‹ Ramus Pierre de La RameeChapitre 52 sur 175 · LES SCIENCES EN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LES SCIENCES EN FRANÇAIS

royal, comme on le voit par un Mémorial de la chambre des comptes de l'année même 1571, où on lit ces termes : a Décharge à Pierre de la Ramée, professeur du « roi en éloquence, de sa lecture ordinaire qu'il est tenu a faire, sans préjudice de ses gages et droits. »

Ramus était donc déchargé de ses fonctions; mais il n'avait pas entendu réclamer une sinécure. A peine rentré dans son cher collège, ou, comme il l'appelait quelquefois, a son royaume de Presles, « qu'il ne quitta plus jusqu'à sa mort, il se remit à l'œuvre avec courage. L'entreprise dont il avait formé le projet devait être le terme et aussi le résumé de tous ses travaux : embrasser l'ensemble des arts libéraux, c'est-à-dire tout l'enseignement de la faculté des arts, en commençant par la grammaire et en finissant parla morale et la politique, rédiger définitivement en latin toutes ces sciences, puis mettre en français chacune d'elles, tel était son dessein, et l'on peut croire qu'il en serait venu à bout, si la mort le lui eut permis. Ainsi aurait été réalisé le vœu que formait, quelques années auparavant, l'auteur Je la Défense et illustration de la langue françoise. « Doncques, avait dit Joachim Du Bellay (chap. X), si la philosophie semée par Aristote et Platon au fertile champ attique, estoit replantée en nostre plaine françoise, ce ne seroit la jelter entre les ronces et espines où elle devînt stérile ; mais ce seroit la faire de lointaine prochaine, et d'eslrangère citadine de nostre république, a

Cette noble entreprise, à laquelle Ramus apportait son indomptable ardeur, et qu'encourageaient hautement Charles IX et Catherine de Médicis, fut accueillie avec applaudissements par les gens de lettres. Estienne Jo-

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délie, se faisant l'interprète de tous, la célébra dans les vers suivants qui se lisent en lète de la Grammaire française, publiée en 1572 :

AUX FBANÇ0Y8.

Les vieux Gaulloys avoient tous ans en leur largage, .liais Dis, l'un de li'urs Dieus (qui ridie tient couverts Sons les obscures nuits raille trésors divers), Aux chams Elysicns retint des arts l'usage.

Il falloit donq' avoir, pour la bas pénétrer, Les rappeler et faire en l'air Gaulloys rentrer, Ce Rameau d'or, par eus redorant tout nosire âge.

Les ennemis de Ramus n'avaient pas manqué de dire et de répéter, pour mettre plus de monde dans leur parti, qu'un professeur huguenot faisait tort à l'université, et que les pères de famille ne voudraient plus envoyer leurs enfants dans des collèges infectés par l'hérésie, a Les parents, disait-on dans une requête du mois d'août 1568, estoient divertis d'envoyer leurs enfants aux collèges, pour la crainte qu'ils avoient que par tels principaux et pédagogues, ils ne fussent divertis de la vraye religion, dont procédoit une infinité d'inconvénients et mesmes toute espérance ostée de pouvoir remettre ladite université en sa première splendeur et vigueur'. » De là dans le corps enseignant tant d'épurations qui, au dire de certaines gens, devaient repeupler les écoles. D'un autre côté, L Charpentier avait intéressé dans sa querelle particulière un certain nombre de professeurs du collège royal, en leur faisant entendre que la présence de Ramus et des hérétiques nuisait à cette institution, et en les menaçant

i Da Boula?, u VI, p. sa».

DÉCADENCE DE l'uNIVEIISITÉ. 235

de la colère du cardinal de Lorraine qui , à l'en croire, avait failli supprimer la création de François I er '.

Peut-èlre le lecteur est-il curieux de savoir ce que devinrent l'université et le collège royal, quand on en eut chassé, par tant d'exorcismes et d'ordonnances, loul ce qui sentait de près ou de loin l'hérésie? Ratnus, Charton, Dahin ne sont plus à la tête des collèges, et la faculté d'enseigner a été retirée à leurs coreligionnaires; l'université est sans doute plus florissante? Il n'en est rien : des milliers d'étudiants qui naguère affluaient de tous les pays de l'Europe, ont renoncé à venir sur une terre inhospitalière, pour entendre des professeurs qui ne sont plus les premiers du monde , ou dont les doctrines intolérantes les effrayent 1 . Mais, du inoins, les pères de famille catholiques ont-ils repris confiance? envoient-ils de nouveau leurs enfants dans les écoles purifiées? Pas davantage; ils les envoient chez les jésuites, par la raison très simple que, si l'on cherche uniquement dans l'éducation les principes les plus purs du catholicisme, personne, sous ce rapport, ne saurait rivaliser avec la société fondée par Loyola. Ecoutons du reste un témoin oculaire, assez peu suspect de favoriser cette société. Hubert Languet, écrivant de Paris à son ami J. Camérarius, le 26 août 1571 , lui décrit en quelques mots l'état de l'enseignement : «Les études se relèvent un peu; mais ceux qui professent notre religion sont exclus de tontes les chaires. Les jésuites éclipsent en réputation tous les autres professeurs (Jesuitas obscurant reliquorum professorum nomen), et peu à peu ils font

i J. Carpent., Oraiioncs, 1S68, ei offic Th. Brumennij (sic), ia-s: * Du Boulay, l. VI, p. 316.

VIE DE RÀMBS,

tomber les sorbonistes dans le mépris '.a Pauvres sorbonistes! Quant au collège de France, personne n'en parle à eelte époque : Turnèbe est mort ; Ramus est condamné au silence ; Denis Lambin, intimidé par le nom de politique que lui donne Charpentier et par les dénonciations furibondes de ce dernier, Lambin s'exile, sous prétexte d'aller consulter en Italie des manuscrits. Il reste Charpentier; mais s'il a bien pu, comme il s'en vante, conserver au collège royal son existence, il est incapable de lui donner la gloire. Il ne relient du monde à ses cours qu'en se livrant à des sorties violentes contre les politiques, et à des déclamations sanguinaires que je m'étonne de ne pas voir figurer dans l'excellent ouvrage de M. Ch. Labitte sur les Prédicateurs de la Ligue.

Ainsi s'annonçait cette décadence progressive de l'université que devait achever la Ligue, et que décrit assez plaisamment le recteur Roze, dans la Satire Ménippée : « Jadis, au temps des politiques et hérétiques Ramus, Gallandius, Turnebus, nul ne faisoit profession des lettres qu'il n'eust de longue main et à grands frais estudié, et acquis des arts et sciences en nos collèges, et passé par tous les degrez de la discipline scholasiique. Mais maintenant... les beurriers et beurrières de Vanves, les vignerons de Saint-Clou d... sont devenus maistres ès arts, Bacheliers, principaux, présidents et boursiers des collèges, régents des classes, et si arguts philosophes que mieux que Cicéron maintenant ils disputent de inventione, etc. »

Ecarté d'un enseignement dont il était presque la seule lumière, Ramus avait du moins le bonheur d'être

' Lettres â J. CainSrarius (16S6, iti-S"), lettre LVffl, p. 141.

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