‹ Ramus Pierre de La RameeChapitre 58 sur 175 · TIS SE II .1 MU · texte numérisé non relu

TIS SE II .1 MU

été payé à cet effet par Charles IX', raconte une anecdote dont je ne garantis pa3 la vérité, mais que je rapporte comme un témoignage des sentiments attribués à Ramus par un homme qui le connaissait, et peut-être aussi par la cour de France elle-même. « Autrefois, dit-il, Pierre Ramus, homme de bien, fort éloigné de la cause, et moy, nous sommes trouvés au preschc d'un de de ces ministres qui dégorgeoit plusieurs injures contre les papistes et excitoit les siens à sédition, Nous fusmes contraints de sortir avec un fort grand crève-cœur et non sans murmurer contre lui. De quoy le bon homme se sentant offensé, nous en vint demander la raison après

avoir achevé son presche Ainsi nous le laissâmes

après l'avoir tancé *. »

Ramus n'avait jamais manqué une occasion de déplorer les guerres chiles, et il conserva ce senti ment jusqu'à la lin de sa carrière. « Il était, dit son biographe Nancel (p. 68-70), très ami de la paix et de la tranquillité, très opposé a la guerre et a la sédition, comme le prouve celle prière qu'il prononçait peu de jours avant sa mort : o Unissons-nous dans un sentiment d'humilité, pour supplier Dieu d'avoir pitié de ses enfants. Qu'il éloigne de nous Satan, auteur de toutes les discordes parmi les chrétiens ; qu'il daigne les éclairer par son Saitt-Esprit et les réconcilier entre eux, en sorte que tous, d'une seule voix et d'un seul cœur, ils proclament et célèbrent la gloire de leur Créateur! « Telles étaient alors ses préoccupations; tels étaient les discours et les

i Voir ta France protestante dp MM, Haag, arl. P. Charpentier.

1 Lettre de P. Charpentier à François Port" de Candie, d'après lu Journal des Sçavants du lundy SI mars 16B9, p. IIS. Cf. De Thnu , ]. LUI init.

DBBNIERS TRAVAUX. 249

exhortations qu'il adressait à tous les chrétiens; telles sont aussi les pensées qui remplissent et animent son traité de la religion chrétienne, c'est-à-dire un ouvrage auquel il travaillait encore dans les jours qui précédèrent sa morl. La religion renouvelée par l'Evangile était devenue son unique souci, et sa vie extérieure, toujours si pure, répondait de plus en plus à ces graves pensées. C'est le témoignage que lui rend La Croix du Maine, qui le connut dans ses dernières années : « Je l'ay dit, non pour avoir esté de ses auditeurs ou instruit dans sa doctrine, mais pour avoir connu, par la vie qu'il a démenée sur la fin de ses derniers jours, qu'il n'avoit point l'âme autre que d'un homme de bien, et vivant en la crainte de Dieu '. »

Entre tous ses devoirs, il en était un qu'ilavait surtout à cœur, et qu'il considérait comme une sorte de mission : c'était de rédiger définitivement en latin et de mettre en français les arts libéraux. Il avait commencé par revoir ses trois grammaires. Il donna en 1572 une nouvelle édition de sa grammaire française, chez André Wéchel qui, revenu en France après l'édil de pacification, avait remis son imprimerie en état dans le courant de 1571 *. Puis ïl publia de nouveau la rhétorique d'Orner Talon ; et après avoir corrigé une dernière fois sa dialeclique en latin, il préparait une nouvelle dialectique en français. Le 16 août 1572, il écrivait à son ami Frcigius en lui envoyant les trois premiers arts libéraux : « Je poursuis cette œuvre avec ardeur; et chaque année, je l'espère, je pourrai vous en faire part. » Celte

' Bibliolh. trancoise, art. Pierre de la Ramée.

1 Letires de Langust a Camérarius , lettre LV1, du 19 Juin ls?i.

VIE DE HAMUB.

restriction : je /'eipére, parut à Freigius d'un mauvais augure, et en effet, peu de jours après, on lui annonçait U mort de son cher maître '.

