ANTÉCÉDENTS DE J. CHARPENTIER
la cour, pour son ignorance à la fois et pour son impudence , mais soutenant que c'était uniquement pour sa religion qu'on le persécutait ainsi, il avait tenu bon et avait pénétré de force dans la savante compagnie. Néanmoins l'orgueil intraitable qui accompagnait chez lui la médiocrité du savoir avait reçu d'incurables blessures. Transporté de fureur, il ne manqua désormais aucune occasion de se venger, découvrant sa haiue avec un incroyable cynisme , se faisant mettre en prison pour dilfamation quand son parti n'était pas le plus fort, puis prenant sa revanche quand l'occasion s'en présentait, acceptant et sollicitant la charge de poursuivre son ennemi auprès du roi au nom de l'université : ainsi le voulait sans doute la religion, dont il profanait le nom eu toute circonstance!
Tant que la paix dura, il se borna à des libelles indignes d'un homme de lettres, à moins qu'il n'ait dirigé les attaques à main armée dont j'ai parlé plus haut'. Quand la guerre eut éclaté, en 1567, au lieu d'en gémir, il s'en applaudit; il prit les armes, et dans plusieurs de ses prétendues leçons de philosophie et de mathématiques, qui n'étaient que des harangues populaires, il s'est vanté de sa conduite comme soldat, ou plutôt comme capitaine d'une de ces bandes de fanatiques enrégimentés par le prévôt des marchands, Estienne Marcel, sous le nom de milice bourgeoise*.
Itamus, protestant déclaré, avait cherché un refuge dans le camp du prince de Condé. Mais Lambin, qui avait aussi repoussé avec vigueur la scandaleuse candi-
' Ohap. VI, p. 184, 185.
1 It. Diircslc, sur l'i-ançjia ;!o;man [iSSO, ïii-S ■), p. ',3.
VIE DE RAM US
dature de Charpentier, était resté à Paris : il faillit payer pour tous. Charpentier, dans des discours furibonds qu'on ne peut lire sans horreur, vomissait contre lui des injures, s'efforçant de le rendre suspect, le dénonçant à la multitude comme un hypocrite, créant pour lui ce nom de politique, qui joua un si grand rôle dans les troubles civils, et lui déclarant hautement une guerre implacable'. C'est de là que l'on devrait faire dater la Ligue, non de l'époque où elle osa prendre son nom ; elle existait déjà dans ces déclamations sanguinaires des Vigor et des Charpentier, pour n'en pas citer un plus grand nombre; elle était déjà organisée dans ces associations dont les chefs visitaient les maisons des suspects. " Qu'on en juge par les passages suivants des lettres et des discours imprimés par Charpentier, et qu'il adressait à Denis Lambin, surnommé par lui Logodredalus :
« Vous me traitez de séditieux ; celte injure venant de vous m'est un titre d'honneur*. « — « Quand vint celte loi d'amnistie, appelée vulgairement l'édit de pacification , tandis que nous étions tous dans le deuil (omnes nostri lugebanl), vous, caméléon, vous vous réjouissiez M» — « Vous louez les politiques, c'est-à-dire ceux qui donnent plus aux hommes qu'à Dieu... Sachez que vous avez pour adversaires les Vigor, les de Sainctes, lesPoncet, les Auger*. » — Rappelez-vous aussi que
' J. Carpent Oralio habita in eiplic. 1. 4. Meteor., Paris, Bruraennius, janvier 1568, in-8"; — J. Carpent. Oratio habita in audit, régie-, 18 cal. jul. 1568, Paris, Brtim., in-8% etc. Voir plus haut, chap. VIM, p. S36.
* J. Carpent. adv. quemd Logodicd aluni Ilefenaio (1B7Q).
' S. Carpent. ad Dionvsium Lambinum Epislola (Paris, Brumen., 156», in-4-1, p. 1.
- ibid.', p. il.
