convenable pour faire ce cours. Dans le cas cependant où vous auriez des scrupules, vous aurez à nous les faire connaître. Agissez en conséquence, car telle est notre volonté et notre sentiment; et comptez sur nos gracieuses dispositions. Fait à Heidelberg, lo 29 octobre 1569. »

Le 9 novembre suivant, le sénat rédigea des remontrances qui furent remises au prince le lendemain. Mais l'électeur ayant persisté dans son dessein, Ramus adressa au doyen de la faculté des arts une lettre en date du 10 novembre, et où il exposait qu'ayant été invité parle prince à faire un cours dans l'université de Heidelberg tant que dureraient les guerres civiles de France, il avait accepté cette offre , et qu'il se mettait à la disposition de l'académie pour faire tout ce qui dépendrait de lui dans l'intérêt de la jeunesse studieuse des écoles. Le sénat décida qu'on garderait le silence sur cette démarche, et il exprima l'opinion qu'il fallait nommer Xylander à

l'électeur et l'uhiveesité. 203

la cliaire d'éthique, extra ordinem. Cependant la réponse de la faculté des arts ne se fit pas attendre; dans une lettre envoyée le 13 novembre au sénat, elle proposait Xylandcr pour remplir la chaire demeurée -vacante par la mort de Strigelius, et, après avoir fait valoir tous les titres de son candidat, elle donnait non moins longuement les motifs de l'opposition formée contre Ramus. C'était d'abord l'incertitude où l'on était sur ses desseins, puisqu'il ne désignait pas même la science dont il prétendait faire profession. Puis, surtout, c'était la crainte qu'il n'enseignât sa propre philosophie, que l'on savait Être entièrement « opposée à la vérité et à la doctrine d'Aristote, » tandis que celle-ci était l'objet officiel de l'enseignement à Heidelberg, a comme dans toute académie bien constituée. »

Le 16 novembre, le recteur annonce au sénat qu'il a été appelé avec le doyen de la faculté philosophique chez le chancelier, qui leur a déclaré qu'aux yeux du prince la demande de Ramus n'est nullement contraire aux statuts do l'académie, et qu'il persiste à lui conférer le droit d'enseigner exlraordinaireuient. Puis lé chancelier, disent-ils, les a menacés en leur faisant entendre que l'électeur est bien le maître de choisir un professeur, surtout quand son propre fils doit suivre les cours, et que, si l'université ne veut pas admettre officiellement Ramus, il aura recours à quelque autre moyen.

Là-dessus, nouvelles remontrances du sénat, fondées sur celles de la faculté des arts. Grand embarras de l'électeur, qui voulait s'attacher Ramus et qui néanmoins tenait à ne pas violer les statuts universitaires. Enfin, persuade qu'une autorisation limitée à quelques leçons

VIE DE BAMUS.

ne porterait atteinte à aucun droit et à aucun intérêt légitime, il envoya au recteur un rescrit portant qu'en l'absence de toute objection valable, il autorisait Pierre de la Ramée à ouvrir sans retard un cours sur le plaidoyer de Ciccron pro Marcello. Un conseiller palatin, Zuleger, s'étant rendu chez le recteur le li décembre , lui signifia l'ordre du prince en présence de Ramus, qui, le lendemain , dès la pointe du jour, fit afficher l'annonce de son cours. Il paraît que le recteur ne se tint pas pour battu ; car, après avoir donné avis an sénat académique de tout ce qui se passait, il se présenta le 13 avec les quatre doyens chez l'électeur. Celui-ci leur donna audience; mais, après avoir entendu leurs réclamations et leurs griefs contre Ramus, il leur répondit, sans cacher sa mauvaise humeur, « qu'il lirait leurs remontrances; » et il les congédia sans autre réponse.

