LE COLLÈGE DE N4VARHE
le suppose l'abbé Goujet, mais en qualité d'écolier. Au reste, il n'est pas démontré que ce soit la dale précise de son entrée au collège de Navarre; SI est même probable qu'il n'y entra que l'année suivante.
Le collège de Navarre, fondé en mars 1304 (1305) par la reine Jeanne de Navarre, comtesse palatine de Champagne et femme de Philippe le Bel, était situé sur le penchant de la montagne Sainte-Geneviève. Il serait trop long d'énumérer tous les grands hommes qui se formèrent dans cette école. Avant le XV? siècle, on remarque les noms de Pierre d'Aiily et de Gerson. Sur les douze docteurs envoyés par Charles IX au concile de Trente, il y en avait sept du collège de Navarre. C'est dans ce collège qu'étudia Richelieu, et Bossuet était docteur de Navarre. C'est là que Bamus fit ses études, après François 1" et avant Henri IV : a pauvre garçon, » suivant l'expression de Gcnébrard , mais estimé et accueilli par ses plus fiers condisciples, Charles de Bourbon , le futur roi de la Ligue, et Charles de Lorraine, qu'il connut familièrement, peut-être par l'intermédiaire de son maître, le sieur de la Brosse : car je suppose que ce personnage , dont Scaliger cite le nom comme très connu , n'est autre que le fils d'un des héros de Brantôme , Jacques de la Brosse , habile homme de guerre , grand ami des Guise, et qui , en 1559., alla en Ecosse au secours de la veuve de Jacques V, avec une troupe de 2,000 hommes. Le père et le fils, l'un comme lieutenant, l'autre comme guidon de ia compagnie du duc de Guise, prirent part au massacre de Vassy, et, comme le fait observer Théodore de Bèze(IIÏsl. des Eglises réformées, 1 . IV, p. 723, 72b'), ils périrent tous les deux dans l'année à la
VIE DE IUMUS.
bataille de Dreux (Cf. d'Aubigné, Hist. Universelle,
i. m, c. xv).
Teissicr, Bayle et Goujet ont douté si Jean Péna avait été l'élève ou le maître de Ramus, ou son élève en littérature et en philosophie et son maître en mathématiques. On a vu plus haut qu'un jeune homme de ce nom s'était fait remarquer parmi les meilleurs élèves de Ramus, dont il devint ensuite le collaborateur en mathématiques, sans cesser jamais de le considérer comme son maître. Mais avant ce jeune homme, qui mourut en 1557, à l'âge de vingt-six ans, il y avait eu dans l'université de Paris un autre Jean Péna plus âgé que Ramus, et qui enseignait au collège Sainle-Barbe. Ce fut même lui qui voulut un jour, on ne sait pour quel méfait, infliger la peine du fouet à Ignace de Loyola '. Il paraît, d'après un discours de Léger du Chesne", cité par l'abbé Goujet , que ce maître sévère, mais estimé comme humaniste , compta Ramus parmi ses auditeurs : combien de temps? C'est ce qu'il serait impossible , je crois, d'établir avec vraisemblance.
Je suis heureux de retrouver le nom d'un autre maître de Ramus , Jean Hunnuyer, homme excellent , d'un esprit élevé et d'un caractère généreux, qui, après avoir été professeur au collège de Navarre, se fit dominicain, docteur en théologie, et fut pourvu en 1560 de l'évêché de Lisieux. 11 y avait beaucoup de protestants dans son diocèse à l'époque de la Saint- Barthélémy, et il déploya, pour les sauver du massacre, autant de zèle qu'il en avait mis auparavant à les convertir par des voies pacifiques.
< Du Boulai ('■ y I> P- 9i5) donne li-deum Ùe longs détails. • Or.iUunculii haliila in Alheniro Barbar.mo, 15S".
l'évèque j. hen.wïkr.
