‹ Ramus Pierre de La RameeChapitre 5 sur 175 · COMMENT IL FIT SES LTUDES · texte numérisé non relu

COMMENT IL FIT SES LTUDES

aggravé par la domesticité, suffit pour faire comprendre qu'il lui ait fallu une opiniâtreté extraordinaire pour réparer les lacunes de son instruction première, sans compter une lacune immense et alors presque irréparable : je veux parler de l'étude de la langue grecque qui, à cette époque, n'était pas enseignée dans les collèges de Paris , mais seulement au collège royal depuis la lin de l'année 1530. Quant à la philosophie, nous venons de dire, d'après Ram us lui-même, le nom de son professeur, Jean Hennuyer, le même évidemment qui, suivant Jean de Launoy, était sous-maître des artistes au collège de Navarre, depuis 1533 '. Nous pouvons ajouter qu'il consacra suivant l'usage trois ans et demi à ce cours, qui exerça une influence décisive sur toute sa carrière. Ce fut là en effet qu'il puisa, avec une grande estime pour la logique, un dégoût profond pour la manière dont on l'enseignait dans l'école. De là d'abord ses attaques contre Aristote et contre la scholastique ; de là aussi plus tard une tentative pour renouveler la logique par son application à toutes les sciences et à tous les arts libéraux.

Ce qui avait d'abord dégoûté Ramus de la logique du moyen âge, c'était, comme il le raconte, la stérilité de ses résultats pour la science et pour l'usage de la vie ' : o Quand je vins à Paris , dit-il , je tombé es subtilitez des sophistes, et m'apprit-on les arts libéraux par questions et disputes , sans m'en montrer jamais un seul

' Regii Savante gymn. Paris, historia , cap. IX libri III partis prima. On trouve dans le même endroit le nom du maître des grammairieni depuis 1528 : H s'appelait Jean Morin.

9 RemoDEtrance au conse il privé, etc. (1SG7, in-8"), p. 14.

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autre ni profit, ni usage '. » La justesse naturelle de son esprit avait suffi pour lui faire sentir l'impuissance d'un pareil enseignement. Bientôt l'étude des ouvrages de Platon vint lui rendre la scholaslique (ont à fait odieuse, en lui ouvrant uue voie nouvelle, où la routine faisait place à la libre pensée, cl le mauvais goût de l'école à l'aimable sagesse de Socrate. II a expliqué lui-même dans quelle disposition d'esprit il quitta les bancs, après avoir achevé le cours entier de ses études. Voici comment il s'exprime à ce sujet dans ses Scholas dialecticœ (épilogue du livre IV).

h Puissiez- vous, dit-il à ses lecteurs, être plus heureux que moi '. Jamais, au milieu des cris de l'école, où j'ai passé tant de jours, tant de mois, tant d'années, je n'ai entendu un mot, un seul mot, sur les applications de la logique. Je croyais alors (l'écolier doit croire : ainsi le veut Anatole!}, je croyais qu'il ne fallait pas trop m'inquiéter de ce qu'est la logique et de ce qu'elle se propose, mais qu'il s'agirait uniquement d'eu faire l'objet de nos cris et de nos disputes : je disputais en conséquence et je criais de toutes mes forces. S'agissait-il de défendre en classe une thèse sur les catégories, je croyais de mon devoir de ne céder jamais à mon adversaire, cùt-il cent fois raison, mais de chercher quelque distinction bien subtile alin d'embrouiller toute la discussion. Etais-je au contraire l'argumentant, tous mes soins, tous mes efforts tendaient, non pas à éclairer mon adversaire, mais aie battre par un argument quelconque, bon ou mauvais : c'est ainsi qu'on m'avait instruit et dressé. Les catégories d'Aristote étaient comme une baile qu'on livrait à nos jeux d'enfants, et qu'il fallait rega-

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gner par nos cris quand nous Tarions perdue : si au contraire nous la tenions, nous ne devions nous la laisser enlever par aucune clameur. J'étais donc persuadé que toute la logique se réduisait à discuter sur la logique avec des cris véhéments et forcenés. Vous me demanderez peut-être quand et comment j'ai enfin entrevu une méthode meilleure? Je vous le dirai avec franchise et de hon coeur, afin que, si le remède qui m'a tiré d'un état si déplorable peut vous être utile à votre tour, vous en usiez largement. Je n'entreprends point ici de vous convaincre par le raisonnement; je ne veux que vous expliquer sans fard et sans détour comment je suis sorti de ces ténèbres 1 . Après avoir consacré trois ans et six mois à la philosophie scholastique, suivant les règlements de notre Académie; après avoir lu, discuté, médité les divers traités de l'Organon (car de tous les livres d'Aristote, ce sont surtout ceux qui traitent de la logique qui se lisent et se relisent durant le cours de ces trois années); après, dis-je, avoir ainsi employé tout ce temps, venant à faire le compte des années entièrement occupées par l'étude des arts scholastiqucs , je cherchai à quoi je pourrais dans la suite appliquer les connaissances que j'avais acquises au prix de tant de sueurs et de fatigues. Je m'aperçus bientôt que toute cette logique ne m'avait rendu ni plus savant dans l'histoire et la connaissance de l'antiquité, ni plus habite dans l'art de la parole, ni plus apte à la poésie, ni plus sage en quoi que

1 Cf. Descaries, Discours de la méthode, 1" partie : « Mon dessein n'est pas d'enseigner ici la mélliode que chacun doit suivre pourbien conduire sa raison . mais seulement de [aire voir on quelle sorte j'ai taché d< conduire la mienne. «

