JOIE ODIEUSE
On me dira peut-être qui! ce jugement est trop sévère et que la joie féroce de Charpentier et de ses amis ne prouve pas qu'ils aient été eux-mêmes des assassiûs. A cela je réponds que celui qui conseille le crime ou qui s'en réjouit en est coupable ; qu'écrire pour provoquer à l'assassinat, c'est le commettre d'avance, et qu'yapplaudïr quand il est consommé, c'est s'y associer ; c'est donc l'avoir commis : car en morale, le consentement est tout.
Mais poursuivons ce pénible récit.
Charpentier ne se contente pas, dans son livre de 1573, de louer la Saint- Barthélémy dans son ensemble; il ne se contente pas de hâter de ses vœux le jour où la république chrétienne, en France et dans le monde entier, pourra réaliser parfaitement son unité idéale '. Il ne peut se taire sur la mort de Bamus lui-même. Le bruit public désignait Charpentier comme l'auteur de cette mort : il le sait, et pourtant il en parle, et ce n'est pas pour se justifier! Il exprime, il est vrai, un regret que j'ai rapporté plus haut, mais qui est purement égoïste : il n'aura plus la même ardeur à travailler ! Quoi ! c'est là tout ce que lui iuspire cette fin tragique d'un collègue! N'était-ce pas au moins l'occasion de déplorer leurs anciennes querelles'? Loin de là : suivant Charpentier, le supplice de Humus n'est qu'une juste punition. Oui, il ose dire que celte mort était juslice, et voici l'apostrophe inqualifiable sous la-' quelle il prétend écraser une dernière fois son ennemi, en terminant sa DJ' Digression (p. 261) ; « Grâce a Dieu,
1 Lettre au président P. Brûlard (Plat, cura Arist. Comparatio, p. 189) : a PliU il Dieu que nulle n>i Lri:.-s- diriti.in mi eia li-Miicoup comme vous! Nous ne serions pas si Soignés de réaliser l'idéal platonicien de l'Etat! •
VIE DR IUMUS.
ces billevesées, malgré le fard dont vous saviez les couvrir, auront bientôt disparu aussi bien que leur auteur ; ou plutôt elles ne sont déjà plus, et tous les gens de bien en éprouvent une joie sans mélange. Dieu veuille rendre celte joie durable, lui dout je ne crains pas de dire que vous aviez outragé la majesté par de tels écrits ! Il vous a enfin appliqué le châtiment que vous méritiez (pro quibus tandem débitas pœnas ei dedisli) ; car s'il est lent à la vengeance, il sait compenser ce retard par la gran- ' deur du supplice. »
Je m'arrête sur ce blasphème ; mais si quelqu'un , en lisant ces lignes, s'imaginait qu'on ne peut rien voir de plus odieux, j'aurais encore de quoi l'étonner, en lui citant les vers par lesquels Léger du Ghesne félicite son collègue de la mort de leur ennemi commun, et les atroces plaisanteries que Charpentier met triomphalement en télé de son livre, sur le tardif plongeon de Ramus 1 1
Voilà les sentiments et le langage de Jacques Charpentier en 1573, dans l'ouvrage qui fut son dernier mot : car il mourut au commencement de l'année suivante, emporté par une fièvre qui le consumait depuis plusieurs mois, a Mon cher maître Jacques Charpentier, dit le ligueur Génébrard (Chron. 1609, p. 776), après avoir défendu l'ancienne philosophie contre Ramus et autres sophistes (Logodiedalos), mourut le 1™ février 1574, après avoir été dévoré pendant trois mois par une fièvre brûlante. » Suivant un bruit populaire, il aurait péri par le feu, et son panégyriste, Siméon de Malmédy,
1 Voir plu» loin (etaap. X) la joiededu Chesne et des amis de Char-
TUfO.lll'UB Ut J. CDABPEMTIKR. 273
lui prêta après sa mort les paroles suivantes (J. Carpent. tumulus, 1574, in-4% fol. 4 v.) :