L'histoire rappellera toujours avec honneur sa conduite courageuse en ces tristes circonstances. Quand le lieutenant du roi lui communiqua l'ordre de faire massacrer les huguenots, il répondit : « Non, non , monsieur, je m'oppose et je m'opposerai toujours à l'exécution d'un pareil ordre. Je suis le pasteur de Lizieui, et ces gens que vous dites qu'on vous commande d'égorger sont mes ouailles. Quoiqu'elles soient maintenant égarées, étant sorties de la bergerie dont Jésus-Christ, le souverain pasteur, m'a confié la garde, elles peuvent néanmoins revenir. Je ne vois pas dans l'Evangile que le pasteur doive souffrir qu'on répande le sang de ses brebis; au contraire, j'y trouve qu'il est obligé de verser son sang et de donner sa vie pour elles. » Là-dessus, le gouverneur demanda pour sa décharge un refus par écrit, et l'évèque le lui donna 1 . Tel était Jean Hennuyer. Après un pareil trait, on s'étonnera moins peut-être que je l'aie considéré comme un de ceux qui encouragèrent les premières tentatives de Ram us contre la domination d'Aristote.
Crevier a dit avec raison (t. VI , p. 455) : a Ramas étoit de ces hommes qui ne sont poiut faits pour exciter des sentiments médiocres. La haine ou l'affection pour lui se porloient à l'excès. » Il eut en effet des partisans dont l'admiration ressemblait à de l'engouement , et des adversaires dont l'opposition dégénéra souvent en haine violente et implacable.
Nommer Pierre Galland , c'est rappeler cette longue suite de disputes et de persécutions qui remplissent la
■ G. do Félice, Histoire des proteslaDta de France (IBM), p. Î11, ttî. Cf. Du Boulay, l. VI, p. 9SÎ.
VIE DE R A Mi' s.
première moitié de la carrière de Ramus : car il n'y fut pas seulement mêlé, il en était le premier auteur. C'est à lui qu'il faut remonter pour s'expliquer l'hostilité constante des anciens élèves du collège de Boncour contre notre philosophe, et pour comprendre quelques-unes de leurs attaques. C'est lui, par exemple, qui le premier avait imaginé ce surnom de Thessalus, dont j'ai donné l'explication (chap. VI, p. 182), et qui a tant exercé l'érudition d'Ameiot de La Houssaye et de l'abbé Goujet. « Charpentier, disent-ils, appelle d'Ossat Thessalus, à cause de son nom d'Arnaud, parce que les Arnaules étoient un peuple de Thcssalie : turlupinadc indigne d'un homme de lettres. » La vérité est que ce surnom étant employé depuis quinze ans pour désigner Ramus, Charpentier, en adressant sa réjionse h Thessalus Ossalus, veut dire que l'auteur de l'écrit dirigé contre lui est Ramus, et que d'Ossat est un pseudonyme.
Comme j'aurai l'occasion, en traitant du ramisme, de parler d'Antoine de Govéa, je me contenterai ici de relever une exagération commise par de Thon, par l'auteur de la Biblïotheca Hispania! et par Génébrurd , qui louent à l'envi ce savant portugais d'avoir osé, malgré sa grande jeunesse, prendre en main la cause d'Aristote contre Ramus. De l'aveu de ces auteurs, Govéa était né en 1505; il avait donc dix ans de plus que son adversaire, et eu 1543 il était âgé de trente-huit ans, ce qui n'est pas précisément la première jeunesse.
A en croire Voltaire , Ramus aurait eu à se féliciter de l'intervention de François 1" dans sa querelle avec Govéa. <e Le célèbre Ramus, dit-il dans son Dictionnaire philosophique (art. Université), ayant publié deux ouvrages
VOLTAIRE ET P. liALLAND.
