LETTRE A CHARLES DE LORRAINE
reçu tant d'éloges a dû recevoir de vous, en retour, de grands bienfaits : et certes ils ne se trompent pas entièrement, mais ils ignorent la nature de ces bienfaits. Jamais en effet je n'ai reçu de vous ni de personne au monde une seule faveur pour laquelle on puisse m'accuser de m'ètre montré ingrat : c'est par mon seul travail et à la sueur de mon front que j'ai suffi à ma tâche, et je me souviens de vous avoir entendu dire un jour, devant un grand nombre de témoins, que je différais singulièrement de tout votre entourage, en ce que tous les autres vous assiégeaient de demandes et de pétitions, tandis que pour ma part je n'avais jamais sollicité le moindre présent ; et alors avec une sorte de dépit, vous me demandiez si je doutais de votre bienveillance ou de voire pouvoir. Pour moi, je vous l'avouerai, car c'est là mon genre d'avarice, j'attachai plus de prix à ce témoignage d'estime qu'à tous vos biens et à toutes vos richesses, Cette chaire même de Paris, vous le savez, je vous l'aurais rendue depuis longtemps, si vous m'aviez permis d'accepter la succession de Romulus Amaséus que l'on m'offrait à Bologne, avec un traitement de
douze cents ducats Votre estime et votre amitié, voilà
donc les bienfaits dont je vous suis vraiment redevable, et si je les avais oubliés , c'est alors que ceux qui me dénigrent auprès de vous auraient le droit de me taxer d'ingratitude. »
Sur le chapitre de la religion, Ramus fait observerque son changement n'est pas une apostasie, mais une conversion, un retour à la vérité de l'Evangile et aux doctrines de la primitive Eglise, dont le cardinal lui-même a fait un si magnifique éloge au colloque de Poissy.
a Mais, ajoute-l-il, on me reproche encore de m' être réfugié à Saint-Denis dans les deuxièmes troubles : je n'avais que ce moyen d'échapper à mes assassins, et d'ailleurs j'ai assisté au combat sans y prendre part; mes vœux ont toujours été pour la paix et la tranquillité, non pour la guerre et pour le bruit des armes; aussi bien
ai-je entrepris aussitôt ce voyage d'Allemagne , etc
Au lieu de descendre à des considérations sans valeur et fort indignes d'un prince tel que vous, mettez le comble à vos bienfaits et à votre gloire. Notre lime a passé sur la grammaire, sur la rhétorique et la dialectique, sur l'arithmétique et la géométrie; il ne reste que deux des arts libéraux : vous comprenez ce que j'attends de vous. Une fois cette tâche accomplie par mes veilles , je ne forme plus qu'un vœu : c'est de consacrer le reste de ma vie à l'étude des saintes Ecritures. Fasse le Dieu très grand et très bon que vous-même, rassasié et désabusé des honneurs de la terre, vous vous tourniez vers les choses divines. Notre siècle est fertile en hommes très savants dans toutes les langues et dans tontes les sciences, que vous pourriez vous adjoindre avec le revenu d'une seule de vos nombreuses abbayes, pour traduire avec soin de l'hébreu l'Ancien Testament, et du grec le Nouveau, soit en langue latine, soit même en langue vulgaire, et pour composer une table méthodique, qui contiendrait par ordre les principes et les exemples relatifs soit à la doctrine, soit à la discipline. Un tel travail vaudrait mieux, à mon avis, pour l'étude de la théologie, que tous les docteurs et tous les commentateurs de l'Ecriture sainte. Votre génie peut acquérir cette gloire immortelle, et je vous la souhaite ardemment, afin de
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reconnaître vos mérites à mon égard. Adieu. Paris, le 22 octobre lo70. »
Celle lettre, dictée par un noble sentimentde ses droits et de sa dignité, ne rendit pas à Itamus la faveur à jamais perdue du cardinal. L'intrigant et ambitieux prélat, qui avait déjà conçu la Ligue, et qui pensait fonder sur cette organisation du parti catholique la puissance de sa maison, devait peu goûter les vœux d'un chrétien qui l'engageait à laisser de côté la gloire de ce monde pour ne s'inquiéter que du ciel. D'ailleurs, Ram us n'était pas seulement importun ; il était devenu un obstacle. Le cardinal eût-il conservé pour son ancien condisciple un reste de bienveillance, sa politique exigeait qu'il le sacrifiât à la coalition formidable du clergé et de l'université.
Itamus, dans une lettre à son ami Zuinger du mois de mars 1571 (voir plus lias, 111° partie, ebap. 2), aainsi décrit les menées de ses adversaires. « Deux loups affamés et pleins de rage s'étaient emparés, l'un du collège de Preslcs, l'autre de ma chaire d'éloquence et de philosophie ; et il leur était fort désagréable de se laisser arracher une si belle proie. Leurs hurlements furieux ayant réveille tous les hôtes de la forêt, voire même les lions et les léopards, tous s'ameutèrent contre moi seul, représentant Itamus comme une sorte de magicien et d'enchanteur, dont les discours ou la seule présence dans une chaire publique suffiraient pour anéantir en un clin d'œil toute la gent catholique; et celte fiction trouva tant de crédit auprès de ceux qui dirigent les affaires, qu'on publia au nom du roi une ordonnance qui faisait défense à quiconque professe la foi rvuii^lirpii: il' enseigner publiquement ou privement, comme professeur ou comme
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VIE DE 111 M US
précepteur, dans quoique art ou science que ce fût, en sorte qu'il n'était pas même permis à un père d'élever ses enfants chez lui dans la religion paternelle. »
Le 20 novembre, en effet, parut l'édit du 8 octobre, enregistré au parlement sur les instances de l'université, et dans lequel on lisait: «Que défenses soient faites à toutes personnes de tenir escholes, principautés et collèges, ny lire en quelque art ou science que ce soit en public, nj en privé en chambre, s'ils ne sont connus et approuvez catholiques, tenans la religion catholique et romaine, etc. d
On ne s'en tint pas là, et l'on s'occupa activement d'appliquer en toute rigueur celle ordonnance, si contraire qu'elle fût à l'édit de pacification. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans l'Histoire de l'université de Paris de Du Boulay (t. VI, p. 713) : « Conformément à cette décision royale, le recteur réunit les députés le 2 décembre 1570 , et les entretint des poursuites à exercer contre P. Ramus et les autres déserteurs de la foi. Et comme Ramus trouvait toujours des appuis à la cour, Vigor et Charpentier furent chargés, le 15 décembre, d'aller trouver le roi, afin d'en obtenir une dernière confirmation des lettres qu'il avait accordées contre les déserteurs de la foi. » Vigor et Charpentier s'acquittèrent avec succès de celte honnête commission, qu'ils auraient dû refuser pour plus d'un motif, et Ramus fut esclu sans retour des fonctions actives de l'enseignement et de l'administration universitaire.
Notre philosophe ne perdait point courage; mais avant d'accepter le repos auquel on le condamnait en France, il paraît avoir songé à se retirer à Genève, où plus d'un