« Ramus a péri par l'eau et moi par le feu : ainsi les deux ennemis succombent à deux éléments contraires. Mais la flamme qui me consume n'est que l'ardentamour de la science, et aulant l'activité du feu l'emporte sur le mouvement de l'eau, aulant je l'emporte sur Ramus par la cause et la nature de ma mort. »
Ainsi, pendant toute sa vie et même après sa mort, le nom de Charpentier traîne à sa suite le nom de celui qu'il a tant persécuté : il a donc le prix de ses efforts. Cherchez partout une appréciation de son caractère, de sa conduite, même de sa philosophie; tous ceux qui en parlent ic peignent d'ordinaire par un seul trait : c'est l'adversaire de Ramus. Voilà son titre dans l'histoire; on voit si j'ai eu raison de dire que toute sa vie est dans cette lutte. Maintenant qu'on le connaît, on sera mieux en état sans doute de juger s'il a pu commettre le crime dont il est accusé ; et s'il l'a commis, il faudra bien conclure avec un savant traducteur d'Aristote ' : o Ce n'est pas un péripatéticien fanatique qui a montré la porte aux assassins de Ramus, c'est un candidat sévèrement apprécié qui se vengeait de son juge. »
Mais il est temps de laisser ces préambules et d'aborder la question de fait : Quel a été l'assassin de Ramus?
Si l'on excepte J. de Bonheim, témoin assez mal informé, quoi qu'en dise Frcytag, et qui est le seul à accuser Charles IX du meurtre d'un de ses protégés, j'allais presque dire de ses amis ! , tous ceux qui ont m ton lé la
i Métâplijstqns d"AfialOte, irait. <le M. A. Picrron, l'rifjco, p. ojmv. 1 On sait combien ce roi <5ta.il r.imUiiT avec l.-s |iuf*tes rt les li oui mes du 1S
VIE DE RÀMLS.
mort do Ramus, après avoir pris ia peine d'en rechercher l'auteur, ont nommé ou indiqué Jacques Charpentier. Leur témoignage est unanime et formel ; les historiens catholiques Pasquier, de Thou, Davila, de Sponde, aussi bien que les prolestants La Popelinicrc, Crcspin, d'Aubigné, Jean de Serres; les contemporains comme les écrivains plus récents, depuis Bayle et le P. Niccron, jusqu'à Voltaire, Goujet, Gaillard et Montuclaj ious sont d'accord , et si c'est une règle souveraine en histoire d'admettre, jusqu'à preuve évidente du contraire, un fait attesté par tous ceux qui ont pu le voir ou le connaître parfaitement, le doute n'est pas possible. Parmi tant d'accusations dirigées contre un même coupable, j'en choisirai seulement quelques-unes qui suffiront à tout lecteur impartial pour asseoir son jugement.
Estionne Pasquier, dans ses Recherches de la Franco (l. IX, c. 20), après avoir raconté les luttes dont il a été témoin en 1566, pour la chaire vendue à Charpentier par le Sicilien Dampestre, ajoute aussitôt que la mort de Ramus en fut la conséquence, a Charpentier, dit-ï), ayant avecques la résignation de l'Italien, couvé dedans son âme une vengeance italienne six ans entiers, lit, ainsi que l'on dit, en l'exécution de la journée Saint- Barthélémy 1572, assassiner Ramus par gens de sac et de corde à ce par luy altitrez. u
Trouve-t-on ce langage trop passionné, et se délie-ton de Pasquier comme ami de Ramus, malgré son ad-
lettrcs qu'il protégeait, .notamment avec Aut. île Bair. Ca dernier (Hait grand ami de KamuE, dont il avait [itL/liiiU^n-Lil le contours pour son Académie Française de i orsis el rte mttsiciiif, palronée par le roi. Qu'on se rappelle aus;ï tout en > [ 1 1 >■ Charles IX et sa inin: avaient l'ail pour Ramus en 15tii, en 156H et U70.