dans lesquels il combattait la doctrine d'Arislote enseignée dans l'université, aurait été immolé à la Fureur de ses ignorants rivaux, si le roi François I er n'eût évoqué à soi le procès qui pendait au parlement de Paris entre Ram US et Antoine de Govéa. » Le lecteur sait à quoi s'en tenir sur ce point. Voltaire ajoute , pour railler les scholasliques : « L'un des principaux griefs contre Ramus était la manière dont il faisait prononcer la lettre Q à ses disciples. Ramus ne fut pas seul persécuté pour ces graves billevesées, etc. » L'histoire des quhquis et des qaanquam amuse beaucoup ce philosophe, qui en a fait un article à part de son Dictionnaire philosophique (t. VII, édit. Beuchot, p. 61 et suiv.). Mais il a commis , peutêtre à dessein, plus d'une erreur sur ce sujet, tantôt supposant que Govéa fut mêlé à celte querelle ridic nie, tantôt attribuant à P. Galiand le tort , que du moins il n'a pas eu, de mal prononcer le latin, et faisant presque de cette question de prononciation la cause de la mort de Ramus, comme dans le passage suivant (Œuvres, t. L, éd. Beuchot, t. XIV des Mélanges, p. 292) : « Le savant Ramus, bon géomètre pour son temps, et qui avait déjà de la réputation sous François 1", ne se doutait pas alors qu'il se préparait une mort affreuse en soutenait une thèse contre la logique d'Aristote. Il fut longtemps persécuté, traduit même devant les tribunaux séculiers par un nommé Gailandius Torticolis. On le menaça de le faire condamner aux galères. De quoi s'agissait-il? Le principal objet de la dispute était la manière dont il fallait prononcer quisquis et quanquam. s
Dois-je revenir encore sur Jacques Charpentier, malgré l'invincible répulsion qu'il m'inspire? Il était né en
vie DE ba Mrs.
1525, à Clermont en Beauvoisis. Avant d'étudier sous P. Galland au collège de Boncour, il avait été, au collège de Beauvaïs, le condisciple deG. Buzé, qui plusMard fut évèque d'Angers et chaud partisan de la Ligue '. Sa réputation, selon du Boulay (t, VI, p. 941), date de 1550, c'esl-à-dire de sou rectorat, employé lout entier à persécuter Ramus. Pour compléter son portrait, je n'aurais qu'à emprunter quelques citations à ses propres écrits : car il s'y est peint fidèlement lui-même , avec ce caractère bas et vaniteux qu'on lui connaît, avec ce pédantisme qui, chez lui, n'exclut pas un certain esprit, avec ce sanguinaire fanatisme doublé d'une si pernicieuse habileté, avec cette impudence, celte malignité, cette violence , enfin avec ces sentiments haineux qu'il excelle ;i exprimer : car il possède au plus haut degré le talent facile d'exciter dans son entourage toutes les mauvaises passions. Peu désireux de rester davantage dans la société d'un homme qui se vante lui-même d'avoir insulté son adversaire dans la rue, je recommanderai seulement au lecteur curieux Jes trois discours de 1566 , où Charpentier défie Ramus en Arûtote, à peu près comme Vadius fait Trissotin :
Je te défie en vers, prose, grec e( latin,
et surtout son dernier ouvrage , la Comparaison de Platon et d'Aristote , qui contient , avec très peu de science , un luxe incroyable de préfaces, d'épîtres dédicatoires, et douze Digressions qui sont autant de pamplets contre Ramus, d'Ossat et Lambin. En tète de l'ouvrage, on lit le pompeux éloge de l'auteur par ses amis, et dix vers
' Ooraparatio Plat, cum Ariat. (1573), p. ÎÎ8, ÎÎ9.
LES ENWEN1S pE «AMIS.
latins du lecteur royal Léger du Chesne , dont voici une traduction adoucie :
« Scipion ne voulait jias qu'on détruisit Carthage , de peur que Rome ne s'amollit , n'ayant plus ce stimulant. De même , je n'aurais pas voulu que Tliessalus fût enseveli dans les ondes, comme il le méritait, parce que j'aurais craint pour votre ardeur philosophique la perte d'un utile aiguillon. Mais depuis cette mort , si universellement désirée, voilà que votre vive inMIi^mv »':tilonne plus que jamais a la philosophie. Pourquoi donc Thessalus n'est-il pas desceadn plus tôt dan6 le royaume de Neptune? Que n'a-t-il fait plus lût ce plongeon, si profitable pour vous (Cilius uando tulisset opem)! «
Un grand nombre de condisciples et d'élèves de Charpentier partagèrent sa haine contre Ram us. Je rappelle les noms de quelques-uns d'entre eux : Duret, du Chesne, Daurat, Muret, de Malmédy, les évoques G. Ruzé, Vigor, de Sainctes, Génébrard , les inquisiteurs Antoine Muldrac et Ant. de Mouchy {en latin Demochares).