Il était aisé de prévoir que le nouveau cours ne se ferait point tranquillement. Les Annales de l'université rapportent que le 14 décembre, avant la leçon de Ramus, un grand tumulte eut lieu dans la salle : les étudiants allemands se plaignaient du renversement des lois de l'académie; les étudiants français et étrangers, entre autres un nommé Alexandre Campogarolle, faisaient valoir l'autorité du prince, et disaient qu'en dépit du sénat, du recteur et de l'université, Ramus ferait sa leçon. L'acharnement était extrême des deus côtés. Enfin , les partisans d'Aristole imaginèrent d'enlever les marches de la chaire avant l'arrivée du professeur, en sorte qu'il aurait peut-être été obligé de renoncer à prendre la parole , si un étudiant français ne l'eût aidé à escalader

RAMUS ENSEIGNE A HE1DELBEBG. 20b

la chaire'. Quanti il voulut commenter, la cabale aristotélique l'interrompit par des sifflets, des huées et de grands trépignements , sans respect pour le fils de l'électeur, qui était venu pour entendre la leçon. Cette scène de tumulte., qui devait rappeler à notre philosophe celle qui avait inauguré son cours de dialectique au collège de France, fut pour lui l'occasion d'un nouveau triomphe. A Heidelberg comme à Paris, il eut le talent de se faire écouter en dépit des scholastiques ; et si l'on en croit Théophile Banosius, qui, l'ayant accompagné en Allemagne, devait assister à cette séance, la péroraison de Ramus fut si éloquente, que l'assemblée tout entière éclata en applaudissements. Ramus commenta ensuite, avec le plus grand succès, le discours qu'il avait pris pour texte de ses leçons. Cependant l'électeur, irrité de la conduite des péripatéticiens, fit rechercher et punir les écoliers séditieux. Le sénat intimidé fît alors afficher un avis aux étudiants pour leur rappeler un peu tard leurs devoirs , et il députa le docteur Zanchius, Xylander et Pythopœus auprès du prince, afin Je l'apaiser.

Le 2 janvier 1570, le cours de Ramus sur Cicéron étant terminé , l'électeur voulut l'engager à expliquer sa dialectique aux étudiants. A cette nouvelle , il s'éleva une sorte d'émeute dans l'université : soit jalousie, soit fanatisme pour Aristote, les professeurs de la faculté des arts formèrent une coalition pour détourner l'électeur de son dessein. Le sénat appuyant leur requête, le recteur se préseula devant le prince le 3 janvier, le conju-

1 Elswich, Do varia Aristotella in echolis prolestanlium fortuna (I7Î0), p. 56. « Ramus, dit cet auteur, sortit d'embarras, grâce ù, un Français qui, so Laissant vers la terre, lui ofl'rit snn dos en guise d'escalier, u

206 vi* m u.uius.

rant « de penser non-seulement au repos et à la conservation de l'académie, mais surtout au soin de sa propre grandeur et de sa renommée à l'étranger. « Puis, s'emparant de ce fait que Ramus avait surtout pour partisans des jeunes gens encore mal instruits de la philosophie et qui ignoraient les conséquences de toute cette aftaire, il supplia l'électeur de prendre conseil, non de cette jeunesse inexpérimentée, mais des universités de Wiltembcrg ou de Leipzig. Le prince écouta le recteur avec bienveillance et s'éloigna pour se consulter. Peu de temps après, on vint dire aux députés que Son Altesse , avant pris connaissance de tout ce qu'ils avaient dit et écrit, inviterait Ttamus à suspendre son cours ce jour-là et peut-être plus longtemps, « Apres cette décision de l'électeur, ajoutent les Annales de l'université, P. Ramus paraît avoir clos son cours et quitté la ville. >

Tel est le récit des professeurs de Heidelberg. Voici maintenant celui de Ramus , dans une lettre du 23 janvier, à Théodore Zuinger ; on y trouve quelques variantes cl quelques additions utiles à connaître. « J'ai commenté, dit-il , le discours pour Marcellus devant un nombreux auditoire, mais au grand déplaisir de certains personnages de l'université. Aussi, malgré les instances réitérées du prince, je n'avais entrepris celle lâche qu'à contrecœur. Lorsque j'eus terminé le discours de Cicéron, l'électeur m'engagea, surtout à cause de son fils Christophe, à donner un cours de dialectique; mais alors il s'éleva une si violente opposition que le prince lui-même en fut ébranlé. Pour moi, saisissant cette occasion de me dégager, je lui dis que l'opposition qui lui était faite n'était pas sans fondement, parce que si Ramus avait continué