Depuis deux ans, Ram us était réduit au silence; mais on n'avait pas encore oubli/s les triomphes de sa parole : on se rappelait son éloquence, la plus célèbre du temps: on savait qu'il possédait l'art de persuader et d'émouvoir une assemblée, et qu'à un moment critique il avait .fait marcher, sans argent, des troupes mercenaires. Ou songea à l'envoyer en Pologne, pour j préparer l'élection .de Henri d'Anjou, frère de Charles IX, dont la candidature au trône rencontrait beaucoup d'opposition, surtout chez les seigneurs qui, en assez grand nombre, avaient embrassé la Réforme et qui redoutaient un roi catholique. Le choix de Jean de Montluc, évêque de Valence, comme ambassadeur, était destiné sans doute à les rassurer. Ce prélat en effet était notoirement suspect de favoriser les idées nouvelles ■ . Au colloque de Poissy, on l'avait choisi pour conférer avec 'les réformés à qui il inspirait confiance. Plusieurs deses sermons et de ses autres ouvrages où il attaquait les vices du clergé, avaient été censurés par la Sorbonne et mis à l'index en 1562. il protégeait publiquement en 4572 des protestants connus pour tels, par exemple Ram us à qui il avait plus d'une fois marqué sa bienveillance, et le jurisconsulte françois Hotman qu'il avait fait professeur dans son université de Valence. Il parait qu'en lin et habile courtisan qu'il était, Montluc avait deviné le prochain et lerrible massacre qui attendait les huguenots, et avant de partir, le 17 août

' Collectaneœ prafat., epiil., etc. (1577), p. .254; FrtigluB, 1. c, p. «. » R. ;Dare»K Essai sur Fr. Hotman, p. S.

REFUS d'AJJ.EB RN POLOGNE. SSS1

1572, il avertit le comte de la Rochefoucault de se met- Ire sur ses gardes '. Peut-être voulut-il sauver Ramus, en l'attachant à son ambassade. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il lui fit des propositions pour l'engager à soutenir de son éloquence les prétentions du duc d'Anjou. Ramus répondit à ces ouvertures par un refus, et comme V évoque de Valence avait recours aux plus vives instances et parlait de récompenses magnifiques : t Un orateur, répondit notre huguenot, doit être avant tout un homme de bien ; il ne doit pas vendre son éloquence'. » — «Défaite singulière, dit l'historien Gaillard, lorsqu'il s'agit de servir ses maîtres! » Langage singulier, dirai-je à mon tour, dans la bouche d'un historien libéral, et qui devait savoir que le jeune vainqueur de Jarnac et de Mon tcon tour .n'était pas précisément le candidat que les protestants auraient porté de préférence au trône de Pologne. Ramus se fit évidemment un scrupule de conscience d'engager ses coreligionnaires à se mettre sous le joug d'un prince dont ils se déliaient à bon droit.

Peu de jours après son refus d'aller en Pologne, il expirait au milieu des horreurs de la Saint-Barthélémy, victime à la fois de son zèle pour les lettres et de son attachement à sa religion.

'Me voici en effet arrivé à cette époque de vertige et de cruauté qui, suivant les expressions d'un historien, a sembla égaler la France aui nations les plus barbares , ■ et si je n'avais pris la ferme résolution de me borner à raconter la vie et les malheurs d'un seul homme, je pourrais me donner ici carrière, en essayant

1 De Thon, liv. LUI.

' Banosius, Vie 6e Ramus, p. 18.

VIE DE RAMVS.

de retracer dans leur ensemble les circonstances et les causes diverses de la catastrophe qui frappa, en même temps que lui, tant de milliers d'innocents. Je pourrais, sans sortir de mon sujet, demander compte à tons les personnages qui figurent dans celte biographie, de la part qu'ils y ont prise, depuis le roi Charles IX et Catherine de Médicis, jusqu'aux ennemis plus ou moins obscurs de Ramus, les Duret, les Malmédy, les Vigor, les Du Cheane, sans compter Charpentier. Je pourrais surtout montrer la terrible responsabilité qui pèse sur les Guise, sur les jésuites et sur tous ceux enfin qui, en préparant la Ligue, firent la Saint-Barlhéleiny. Car ou l'a dit avec raison, <• les admirateurs de la Ligue ont beau faire : il y a une cerlaine solidarité entre lu Ligue et ia Saint-Barthélémy '. u Au cardinal de Lorraine reviendrait de droit la page la plus sanglante, lui qui, après avoir donné plus d'un gage à l'esprit nouveau, ayant pris enfin, comme le dit Chateaubriand, le parti du passé contre les huguenots qui représentaient l'avenir', décidé à faire triompher par tous les moyens la cause du catholicisme et les vues ambitieuses de sa famille, cherche d'abord à transformer en parti politique tout ce qui est attaché à sa religion, puis provoque toutes les guerres civiles qui ont déchiré ce malheureux pays, établit dans toute la France des ligues partielles en attendant la Ligue par excellence, et enfin apprenant à Rome l'abominable nouvelle du massacre, célèbre solennellement une messe d'actions de grâces, pour un événement qu'il avait pu prévoir, dont il se réjouit et

i Ch. Labille, Prédicateurs de lu Ligne, p. 7.

' J. J. Guillemin, Le cardinal de Lorraine, p. XL VUS.

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