NUREMBERG
n M. Pierre Ramus est lié avec votre illustre père; ils ont entretenu ensemble un commerce de lettres. Il a rendu plus d'un service à votre frère Louis pendant son séjour à Paris. . . Voyant que son talent ne peut être utile à son pays à cause de la guerre, et ne voulant pas ajouter à tant de maux la perte de son temps, il a résolu, tant qu'il est éloigné de sa patrie, de visiter les villes d'Allemagne les plus riches en hommes savants et les plus florissantes par leurs études. Le premier rang en ce genre appartient à Nuremberg... Veuillez faire mes compliments, je vous prie, à M. le docteur de Roghembach, et lui recommander M. Ramus 1 . »
Le séjour de Ramus à Nuremberg est raconté assez longuement par Freigius (p. 38, 39), et ce récit contient plus d'un détail curieux : par exemple les visites au musée, à l'arsenal et à la riche bibliothèque de Reg. Werner, qui devait s'accroître plus tard de la succession de Sclioner; puis la réception faite à notre philosophe par le grand médecin Joaclùm Camérarius , par les mathématiciens Christian et Et. Prechtcl, par Gabriel Glaucus, et surtout par le pieux jurisconsulte Christophe Hartésia- □US, qui, avec ses collègues, lui offrit un banquet au nom de la ville. L'hôte de Ramus à Nuremberg était Manfred Balbano de Lucques, jeune homme aussi aimable que riche, et qui peut-être avait été un de ses élèves à Paris. Mais l'incident le plus remarquable fut une espèce de contestation qu'il eut avec deux orfèvres mécaniciens dont Freigius nous a conserve les noms, Jean Linecer et Wendelein Jamicher, et qui avaient construit une ma-
i Lettres de Languet îi J. Ciimérarlus, p. 197-138. Cf. lettre uiJ.Ca în^rarins le pÈre.
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VIE DE 1UHUS-
chino tellement ingénieuse et rare, qu'ils ne voulaient la laisser voir à aucun prix. Ramus eut beau leur faire toutes les offres imaginables, Jamieher fui intraitable. Son associé paraissait plus accommodant; niais il mettait à sa complaisance une singulière condition ; c'est que Ramus leur laisserait son compagnon Frédéric Heisner, et que celui-ci s'engagerait à leur enseigner l'optique de Ratuus et à la publier en allemand. Les voyageurs refusèrent de payer si cher la vue de ce trésor; cependant, poussés par leur curiosité et par l'amour de la science , ils proposèrent aux deux fabricants une traduction en allemand de la géométrie de Itamus par Reisner. Je ne sais ce qui en advint; je vois cependant, dans une lettre de Rainus à S. Grynœus du 28 août 1570, qu'il avait laissé Reisner à Nuremberg ; et lorsqu'il partit de cette ville, il était tellement satisfait de ce qu'il y avait vu, que Freigïus , dans son légitime orgueil d'Allemand , croit pouvoir ajouter : « H ne demeura là que quatre jours , mais il eût voulu y demeurer quatre années 1 »
En allant de Nuremberg à Augsbourg, Rainus suivit quelque temps le Danube, contemplant avec une profonde admiration le cours rapide à la fois et majestueux de ce beau fleuve. Augsbourg lui offrit bientôt d'autres merveilles; Augsbourg, c'est-à-dire, suivant Freigius (p. 39, 40), u le Paris, ou plutôt la Rome des Allemands, » où les femmes , non moins remarquables parleur noblesse que par leur beauté, « semblaient être autant de Lucrèces et de Cornélies ! » Là étaient deux belles bibliothèques , l'une très riche en manuscrits grecs , l'autre plus riche encore en auteurs latins. Ramus les visita avec soin, cherchant toujours curieusement les ouvrages inédits des
TÏCHO Bit A HÉ.
mathématiciens grecs. Pendant la semaine qu'il y passa, il fut reçu par le premier consul ou bourgmestre J. B. IJainzel, chez qui il rencontra le fameux Tyclio Brahé, alors âgé seulement de quinze ans, mais qui déjà avait fait de nombreuses observations astronomiques. Le jeune savant danois avait été envoyé par ses parents à Leipzig pour suivre d'autres études ; mais son goût pour l'astronomie l'avait amené à Augsbourg et à Nuremberg, pour y faire construire par les meilleurs ouvriers du temps des instruments de mathématiques et d'optique. Ramus trouva un plaisir singulier à entretenir ce jeune homme, qui déjà roulait dans son esprit les hypothèses auxquelles il devait plus tard attacher son nom. Ce fut aussi à Augsbourg qu'il retrouva ses anciens amis Jérôme Woif et Jean Major, qui étaient alors les deux plus célèbres professeurs de leur ville natale. Jérôme Wolf avait été autrefois soo élève; il était devenu un philologue distingué, et c'était lui sans doute qui lui avait fait les honneurs de la bibliothèque d'Augsbourg : car il en élait le conservateur '.
Sur ces entrefaites , le bruit se répandit que la paix allait être enfin rendue à la France. A cette nouvelle, Ramus partit en toute hâte; il parcourut rapidement le Tyrol, la Souabe et la Bavière, et arrivant en Suisse, il traversa Berne, sans presque s'y arrêter, malgré l'empressement avec lequel il y élait reçu. De là, il se rendit à Lausanne et à Genève. Ces deux villes étaient, disaitil, les délices du monde chrétien. Mais il alla d'abord à Genève, dans l'espoir de rentrer plus tôt en France.
Ramus n'avait jamais eu, que je sache, aucune rela- * Freigius, p. 39, 40; Boissard, Biblioth., art. Hieron. Wolf.