l'historien de mou, 275
miration 1 pour le talent de parole de Charpentier? Voici comment s'exprime le grave de Thou , si favorable à Aristotc et à ceux qui l'ont défendu contre Ramus : « Charpentier, son rival, dit le véridique historien, excita une émeute et envoya des sicaircs qui le tirèrent du lieu où il était caché, lui prirent son argent, le percèrent à coups d'épée et le précipitèrent par la fenêtre dans la me. Là des écoliers furieux, poussés par leurs maîtres qu'animait la même rage, lui arrachent les entrailles, traînent son cadavre , le livrent à tous les outrages et le mettent en pièces*. »
Pour qu'il ne reste aucun doute dans l'esprit dn lecteur, je vais, au risque de le fatiguer, reproduire les témoignages d'un certain nombre d'historiens de toutes nuances, en observant seulement de mon mieux l'ordre des temps :
Jean de Serres, auteur présumé des Commentarii de slatu rcligionis et rcip. in regno Galliœ (Genève, 1570- 1580, iu-8°, Part. IV, l. X, fol. 42, h) : « Par les soins de J. Charpentier, son adversaire, des meurtriers, après lui avoir pris son argent, le percent de leurs épées, le jettent par la fenêtre, lui arrachent les entrailles et l'achèvent à coups redoublés. »
La Popelinière (Histoire de France, 1581, in-P, t. II, I. XXIX, fol. 66 v.) : « Somme que La Ramée, accort et subtil à escrire plus qu'à mourir, fut si bien recerché par les envoyés de sou ennemy, que mort à dagades, fut précipité du haut de son collège en bas. »
i Voir plus haut, diap. VI, p. 17î.
s Hisl. sui temporla, !. LUI, 15îâ, ir.ici. par M. Cousin dnns sei Fragments do philosophio cartésienne (Paria, i«(5, In-ll), p. S.
S76 VIE DE RAMUS
J. Crespin (Hist. des martyrs persécutez, elc. , 1608 , in-P, p. 506, col. a) attribue la mort de Ram us à la fois au fanatisme religieux et à la vengeance de son ennemi) Jacques Charpentier, « qui luy envoya des massacreurs, non sans" un grand opprobre pour les bonnes lettres. »
D'Aubigné (Hist. universelle, 1626, in-P, 1. 11, 1. 1, ch. IV) : « Pierre llainus, excellent docteur, tiré de son estude, est précipité par la fenestre : son corps et les boyaux qui luy sortoient par les playes furent fouettez le long des mes par les petits escholiers , ameutez à cela par son envieux Charpentier. Lambin , lecteur royal, mourut de l'horreur de ce faict. u
II. C. Davila (llistoria délie guerre civili di Francia , in Lionc, 1641, libro V, p. 273) : « Mais quelque bon ordre qu'y missent les chefs, ils ne purent empêcher que parmi les huguenots ne fussent tués plusieurs catholiques, ou pour la haine publique, ou pour dus inimitiés particulières, comme par exemple Denis Lambin et Pierre Ramus, hommes célèbres en la profession des lettres 1 . »
H. de Sponde (Continuation des Annales de Baronius, Paris, 1041, in-l", t. 111, p. 551) dit que lïamus succomba, « comme on le dit, à l'envie de Jacques Charpentier de Clcrmont, professeur et médecin du roi, avec qui il avait eu de grandes discussions à cause de ses folles opinions sur les sciences, etc. »
Du Boulay, Moréri (1673) et Ant. Tcissicr (1683) rapportent, d'après de Thou, la inoit du Ramus, et en accusent Charpentier.
Varillas (Hist. du Charles IX, 1085, in-4°, I. IX) :
1 Tradiicliim Je J. Daniltwiti, P.ub, liilT, in-f'.