SÉJOUH A HHIDKLBERG. ' 207

à enseigner encore un mois, il en serait résulté nécessairement une révolution dans les études. Je fis cependant remarquer combien il était surprenant, suivant moi, que lorsque la fille légitime, la noble fille de l'université de Heidelberg, était ramenée par moi dans sa pairie, elle fût considérée comme une étrangère et répudiée honteusement par les hommes de l'université. Le prince me demandant ce que j'entendais par là, je lui répondis qu'il s'agissait de la vraie dialectique , rendue jadis à Ileidelberg par Agricola (Rodolphe), aux applaudissements de l'Allemagne, de la France el de l'Italie. Du reste, ajoutaije, quand on voit les cendres de ce grand homme et la fameuse épitaphe que fit pour lui Hermolaùs Barbarus demeurer oubliées au fond d'une cave, on ne doit point trouver étrange que la fille d' Agricola soit ensevelie dans le même oubli que son père. »

Ramus ne quitta pas aussitôt Heidelherg. Il y était retenu, et par la faveur des princes et par la précieuse amitié de son hâte Emmanuel Trémellius. Il ne partit qu'environ deux mois après. Voici les détails intéressants qu'il nous donne à ce sujet dans une lettre à Th. Zuiuger, en date de Francfort, 23 mars 1570 : « Avant de quitter Heidelberg, j'étais allé faire mes adieux aux princes et à tous les professeurs de l'académie. Le lendemain, comme je me disposais à partir, un jeune seigneur m'apporta un portrait en or' de l'électeur, que ce prince m'envoyait, disait-il , comme uu souvenir. Je répondis que la piété et les vertus du prince étaient gravées au fond

' Auream imaginem. Etait-ce une médaille en or, ou bien un portrait avec un cadre en or ou dans une uoltc de ce rnélal ? Plusieurs Font en tendu dans ce dernier sens.

208 " VIE DE RAMUS

de mou cœur, mais que j'étais heureux de recevoir ce souvenir, non pas tant à couse du présent lui-même que pour l'amour de celui qui me l'offrait si libéralement. »

Ramus allait à Francfort, ou plutôt il y retournait; car ses biographes disent qu'il y alla deux fois , et ou lit dans les Annales de l'université de Heidelberg qu'il était dans cette dernière ville, « venant de Francfort et se rendant à Bâie. » Son séjour prolongé à Heidelberg avait sans doute modifié ses projets de voyage. Francfort était moins remarquable au point de vue littéraire qu'au point de vue politique et commercial . Ramus y rencontra pourtant .quelques savants , et entre autres Jean Clauburg , Arnold Heingebert, Jean Ficard. Mais ce qui l'avait attiré à deux reprises en cet endroit, c'était sans doute la présence d'Hubert Languet, à qui il avait remis en lb6(t une lettre pour J. Slurm', et qu'il retrouva à la lin de mars 1570, s' occupant toujours, avec sa prodigieuse activité, des intérêts du protestantisme. 11 retrouvait là encore un autre ami, l'imprimeur huguenot André Wéchel, qui avait pu s'échapper de Paris, grâce au président de Ilarlay, dont il avait accompagné le fils à Francfort 1 .

Cependant Ramus ne resta pas longtemps dans cette ville; il en partit le 4 avril 1570, se dirigeant vers Nuremberg, pour visiter les instruments de mathématiques et d'optique qu'on y fabriquait alors dans la perfection. Il avait, pour la famille du célèbre Camérarius et pour le docteur Ilarlésianus , des lettres de recommandation d'Hubert Languet. Voici quelques passages de la lettre à Joachim Camérarïus le fils, en date du 27 mars :

' Voir pluB bas, III" partie. Catalogua, 2" série, n° fiï.

» Lettres de Languet à Caroorarins (cuit, précitée), lattra un.

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