212 VIE DE HAMUS
tion direcle avec Calvin, qui d'ailleurs était mort depuis six ans, et ses rapports avec Théodore de Bèze n'étaient peut-être pas de nature à lui faire espérer dans la capitale de la Réforme un accueil aussi favorable qu'ailleurs. Le réformateur genevois était loin de partager toutes ses idées en matière de littérature et d'enseignement, et il devait redouter l'esprit un peu remuant du philosophe français. Cependant, dans les lettres qu'il lui avait adressées, il lui avait témoigné tous les égards qu'il lui devait. Pendant le mois d'août 1569, il lui avait écrit à Baie par l'intermédiaire de P. Pithou, et tout en déclarant qu'il ne pouvait approuver ses innovations en dialectique, il rendait justice à son mérite et à son zèle pour les lettres et les sciences. Ramus crut apercevoir quelque ironie dans cet éloge qui ressemblait un peu trop, disait-il, à ceux qu'un maître adresse à un écolier dont le devoir est mal fait' ; son mécontentement perce dans une longue lettre datée de Berne le 28 août 1569, et où il adressait à Bèze plus d'un reproche, soit sur son entêtement d'Aristote et de la scholastique, soit sur ses mauvaises dispositions à son égard. Il le priait de lui indiquer d'une manière plus précise ce qui lui semblait défectueux dans sa dialectique, et, puisqu'il tranchait du juge en philosophie, de vouloir bien lire un peu les gens avant de les blâmer. Du reste, tout en paraissant faire peu de cas du philosophe , il rendait hommage au poète, à l'écrivain, à l'orateur, surtout au grand pasteur, et il terminait par ce vœu sincère : « Dieu veuille vous conserver longtemps à son Eglise I «
Bèze répondit à Ramus le 30 septembre de la même
' Collectai!, praffol. epist., p. 310.
THÉODORE DE UÈZE.
aimée'. Voici quelques passages de sa lettre : ■ On peut assurément différer de P. Ramus sur quelques points, sans pour cela retrancher de l'éducation publique de la jeunesse l'usage de la logique, et surtout sans croire que ce soit une application suffisante de la dialectique que de déclamer sur les préceptes de la dialectique. » Il protestait de sa grande estime pour la logique, et déclinait la prétention d'être juge en philosophie. Mais il avouait ne pas approuver la malveillance de Hamus pour les anciens, o Je m'étonne, disait-il, que vous me demandiez ce qui a été si bien dit et écrit par tant de savants qui, d'un commun accord, vous ne l'ignorez pas, ont vu avec déplaisir vos Animadvcrsions contre Aristote. Libre à vous de trouver mauvais que je me range à leur avis. Quant à moi, je persiste dans mon sentiment, et je ne pense pas que cela doive troubler en rien notre affection mutuelle, à moins que par hasard vous ne soyez d'avis qu'il ne peut eiister d'amitié qu'entre ceux qui ont sur toutes choses la même manière de voir. »
Telles étaient les dispositions de Théodore de Bèze : on voit que, sans être tout à fait hostiles à Ramus, elles n'étaient pas non plus entièrement cordiales. Quoi qu'il en soit, notre philosophe étant arrivé à Genève vers la fin du mois de mai ou au commencement de juin 1570, y fut très bien reçu. La ville le pria même de faire un cours public, et pour répondre à ce désir, il expliqua suivant sa méthode la première catilinaire de Cicéron. , v CM enseignement, qui ne dura que quelques jours, fut ^trës goûté et laissa des traces assez profondes, comme on le verç^jps tard. Beaucoup d'étudiants adoptèrent la 1 Epist. ihcolog., GeneviB, 1573, in-C, lettre miv.
Tir. nu nAMUs.
nouvelle logique qui leur élait présentée et qui était patronne par plus d'un «avant de l'endroit, notamment par le professeur de littérature grecque François Porto de Candie. Ramns rencontra surtout de la sympathie parmi les jeunes étrangers qui faisaient alors leurs élude» A Genève, cl entre autres deux Ecossais, André Melvil et Gilbert de Monlrif ; et lorsque douze ans pins lard Arminius vint enseigner à Genève, il dut y trouver encore bien des esprits disposés à omliras-er le rami&Be.
Lorsque Ratnus eut fini ses leçons sur Gicéron, vers le H) juin 1570, ses auditeurs le sollicitèrent, mais en vain, de continuer ce cours en choisissant quelque autre sujet. Il refusa pour deux raisons : d'abord parce qu'il s'attendait d'un jour à l'autre à recevoir la nouvelle de la paix, qui cependant lardait toujours; puis, à cause d'une maladie contagieuse qui régnait alors à Genève et qui lui lit quitter cette ville plus tùt qu'il ne l'eût voulu. . Car il avait commencé plusieurs travaux assez importants, qu'il désirait achever avant de rentrer en France, par exemple, la Défense d'Aristote contre J. Schcgk. Mais la maladie qui sévissait autour de lui mil obstacle à ses projets. Déjà en peu do jours, il avait dû changer deux fois de. demeure. Gn imprimeur .i qui il avait confié un de ses manuscrits était mort, et l'imprimerie avait été abandonnée par les ouvriers. Rnfin , quoique ses amis de Genève lissenl tous leurs efforts pour le retenu « voulant, comme il le dit, leur conserver leur «J* il partitpour Lausanne, en compagnie d'ur qui avait adopté ses idées philosophiques et qul^'api lait François Moisson ier '.
' Collent, praJf-, epist., etc., p. 233 ; Freigius. p. 41.
■in,..