ÉLOGE DES PBOSCItIPTIONS.
vous avez écrit contre la société de Jésus des vers satiriques... Ces hommes pieux, qui défendent l'ancienne doctrine de l'Eglise, délestent ceux qui soufflent le chaud et le froid '. •> — « Lambin a osé dire, après la première guerre civile, que nous n'avions pas agi pour le roi, mais pour le duc de Guise, cl que lorsque noua avons combattu dans celte ville, ce n'était pas pour la religion, mais pour celle famille, ■> qui il allrihue tous les troubles du royaume', i — a Voila comme vous parlez de ceux qui dans cette ville ont porté les armes pour le roi, qui ont été nommés disainiers par autorité royale, et qui ont visité avec soin les demeures des citoyens suspects au roi et à la ville , etc J . » — « J'ai maintenu l'ordre... Ai-je besoin de citer, pour me justifier, les Caton, les Cicéron et tant d'autres qui ont quitté la toge pour l'épée, nos cardinaux et nos évêques, le pape enfin, qui, armé de son glaive, quoiqu'il n'entre pas dans la mêlée, sonne la charge et soutient par tous les moyens en son pouvoir, par son argent et par ses conseils, lé parti que nous suivons * 1 » — « Cette terreur, dont vous vous plaignez, est un moyen légitime pour retenir tant d'hommes égarés... Quant aux proscriptions, à force d'en parler, prenez garde qu'on n'y ait recours. Plusieurs souhaiteraient que le Roi fût plus chaud pour cette mesure , et, pour dire toute ma pensée, je ne suis pas éloigné de leur sentiment (In qoo ilium (regem) plerique vehementiorem expetunt, et ut libère dîcatn quod sentio, non répugnante me".) d — « Vous ne faites pas assez
' 3. Carpont. ad D. L. (Dion. Lamliiiiuiii) Epistola stciiiida, passim. ' J. Carpent. ail Dionysinm Lambinum Epistola (1569), p. 19. • Ibid., p. «. * Ifaid., p. (1, ((. 1 lbid. , p, El , ES.
VIB DE 1H M lis.
d'attention à l'issue que peuvent avoir ces querelles'. >> Dans ces injure», dans celte au daco croissante, dans ces violentes et incroyables menaces, qui ne reconnaît l'esprit (te la Ligne, .sinon la Ligue elle-même à sa naissance , conçue par le cardinal de Lorraine , réalisée par les jésuites et leurs adhérents? Quoi qu'il en soit, on voit assez clairement, je pense, quel homme était ce Charpentier , et combien il était redoutable à ceux qu'il n'aimait pas. Avec de tels sentiments, comment ne se seraitil pas réjoui des massacres de la Saint-Barthélémy?
Tandis que le pape Grégoire XIII faisait frapper une médaille commémorative d'un crime que ses auteurs responsables, Charles IX et Catherine de Médicia, s'empressaient de désavouer le lendemain; tandis que le cardinal de Lorraine chantait un Te Deum solennel à l'église Saint-Louis de Rome; tandis que Marc Antoine Muret, le digne ami de Charpentier, faisait en style ci-, céronien l'éloge d'un si grand massacre, Charpentier, de son côté, terminait sa Comparaison d'Aristote et de Platon et la publiait en janvier 1573, avec une dédicace au cardinal de Lorraine où on lit ces mots * : « La France a vu, dit-il, au mois d'août dernier, la plus bulle et la plus douce journée (Clarissimus sol idemque suavissimus Galliie illuxit, superioro mense augusio). » Quel langage! Celui qui a écrit ces lignes mérite-l-il notre indignation ou notre mépris, notre co.- 1ère ou notre pitié ï
' Ad D. L. Epislola secunda (6 cal. jan. 1571), fin.
» On retrouve les mêmes paroles, ou a pou prés, dans l'Epilogue qui termine le livre : ? Nova luce ia religiope chiisiiana, proiiino mense auguste snperiore, nobis «norienle. s