‹ Ramus Pierre de La RameeChapitre 61 sur 175 · RÉCIT DE JEAN DE BO.NHEIM · texte numérisé non relu

RÉCIT DE JEAN DE BO.NHEIM

qui concerne maître ttamus, voici ce qui se passa. II racheta d'abord sa vie par une rançon de 2,000 écus couronne, qu'il paya. Puis, lorsque le roi apprit que ïtamus n'avait pas encore été tué, il donna à ses gens l'ordre exprès de le mettre à mort. Il était caché dans sa demeure, et s'était mis entre les sangles de son lit et une paillasse. Mais ayant été découvert, il fut percé de coups

et jeté par la fenêtre. Ensuite on le traîna avec des

cordes à travers la ville, et enfin on le jeta à l'eau. Le troisième jour, le fleuve ayant repoussé son cadavre sur le rivage , de jeunes enfants de Paris le battirent de verges. Lorsque sa mort fut annoncée à maître Charpentier, qui avait eu avec lui de longs démêlés au sujet d'Aristote qu'il défendait contre les attaques de Ramus, il fondit en larmes, témoignant l'affliction que lui causait la mort d'un homme si savant, doué d'un esprit supérieur, et que son érudition avait rendu célèbre dans le monde entier. »

Ce récit, forgé peut-être par quelque ami scrupuleux de Charpentier, ne saurait infirmer notre confiance dans les témoins oculaires, puisque l'auteur, qui n'allègue aucune autorité à l'appui de son dire, n'était pas à Paris, mais à Orléans, et ne pouvait par conséquent « .voir tout de ses yeux , » suivant l'expression de Freytag. Il est d'ailleurs plein d'inexactitudes et d'invraisemblances.

D'abord, comment te roi aurait-il donne l'ordre exprès d'assassiner un homme que lui et sa mère avaient toujours protégé et qu'ils protégeaient alors même contre les Guise, et cela le 26 août, c'est-à-dire lorsque déjà ils avaient, à plusieurs reprises interdit le meurtre et le

1 G.G.Soldan.l^il'raiiccet la S.-BarlhÈlcmy, trad. par M. Cli.Schmidt.

TIR DE 1UHUS.

pillagel A quel propos ut dans quel but auraient-ils voulu la mort de Ramus? Celui-ci ne B'occupait nullement de politique, comme on Ta vu plus haut, ou, s'il s'en occupait, c'était pour blâmer hautement toute sédition. Son nom n'est-il pas cité avec éloge comme celui d'un ami de l'ordre, dans une brochure faite par les ordres du roi pour excuser la Saint- Barthélémy ' 1 Et Nancel, le maître et l'ami du principal de Presles en 1572, Nancel, qui a certainement tout connu, no dit-il pas expressément (p. 74) que l'assassinat de Humus a eu lieu contre la Volonté expresse du roi et de la reine, « contra régis reginxque voluntatem interdictumque? »

Ensuite, la relation de J. de Bonheim contredit sur plusieurs points importants tous les récits des historiens les plus graves et les mieux informés. Ainsi , il fait venir les assassins à deux reprises : la première fois on prend à Ram us son argent, et l'on ne nous dit pas qui a fait ce coup; la seconde fois on le tue, et l'auteur ne dit pas non plus quels sont les meurtriers. D'après ses paroles, on doit conjecturer que ce sont les gens du roi ; mais cela ne peut se soutenir un instant : car comment une telle circonstance aurait-elle passé inaperçue? Je n'insiste pas sur l'action de ces jeunes enfants que l'auteur substitue charitablement aux écoliers de l'université ; mais il ne parait pas avoir été mieux renseigné ici qu'ailleurs. Enfin , il reste à examiner l'anecdote concernant Charpentier. Est-elle vraie, et, si elle l'est, prouve-t-elle son innocence ou son hypocrisie? Pour moi, je doute fort que Charpentier ait jamais fait de Ramus un si graud éloge, et les regrets qu'on lui attribue me sont suspects

1 roft pluj haut, cil;. p. VUE, p. îts.

SIMION DE MALMÉDY.

pur leur exagération. Cependant, j'ai dû chercher si ce récit étuit coniirmé quelque part , et je dois à la vérité de dire que j'ai trouve, dans un recueil composé en l'honneur do Charpentier par un de ses amis, Siméon de Malmédy, des vers latins qui rapportent à peu près le même fait. Eu voici la traduction :

« Paroles prononcées par Charpentier en apprenant la mort de Lambin, qui avait suivi de près celle de Ramus :

« La vie m'était douce à lutter avec les Ramus et les Lambin de leur Vivant; mais tous deux ont succombé avant le temps, l'un enlevé par une mort violente, l'autre par l'effet de la terreur. Aujourd'hui que je ne rencontre aucun adversaire dans mes études, elles n'ont plus pour moi le même charme 1 . »

Ceci, ii mon avis, rentre déjà mieux dans le caractère connu de Charpentier, et c'est peut-être sur ces vers que J. de Bonlieim aura bùti sa narration. Mais il y a encore une autre source où lui et de Malmédy ont pu puiser tous les deux : c'est l'épilogue du dernier ouvrage de Charpentier, où on lit que » l'impression de ce livre a été re- « tardée par plusieurs causes, et en particulier par la a mort inopinée de P. Ramus et deD. Lambin. Avec eux

■ TumnluB lia. Carpanlaril , 1S74, fol. t r. Verba a Carpentarlo habita, cura Pétri Kami in'eritum Lambini mors est consequuta. Voici les vers de Malmédï :

vu m ha mus •

« (dit l'auteur) j'avoue que j'ai perdu les puissants ai- « guillous qui m'excitaient à cultiver et à mettre eu lu- * mière les éludes libérales'. »

Il est donc établi, et c'est la seule chose démontrée par ces trois textes, que Charpentier a témoigné, d'une manière ou d'une autre , quelque regret de la mort de Ramns. A première vue , quand on raisonne en parlant de cette seule donnée et en faisant abstraction de tout le reste, on se refuse à ne voir qu'un vil assassin dans un homme dont le langage rappelle si heureusement celui de César pleurant la mort de Pompée. On se sent touché, et l'on n'ose plus condamner le coupable, parce que si on le condamne, son crime est encore accru par l'hypocrisie de sa conduite. Voilà probablement ce qui aura troublé l'auteur de l'article Ramus dans la Biographie universelle. Les doutes exprimés dans cet article ont fait impression sur d'autres personnes fort savantes, et dont l'opinion est pour moi une grande autorité. C'est ce qui m'a engagé à développer ce que j'avais déjà établi ailleurs; et quoique j'éprouve une profonde répugnance à remuer de tels souvenirs, je rassemble ici un certain nombre de preuves et d'indices qui, réunis, accablent à jamais Charpentier.

Je rappellerai d'abord en peu de mots la vie, les antécédents, le caractère de cet homme, et, pour le juger, je m'appuierai principalement sur ses écrits et sur son propre témoignage. Je ferai valoir en second lieu l'opinion unanime des historiens et surtout des contemporains, afin de mettre hors de doute cette proposition vé-

< Platonis cum Arislotele Comparatio, 1E73, Epilogue (Jac. CarpenU-

tius caodido Lectorl), p. sas-sis.

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