‹ Ramus Pierre de La RameeChapitre 6 sur 175 · THÈSE CONTRE ARISTOTE · texte numérisé non relu

THÈSE CONTRE ARISTOTE

tire : « Le maître l'a dit, » puisqu'ils avaient affaire à un homme qui s'engageait à soutenir le contre-pied du maître sur tout ce qu'où voudrait lut objecter. En vain tous le3 péripatéticiens de la faculté des arts réunirent leurs efforts pour accabler Ramus. Pendant un jour entier ils combattirent sa thèse sans obtenir l'avantage. Le jeune candidat mettait tant d'esprit et de vivacité dans ses répliques, il se tirait de toutes les objections avec tant de subtilité et d'adresse, qu'à la fin de la séance il fut proclamé maître es arts avec applaudissements.

Le succès de Ramus fut un assez rude échec à la philosophie dominante. Son paradoxe eut un retentissement extraordinaire dans toutes les universités de France. Le bruit s'en répandit jusqu'en Italie, et le poëte Alessandro Tassoni, dans un passage où d'ailleurs il maltraite Ramus, a décrit la confusion et la stupeur causées par une attaque si audacieuse'. En France, on le traitait d'ingrat, parce que, disait-on, il devait à Aristote celte logique dont il faisait maintenant usage contre lui. A ce reproche Ramus répondait par l'exemple A' Aristote lui-même préférant la vérité à son maître Platon, et il ajoutait avec énergie : « Quand ce serait mon propre père qui m'aurait enseigné ces erreurs, je ne les combattrais pas avec

i Fraigius, Rami Vila, p. 9, 10; Theod. Zuinger, Theatrum human* vitre, vol. IV, liv. IV, p. 1177, col. b, etc. — Alessandro Tasson!, Penaleri diversi , t. X, c. S : « Piîl audace fu la prova di Pietro Ramo aulore per aliro poco degno d'essera nominato. Quesli doveniio seconde l'uso di Parigi sostenor conclusions prima che fosse creato maestro, par biiarria d'ingegno, propose questa sola a qualunque volesse argomenlare, dando libero campo a tulli : Quœcumque ab Arisl. dicta essent commenlitia esse. Laquule havendo eccitati contra, di lui tutti l'ingcgni... Egli nondimeno cou lanta pronleua e soltiglima di riposte la difese, eba fa rimaner cnnlusa e stupita la ritti di Parigi. »

VIE DE II A MUS

moins de force el «le persévérance ; la vérité me serait plus précieuse et plus chère que mon pèro lui-même, et je me croirais coupable de mettre mon affection pour un seul au-dessus du bien de tous. (Arist. Animadv., fol. 73, 74, 75.) »

Ramus enseigne d'abord au collège du Mans, puis au collège de l'Ave Maria. — Son association avec Orner Talon et Barthélémy Alexandre. — Il fait paraître deui livres en 1S43. — Fureur des péripaléticiens : Pierre Galland , Joachim do Périon , Antoine de Govea. — Le roi intervient dans lo procès. — Nomination de cinq commissaires. — Ram us est condamné. — Sentence do François [". — Transports de joie de l'université. — Comment Ramus Échappe aux galères.

Ramus, pour obtenir la maîtrise, avait fait un effort suprême et épuisé ses dernières ressources. Son oncle l'avait aidé de son mieux ii supporter les frais toujours trop considérables attachés de tout temps à ce genre d'épreuves. Sa mère, de son côté, avait vendu un coin de terre qui lui restait. La pauvre veuve n'avait pas eu tort de mettre tout son espoir dans les succès d'un fils qui la chérissait tendrement, et qui fut bientôt en état de lui prouver sa reconnaissance'. En effet, grâce ù tous ces sacrifices, un grand changement ne tarda pas à s'opérer dans la condition du jeune docteur. Le grade qu'il venait de conquérir d'une manière si brillante lui rendait du même coup sa liberté et lui assurait une exis-

» fonce), Rami Vita, p. 1*.

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tence honorable, en lui conférant le droit d'enseigner les arts libéraux.

