DU NOM DE RAMUS
sans parler de l'ordre, si difficile à garder en de pareilles matières.
Un savant disciple de Ramus , que nous avons eilé souvent , Jean Thomas Freigius , le même dont Voltaire {qui ne l'avait jamais lu) a dit en plaisantant que c'est un a auteur qui peut être utile aux curieux, quoi qu'en dise Banosius; » Freigius, cherchant une méthode ingénieuse et commode pour classer de nombreux documents, n'a rien trouvé de mieux que de distribuer suivant les quatre vertus cardinales (prudence, courage, tempérance et justice) tout ce qu'il avait à dire de son maître. Cette division, appliquée ici, paraîtrait sans doute bien rigoureuse et même pédanlcsque aux lecteurs de nos jours. Aussi ne leur proposerai-je pas de la suivre; mais je leur présenterai tout simplement mes anecdotes à la file, dans l'ordre chronologique, s'il est possible, de manière à relever en passant un certain nombre d'erreurs et a jeter quelque lumiéic sur des faits auxquels on ne pouvait s'arrêter dans une narration suivie.
Le nom latin que prit Itamusen entrant au collège, et sous lequel il devint célèbre, était nue traduction un peu inexacte de son véritable nom (l'iurre de la Ramée), qui, régulièrement mis en latin, niirnl élé Rameus nu a Rama. Nancel, qui propose ce? traductions, croit que ce fut l'amour de la gloire qui lit préférer à son maître un nom qui lui semblait d'heureux présage (p. 7, 10). l.'ne remarque plus curieuse à faire sur ce sujet, c'est que ce mot Ramus a été traduit à son tour en français de diverses manières : chez Rabelais, Joachim du Bellay, Fslicnne Jodellc , etc., Ramus est appelé Hameau; ailleurs, c'est la Ramée ou de la Ramée; mais, dans
VIE DE KAMI" S
l'Histoire de la Ville de Paris, par Félibien (t. H, p. 987), il devient Pierre de la Verdure. On pense que les jeux de mois ne firent pa3 défaut sur le rameau d'or ou de fer, suivant que c'était un ami ou un adversaire qui parlait. Enfin, Nancel, suivant une mode du temps, a fait l'anagramme de ce même nom , et dans Petrut Ramus il a trouvé merus fartus.
Je n'insisterai pas sur l'orthographe du village où naquit Ramus, quoiqu'elle offre encore plus de variété". Lob cartes et les annuaires les plus récents désignent, sous le nom de Cuis, un bourg très ancien, sitné sur la limite orientale du département de l'Oise, et à peu de distance de Noyon, la patrie de Calvin. Nancel, qui compare volontiers Ramus à Cicéron, prétend que Cuts ne sera pas moins célèbre dans l'histoire, pour avoir donné le jour à notre philosophe, qu'Arpinum pour avoir été la patrie du grand orateur romain.
Le même auteur a pris soin de nous donner des détails intéressants sur la famille de Ramus. 11 les tenait de bonne source : car il connaissait la mère et la sœur de notre philosophe, et il leur avait adressé toutes les questions que lui suggérait sa curiosité. L'aïeul paternel de Ramus était, comme on l'a vu, un gentilhomme liégeois 1 . Quand il fut contraint de s'expatrier en 1408 , il se réfugia en Picardie avec sa famille , qui , à ce qu'il paraît , ne se composait que de deux personnes, sa femme et son
' Cuhuca, Cullia, Cusia, Cus, Chï, Cuts, Culî, Culi, Cust, Cot, Culli, Culbo cl même QaaL
» Anl. Teissîer (El. des h. savants) et avanl lui Roissard (Bibl. ralcegr.), au Iku du mot finroneî, qui il&^nu k's L^oois, ont lu : Kburtxices, et
ont fait venir A'Evnux la Camille du Ha s. Bajle a reloy* cet!* erreur
dans son art. Eiarnus, noie A.
