‹ Ramus Pierre de La RameeChapitre 51 sur 175 · LETTRE DE THÉODORE DE BÈZE · texte numérisé non relu

LETTRE DE THÉODORE DE BÈZE

ami aurait désiré le voir comme professeur. Il Gt sonder sur ce point Théodore de Bèze; mois celui-ci se montra inflexible dans son attachement à la doctrine d'Aristote, et il repoussa poliment les ouvertures qui lui étaient faites. Voici, textuellement traduite, la lettre qu'il adressa à ïlamus le 1" décembre 1570 :

« J'aurais mieux aimé apprendre par vous-même que par nos amis votre dessein en faveur de notre académie; non que j'aie le désir ambitieux de me voir sollicité par vous ou par qui que ce soit, mais parce que cela me fait penser que vous avez conçu des doutes sur mes dispositions à votre égard. Or, ce changement de ma part serait bien peu chrétien, et je puis vous affirmer au nom du Seigneur que rien ne serait plus contraire à mon caractère. Ainsi, quoique je diffère grandement d'opinion avec vous sur certaines choses concernant nos études, je sais apprécier votre érudition, votre éloquence et tant de qualités supérieures dont Dieu a orné votre génie; et mon vœu le plus cher serait de vous être agréable, tout en servant les intérêts de cette académie. Deux choses seulement s'opposent à ce qu'on puisse faire aujourd'hui ce que vous souhaitez et ce que d'ailleurs nos professeurs désireraient bien vivement. Le prejm'er obstacle est qu'il n'y a en ce moment aucune vacance dans l'académie; et nos ressources sont tellement faibles, pour ne pas dire nulles, qu'il nous est impossible d'augmenter le nombre des professeurs, ou môme d'élever le moins du monde les anciens traitements, si modeste qu'en soit le chiffre. Le second obstacle consiste dans notre résolulion arrêtée de suivre le sentiment d'Aristote, sans en dévier d'une ligne, soit dans l'enseignement de la lo-

VIE DB RÀHUS.

gîqne, soïl dans le reste de nos études. Je vous écris tout cela franchement , comme le veut cet ancien adage: « Entre gens de bien il faut bien agir. » Si néanmoins vous jugez à propos de faire une excursion de notre côté, vous serez toujours le bienvenu, et vous aurez à vous louer, je l'espère, d'avoir vu Genève, et d'avoir visité les amis et les disciples que vous y avez laissés en grand nombre. »

Cette lettre ôlail à lîamus tout espoir, s'ii en avait jamais eu de ce côté. Il rie renouvela pas auprès du réformateur genevois une tentative qui, je dois le faire remarquer, était la première. Tous ceux qui en ont parlé ont fait remonter ces démarches à l'époque de son voyage en Allemagne et en Suisse; mais c'est un simple anachronisme, qu'il suffit d'indiquer pour rétablir la vérité. Ramus était rentré en France le i'' r septembre 1570, sans avoir manifesté un seul instant le désir de s'établir à Genève. C'est donc de Paris et au milieu des embarras inextricables où il s'était trouvé après son retour, qu'il fit faire à Théodore de Bèze la proposition à laquelle celui-ci répondait le 1 er décembre suivant.

Cependant un événement favorable venaitd'avoir lieu à Paris; la mort de Jean du Tillet, évèquc de Meaux, ayant laissé vacante Ja place de chancelier et de conservateur apostolique de l' université, ce litre avait été donné par élection au cardinal Charles de Bourbon, archevêque de Rouen et évêque de Beauvais, depuis la radiation du cardinal de Châtillon. Le nouveau chancelier prêta serment par procuration le 12 septembre 1370. I) est probable que Ramus mit à profit cette circonstance, en se rappelant au souvenir de son ancien condisciple, que Du

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Boulay dit avoir été son Mécèoe'. Le cardinal de Bourbon, qui s'éhil fait remarquer jusque-là par sa modération, et qui pour celte raison était appelé politique', s'employa peut-être alors pour Ramus. Quoi qu'il en soîl, ce dernier ne s'était pas abandonné lui-même ; il avait agi auprès du roi et de la reine mère; il les avait abordés plusieurs fois et leur avait adressé d'énergiques remontrances sur ce qu'on lui interdisait la carrière des études pour le seul motif de la religion , et sur ce que la dernière ordonnance détruisait d'un seul coup quatorze articles de l'édil de pacification. Catherine de Médicis se montra touchée de l'injustice dont il était l'objet ; mais il comprit qu'elle avait la main forcée par le conseil, où dominait le parti des Guise. Enfin, de guerre lasse, il proposa un accommodement qui fut accepté et qni régla sa situation d'une manière honorable pour lui. Il ne put obtenir l'autorisation de remonter dans sa chaire, ni même de reprendre la direction de son collège de Presles ; mais on lui laissa le titre et le traitement fixe de principal; on lui conserva également le titre de professeur royal ; on doubla même son traitement, en considération de ses longs services. Puis, comme à défaut de la parole il lui restait sa plume, il crut de son devoir d'en user, et ne pouvant plus enseigner les arts libéraux, il offrit de continuer à en répandre la connaissance t les rédigeant en français. Les détails de cette transaction étant demeurés inconnus jusqu'à ce jour, je les rapporte ici textuellement, d'après la lettre déjà citée que Ramus adressait à Zuingerau mois de mars 1371 :

1 Du Boixlaj, t VI, Catalogue, p. 933.

• De Thou, L XLIV, ad ann. UM.

VIE DE HAUTS

« En supposant que ma parole fut aussi dangereuse que le feignaient mes adversaires, je fis observer que ma plume au moins échappait à cette accusation, et que, par conséquent, le roi pouvait me donner le pouvoir d'achever la rédaction des arts libéraux, dont les cinq premiers étaient déjà mis par écrit. Il y a en France, di- sais-je encore, une foule de bons esprits capables de comprendre toutes les sciences, et qui en sont privés parce qu'elles sont exposées dans des langues étrangères. Si après tant d'années de services on veut ine traiter en professeur omérite, pourquoi ne pas me confier le soin d'instruire mes concitoyens? Comme les Gaulois, avant l'arrivée de César, possédaient tous les arts libéraux dans leur langue, ainsi les Gaulois de nos jours pourraient avoir encore des arts gaulois. Ce discours plut au rai et à la reine, et pour honorer ou pour consoler ma retraite, on doubla mon traitement. On m'accorda de plus la faculté de désigner moi-même mon successeur au collège dePresles, mes revenus ordinaires étant d'ailleurs réservés. Enfin, grâce aux persécutions des envieux et des méchants, me voilà en possession d'un repos honorable et tel que je n'eusse pas osé l'espérer ni même le souhaiter à une époque de paix et de tranquillité. »

L'abbé Goujet, dans son Mémoire sur le collège royal, cite un extrait du Mémorial de la chambre des comptes, dont il ne pouvait comprendre le sens, et qui prouve que les promesses faites à Ramus lui furent tenues. « Le roi, dit-il, voulut que pendant cette absence', Ramus continuât de jouir de ses appointements de professeur

1 C'ret-a-dire pendant son vovr S c en Allem^n^. Goujel croit en effet ijuc Etdiliua ne revint à Pnris que u vers la fin de l'alinéa 1S71. a

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