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ce fût. Alors quelle stupéfaction, quelle douleur! Combien j'accusai en moi la nature! Combien je déplorai le malheur de ma destinée, la stérilité d'un esprit, qui, après tant de travaux , ne pouvait recueillir, ni même apercevoir les fruits de cette sagesse qui se trouvait, disait-on, en si grande abondance dans la logique! Je

rencontrai enfin le livre deGalien sur les sentiments d'IIippocrate et de Platon'... Ce parallèle de Platonctd'Hippocrate me causa une grande satisfaction, mais il m'inspira un désir encore plus grand de lire en entier les dialogues

de Platon qui traitent de la dialectique C'est là, à

vrai dire, que je trouvai le port tant désiré Ce que je

goûtais surtout, ce que j'aimais chez Platon, c'était l'esprit dans lequel Socrale réfutait les opinions fausses, se proposant avant tout d'élever ses auditeurs au-dessus des sens, des préjugés et du témoignage des hommes, afin de les rendre à la justesse naturelle de leur esprit et à la liberlé de leur jugement : car il lui paraissait insensé qu'un philosophe se laissât conduire par les jugements du vulgaire qui, pour la plupart, sont faux et trompeurs, au lieu de s'appliquer à connaître uniquement les faits et leurs véritables causes. Bref, je commençai à me dire en moi-même (je me serais fait un scrupule de le dire à un autre) : eh bien, qui m'empèchc de socrattser un peu (eniupa-ri^iv) et d'examiner, en dehors de l'autorité d'Aristote, si cet enseignement de la dialectique est le plus vrai et le plus convenable? Peut-être ce philosophe nous a-t-il abusés par son au-

' Ramus fuit ailleurs le même récit, maie sans nommer Galien : « Ainsy estant en cost émoy.je tombe 1 en Xcnophon, puis en Platon, Qlc. » Remonstr. au conseil privé. Voyei plus bas (3' partie, chap. I).

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torité , et alors je n'aurais plus lieu de m'étonner si je n'ai retiré de ses livres aucun fruit, puisqu'ils n'en contenaient aucun..... Mais que serait-ce si toute cette doctrine était mensongère! »

Ce passage, qui rappelle parfois le début du Discours de la méthode, fait voir comment Ramus, par degrés, so sépara de la philosophie scholastique. Il obéissait évidemment à la même pensée que Descaries disant adieu au collège et reconnaissant a qu'il lui semblait n'avoir fait autre profit, en tâchant de s'instruire, sinon qu'il avait découvert de plus en plus son ignorance. »

Peut-être s'élonnera-t-on qu'une fois entré dans cette voie, un esprit aussi hardi et aussi pénétrant que Hamus n'ait pas fait dès lors ce que fit Descartes dans la suite. Mais il faut se rappeler la différence des temps et celle des caractères. Ramus était un homme du XVI" siècle; il avait tous les grands instincts, toutes les aspirations vers le bien, toute l'ardeur de réforme qui font de ce siècle un des plus beaux de l'histoire; mais comme la plupart des hommes de son temps il manquait de mesure. Né avec un esprit réformateur, également passionné pour la gloire et pour la vérité, mais singulièrement propre à la lutte et à la contradiction, il n'avait pas cette modération et cet empire sur soi-même qui firent de Descartes un législateur ; et malgré le mérite et le caractère pratique d'une partie de ses opinions, il ne fut guère qu'un révolutionnaire. Sa lâche principale fut de renverser ou du moins de combattre la tyrannie absurde qui, sous le nom et l'autorité d'Aristotc, pesait sur les intelligences et fermait la porte à tout progrès. Il y avait quelque chose de ridicule et d'intolérable dans celte do-

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minatiûn d'un certain péripatétisme. Du premier coup Ramus essaya de s'y soustraire, venant choquer dès son début la redoutable idole sous les ruines de laquelle il devait succomber plus tard. Il le fit sans aucune retenue, n'évitant un excès que pour tomber dans l'excès contraire, et ne reconnaissant plus rien de bon dans celui que l'école révérait comme un oracle. Mais la passion a sonvent plus d'empire sur les hommes que la froide raison, et l'ardeur dont Ramus était animé devait entraîner à sa suite un grand nombre de partisans.

La première occasion qui lui fut donnée de combattre avec éclat la scholastique, fut son examen de maître ès arts. C'était en 1536, probablement dans le carême, suivant l'usage; il n'avait alors que vingt et un ans'. Les candidats ayant le libre choix du sujet sur lequel devait porter l'argumentation , il prit pour thèse cette proposition paradoxale : Que tout ce qu'avait dit Aristote n'était que fausseté (Quœcumque ab Arvtoltk dicta essent, commentitia esse). En développant sa thèse, il soutint premièrement que les écrits attribués à Aristote étaient supposés, et en second lieu qu'ils ne contenaient que des erreurs*. Un sujet si nouveau plaçait les juges dans le plus grand embarras. Qu'on se représente les docteurs de ce temps, habitués à jurer sur la parole d' Aristote et à repousser toutes les attaques par sa seule autorité : leur unique rempart était renversé. Ils ne pouvaient plus se retrancher derrière des textes dont précisément on attaquait l'authenticité; ils ne pouvaient non plus répon-

< Freigins, Rami vila, p. 13. Ramus, Collect. prœf., etc. (1177), p. 110. » FreittiuB, ib.; P. Gallanfl, OratiO pro schola Paris. , «SI, toi il.

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