Humus donna ses premières leçons dans le collège du Mans 1 . Un de ses biographes commet à ce propos une étrange méprise : il s'imagine qu'il s'agit d'une école que Ramus aurait fondée au Mans, et il ne peut s'empêcher de remarquer que c'était « un endroit bien borné pour un homme de ce mérite*.» Cet auteur ignorait sans doute que la plupart des collèges de l'université de Paris portaient les noms de divers diocèses, villes ou provinces du royaume, témoins les collèges de Navarre, de Bourgogne, de Laon, de Reims, de Bnyeux, de Beauvais et dn Mans. Ce dernier établissement, dont on voit encore une partie au coin de la place et de la rue de la Sorbonne, eut à différentes époques des professeurs célèbres, le grand Arnauld entre autres, qui, en 1641, y fit soutenir des thèses par un de ses élèves. C'est lu que Humus débuta dans l'enseignement, et il est permis de supposer que ce fut sous les auspices de Jean Hennuyer : car ce dernier est mentionné dans l'Histoire de l'université comme professeur de philosophie au collège de Navarre « et au collège du Mans'. » Peut-être Ramus était-il le suppléant ou le successeur de son ancien maître?Quoi qu'il en soit, il n'y demeura pas longtemps. 11 forma bientôt une association étroite avec deux régents de l'université, qu'il avait amenés à partager ses vues et ses idées de réforme. L'un était Orner Talon de Beau-

' Nancel, Rsmi Vita, p. lî. Sur en collège voir FSlibien, Hiat. de la Tille da Paris, l. If, p. 97*.

» Ant. Savérien, Vies des philosophes modernes (m», in-tî), 1. 1, p. ï. ■ Du Boulai, t. VI, Calai., p. 9H.

SON PREMIER EHSSIGNIMEKT. 33

vais, grand-oncle du célèbre avocat général de ce nom : c'était un habile professeur de rhétorique , qui avait adopté avec une sorte d'enthousiasme le dessein de réformer l'enseignement et d'en chasser la barbarie. L'autre était un helléniste distingué , nommé Barthélémy Alexandre de Champagne, et qui avait à cœur de faire connaître dans leur langue les philosophes et les écrivains de la Grèce. Les trois professeurs, liés par une amitié fraternelle, vivaient ensemble, faisant bourse commune et se partageant la tâche, aussi bien que le prix des leçons qu'ils donnaient'. Us altèrent tous les trois s'établir dans le petit collège de l'Ave Maria *, où ils ouvrirent des cours publics, sous la direction de Ramus, qui, plus heureusement doué de la nature que ses deux confrères, avait pris sur eux tout d'abord un ascendant marqué. Là, pour la première fois dans l'université de Paris, ou lisait dans une même classe les auteurs grecs et les auteurs latins. Pour la première fois aussi, l'étude de l'éloquence était jointe à celle de la philosophie, et l'on expliquait à la fois les poètes et les orateurs. Un enseignement si varié et si nouveau ne pouvait manquer d'avoir un grand succès; lus auditeurs vinrent en foule, désireux surtout d'entendre Itamus, dont la réputation comme orateur fut établie dès le premier jour'.

Ces premiers succès étaient la juste récompense de ses travaux; mais il voulut s'en rendre plus digne encore,

1 Nuirai, I, o., ]>. lî, l'A.

* Marianiim frymnasium, ainsi nomme a cause de l'inscription : Ane Maria, qui se lisait sur la porte. Voir Fùïibien, t. I, p. 593, et Du Baillay, t. IV, p. m.

> Sancel, iliiù., p. 13.

vie DE RAJUUS.

en reprenant par le commencement toutes ses études. Il employa ainsi plusieurs années à désapprendre ce qui lui avait été enseigné afin de le mieux savoir, et il estime lui-même que cette révision de ses études ne dura guère moins que ces études elles-mêmes'. Grand labeur assurément, cl doiit peu d'hommes se sont montrés capables. L'auteur du Discours de la méthode est peut-être Le seul qui nous offre un aussi beau modèle en ce genre : encore Deseartes se borna-t-il à désapprendre la philosophie pour la refaire, tandis qu'au commencement du XVI 8 siècle en France, tout était à refaire, depuis les premiers éléments de la grammaire jusqu'aux mathématiques et à la philosophie.

Cependant lé jeune maître ès arts n'avait point renoncé à la logique; il s'y était adonné, au contraire, avec un nouveau zèle, par le conseil d'un savant lecteur royal en langue grecque, Jacques Tousan (Tusanus) de Reims, qui avait remarqué ses rares dispositions, et qui l'avait exhorté à mettre en lumière l'utilité d'une logique bien faite et bien enseignée*. Il était animé d'un tel désir de perfectionner celle science, qu'il y rapportait toutes ses lectures el même ses cours d'éloquence, lî avait pu prendre cette habitude à l'école de Jean Sturm, le savant et célèbre fondateur du gymnase ut ilt; l'académie de Strasbourg. On sait en effet quecedernicrenseigna la dialeetiqueà Paris, depuis l'année 1529 jusqu'en décembre 1536, et Ramus nous apprend, dans la préface de ses Seholœ inhbcrales artes, que ce fut dans les leçons de Sturm qu'il rencontra pour

i Collectai!, prasfal. episl., etc., p. 191 (Lettre à Papio). ï Th. Banosiua, Rami Vita, p. 5; Boissard, Bibl., p. 3a.

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