LA SAINT-BARTHELEMY
triomphe, en mettant sur la porte de l'église « une inscription qui portait que le cardinal de Lorraine, au nom du roi très chrétien Charles IX, rendait grâces à Dieu el félicitait notre saint-père le pape Grégoire XIII, le sacré collège des cardinaux, le sénat et le peuple romain, du succès étonnant et incroyable qu'avaient eu les conseils qae le saint-siége avait donnés, les secours qu'il avait envoyés, et les prières que sa sainteté avait ordonnées pour douze ans '. o ,1e pourrais rappeler en détail les noms de ceux que l'histoire continuera de flétrir, en dépit de leurs modernes apologistes, en dépit surtout de celte lâche et houleuse théorie qui justifie tous les crimes, dès qu'ils sont commis d'accord avec la majorité d'un peuple, comme si l'iniquité, pour profiler à un plus grand nombre, cessait pour cela d'être l'iniquité!
Je détourne les yeux de cet amas d'horreurs, pour ne déplorer qu'un seul crime. Aussi bien n'auraisje pas assez de larmes pour pleurer tant d'héroïques et innocentes victimes, ni assez de force pour reproduire ce trop vaste tableau. Parmi tanL d'assassinats, je n'ai, grâce à Dieu, à en raconter qu'un seul ; mais il est si affreux qu'au moment d'en entreprendre le récit, je crains d'être accusé d'exagération par ceux-là même qui connaissent dans ses moindres circonstances la lugubre histoire dont je vais dévoiler un seul épisode. Pour peindre ce crime, il me suffira de laisser parler ceux qui en furent les témoins. Le récit qu'on va lire est emprunté uniquement à deux hommes qui avaient vécu dans l'intimité de Ramus. L'un, Théophile Banosius, habitait le collège de Presles, au moment même où
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Ramus y fol assassiné. L'autre, 1 Nicolas de Naneel, fit exprès le voyagé de Tours à Paris pour venir vérifier les faits sur les lieux et recueillir le 1 témoignage de son arm'Sérénus, chez qui se passa ce drame épouvantable, puisqu'au mois d'août 1&72, il était principal du collège de Prestes. II est difficile, je crois, d'offrir au lecteur plus de garanties d'exactitude. Je transcris les détails fournis par ces deux témoins si bien informés 1 ; mais je lès abrège , afin d'épargner à ceux qui me liront une trop longue et trop douloureuse émotion.
Ce n'est pas le jour même de la Saint-Barlhélemy que Ramus fut mis à mort, mais seulement le mardi 26 août, c'est-à-dire le troisième jour du massacre, lorsque déjà la fureur populaire était calmée. Des assassins à gages; conduits par deux hommes dont l'un était tailleur et l'autre sergent, forcèrent l'entrée du collège de Presles, et se mirent à fouiller la maison. Ramus, comprenant que c'était à lui que s'adressaient leurs menaces, s'élaii retiré dans son petit cabinet de travail, au cinquième étage, et là' il attendait dans le recueillement et la prière,' lorsque la bande homicide, sur quelques indications qui lui sont données, découvre sa retraite, enfonce la porte et se précipite dans la chambre, Ramus était à genoux/ les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel. 11 se relève ; il veut parler à ces furieux qu'un respect involontaire retient encore; mats il s'aperçoit bientôt qu'il n'en doit attendre ni pitié ni merci', et profitant des derniers moments qui lui sont laissés, il recommande son âme à Dieu et s'écrie : « 0 mon Dieu, j'ai péché contre toi; j'ai fail le mal en ta présence ; tes jugements sont
' Baoosius, Vie do Hamas, p. 34, 3S; Nam»], p, 7(-7S.
justice et"vérité : aie pitié de- moi et pardonne- à ceB mal^ heureux qui ne savent ce qu'ils font ! » Ir n'en peut dire ; davantage, tant est gTande- l'impatience des meurtriers. L'un des chefs de la bande,i proférant d'affreox blasphèmes, lui décharge sur la tête une arme à feu dont les deux balles vont se loger dans la muraille, tandis qoe' l'autre qui est placé en l'ace de lia mus, lui passe son épée au travers du corps. Le sang jaillit eu abondancedè ces horribles blessures, qui pourtant ne l'ont pas achevé. Les assassins ontrecoursà un autre genre de supplice : ils le précipitent par la fenêtre, d'une hauteur de plus : de cent marches. Le corps dons sa chute rencontré un tbit qu'il défonce en partie, et tombe tout palpitant dans la cour du collège. Le sang et les mitrailles se sont répandus, et pourtant Bamus respire encore I On l'accable d'outrages ; puis l'ayant attaché par les pieds avec une corde , on le traîne par les rues de la ville jusqu'à la Seine. Là, diton , un chirurgien lui coupa la tête, et le corps fut jeté dans le fleuve. « Ce qui est certain, d'après Nancel, c'est que plusieurs passants, moyennant un écu qu'ils donnèrent à des bateliers , se firent apporter sur le rivage le cadavre qui surnageait près du pont Saint-Michel , et s'en donnèrent le spectacle. Enfin la fureur extraordinaire des ennemis de Ram us ne s'assouvit qu'au prix de toutes les cruautés et de tous les raffinements de la barbarie. » On profita de sa mort pour mettre an pillage sa riche bibliothèque et tout ce qui lui apparlenait.
a Voilà, dit M. Cousin, quel fut le sort d'un homme qui, à défaut d'une grande profondeur et d'une originalité puissante, possédait un esprit élevé, orné de
TIE DE RAMUS
plusieurs belles connaissances , qui introduisit parmi nous la sagesse socratique, tempéra et polit la rude science de son temps par le commerce des lettres, et le premier écrivit en français un traité de dialectique. »
« 0 le bon temps, s'écrie Voltaire avec une sanglante ironie, ô le bon temps que c'était, quand les écoliers de l'université, qui avaient tous barbe au menton, assommèrent le vilain mathématicien Flamus et traînèrent son corps nu et sanglant à la porte de tous les collèges pour faire amende honorable! — Ce Ramus était donc un homme bien abominable? il avait fait des crimes bien énormes? — Assurément, il avait écrit contre Aristotc, et on le soupçonnait de pis'. »
Pour nous, si nous ne savions à quelles épreuves l'homme est appelé ici-bas, si nous n'étions profondément convaincu que ceux-là surtout sont heureui qui sont persécutés pour la justice nous serions tenté de pousser un long cri de douleur sur le supplice atroce dont Bamus paya son dévouement à sa religion et à la sainte cause de l'esprit humain. Mais nous aimons mieux nous résigner et dire avec Freigius : a Je ne crois pas devoir déplorer ce genre de mort, quand je considère ce qu'ont souffert Socrale, Cicéron et notre Seigneur Jésus-Christ lui-même. » Nous aimons surtout à nous rappeler les nobles et prophétiques paroles que Ramus adressait à ses disciples : • Quoique ces épreuves m'aient paru bien dures et bien amères, je ne puis m'en souvenir sans un profond sentiment de joie et de bonheur.
i Edit. Beuchot, t. XL (le (' des Mélanges], Entreliens d'Àriste et
d'Acrotal, p. 3G3.
» Saint Matthieu, V, 10.