SA milLLE.
(ils Jacques. Il s'établit dans le pays de Culs, qui, à celle époque, était environné de bois et très peu cultivé. Ce fut sans doute cette circonstance qui l'engagea à iaire un commerce de charbon. Jacques de la Ramée, son fils , quitta ce métier pour celui de laboureur : il avait acheté à bas prix quelques arpents de terre qu'il défrichait à grand'peine. Il avait épousé une femme du pays, nommie Jeanne Charpentier ; il la laissa veuve do très bonne heure avec deux jeunes enfants, dont l'un était Pierre de la Ramée, et l'autre une fille nommée Françoise.
L'abbé Joly, Goujet et d'autres encore font naître Ramus en 1,"i02. L'unique témoignage en leur faveur est une note de la Navarride, poëme de Palma Cayet, ancien élève de Ramus, mais qui l'avait quitté en 1560, et qui écrivait en 1604, c'est-à-dire trente-deux ans après la mort de son niaitrc. Celte note est ainsi conçue : ' a. Un (on) tient que Ramus est mort vierge, à soixantedix ans. » Le même auteur, qui, on le voit, ne parle que par ouï-dire , appelle Rainus chef d'université : « D'autant, ajoule-t-il dans une autre noie, qu'il estoit très sçavant et chancelier de l'université. •> L'autorité d'un auteur si mal informé ne saurait balancer les témoignages allégués plus haut (chap. I, p. 18, 19), et qui placent en 1515 la naissance de Ramus. Je n'insiste pas davantage sur ce point , me bornant à remarquer, pour plus de précision, qu'il mourut le 26 août 1572, « n'ayant pas encore accompli sa cinquante-septième année ', » et que par conséquent il avait dû naître dans le dernier tiers de l'année 1515.
La mère de Ramus l'éleva avec une grande sollicitude
VIE DE RUIUS.
et l'envoya à l'école tic son village. J'ai dit plus haut (chap. i, p. 19) tout ce que j'ai pu découvrir dans Bannis lui-même sur celte première éducation. Voici cependant une petite aventure qui lui arriva a cette époque, el qui ne lut pas sans influence sur les habitudes de toute sa vie. Au lieu de traduire Frcigius (Vie de Ramas, p. 35) ou Zuinger (Th. h. vilœ, vol. II, 1. V, p. 408, b), j'aime mieux emprunter les termes à peu près équivalents et plus agréables d'un écrivain français qui vivait peu de temps après : « Pierre de la Ramée de Vermandois,... en ses jeunes ans, occupoit son esprit gentil et propre aux sciences à mille petites inventions, pour se donner du plaisir et en faire prendre à ses compagnons. Arriva un jour, qu'après avoir trop bu, il tomba dedans une cave où il- croupit un assez long espace de temps, jusqu'à ce que l'ivresse lui eut passé. Revenu qu'il fut à soi, il eut un si extrême déplaisir de cet accident, et tant de honte de la risée qu'on fit de lui, que dehors il jura que jamais plus il ne boiroit de vin , et quittant ses fripponneries, s'adonneroit à bon escient à l'estude des lettres. Il accomplit son serment, et profita si heureusement ès sciences, qu'il passa pour un des plus subtils philosophes de son siècle... Ce malheur fut très favorable à la Ramée , comme avoil été jadis l'ivresse à Position, etc. '. »
Ce fut en 1527 que Ram us prêta serment à l'université de Paris , non pas comme maître ès-arts, ainsi que
' Fr. Dinel, Tli.ltre do la nobl. franc., t. Il, t. III, clmp. 9, p. 14S. — Vnir rlans les Ftholaî ilial., I. VII, r. 1, mi souvi-nir île vnvtme en Anvi.'i' h ;ibf, ijiii sl rapinifi; .i t'ii ji f .■ li i o liu [tinaus, .a riuni ['.-iqiliotinii se trouve ii'.u:, liant, I, p. 20.