Tous ceux que je viens d'enumérer jouèrent un rôle dans la Ligue; tous étaient les amis de Charpentier, qui exerçait sur eux une sorte de tyrannie. Mais outre le fanatisme et l'aveuglement, outre le désir d'être agréables à un homme à qui il pouvait être dangereux de déplaire, quelques-uns avaient des motifs particuliers d'anïmosité contre Ramus. « En ce temps-là, dit La Croix du Maine, il y avoit trop de personnes bandées contre luy , tant pour les choses susdites (c'est-à-dire les Animadversions sur Aristote), que pour voir que son renom croissoit de telle sorte que ceux qui pensoient estre les premiers de l'université, lorsqu'il fut receu lecteur du roy, ne se trouvoient que des plus petits à comparaison de luy, nonseulement pour l'éloquence, mais pour plusieurs autres
VIE DE HA.MUS
disciplines et langues diverses , desquelles il a voit bonne connoissance. » Louis Duret et Léger du Chesne, entre autres, qui avaient quelque succès comme professeurs, ne pouvaient pardonner à leur collègue son écrasante supériorité. Ils avaient, ainsi que Jean Daurat, des prétentions au décanat du collège de France, et ils accusaient Ramus d'usurpation , se moquant do son grand âge, précisément parce qu'il n'avait qu'un an ou deux de plus qu'eux, et non, comme se l'imagine l'abbé Joly, parce qu'il aurait été en effet accablé sous le poids des ans. "
Le médecin Duret, homme violent, est, suivant toute probabilité, l'auteur de la Philippique contre le décanat de Ramus. La Bibliothèque de Sainte-Geneviève possède un exemplaire de cet écrit, ayant appartenu au médecin Rassius; une note manuscrite ajoutée au titre et signée de ce témoin, qui devait être bien informé, porte que l'ouvrage vient de Duret [Ex motu proprio Lud. Dweti).
Le plaisant de la bande est Jean Daurat, dont les petites affaires auraient été dérangées, si l'on avait exigé le concours pour être lecteur royal. Ce poète banal, fatigué de l'enseignement, songeait à donner sa place à son gendre Nicolas Goulu (Gulonius),qui arriva en effet en 1 d67 au collège royal, à la faveur des guerres civiles, en dépit de l'ordonnance obtenue par Ramus. De là la colère fort ridicule de Daurat , et ses vers satiriques , aussi sots que mal tournés, n'en déplaise à Ronsard, son élève, à qui du reste il avait communiqué son goût pour les pointes. Ceux qui les aiment assez pour leur sacrifier les plus nobles sentiments n'ont qu'à lire la satire de Daurat in-
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iituléc Decanatus , dans le recueil de poésies (Poématia) qu'il imprima en 1586 à Paris; ils y trouveront aussi des vers latins et français en réjouissance de la mort de Coligny. L'abbé Joly, dans ses Remarques sur Baylc, est ravi des lazzis, des anagrammes et des ennuyeuses facéties que contient ce volume; il est vrai qu'il ne les comprend pas toujours, et qu'on peut quelquefois lui appliquer le mot : omne ignotum pro magnijico.
Tels furent les ennemis personnels de notre philosophe. C'était l'envie ou des intérêts froissés qui étaient ameutés contre lui, mais qui n'auraient peut-être pas osé se produire au grand jour, sans le motif si commode de la religion. L'auteur des Mémoires tirés d'une grande bibliothèque dit avec raison (t. L, p. 118) : oc Si Ramus n'avait disputé que sur la philosophie et l'éloquence, s'il n'avait en des sentiments erronés et condamnables qu'en pareille matière, il serait peut-être mort tranquillement dans son lit. »
Quant à Ramus lui-même , Nancel déclare qu'il avait fait tout ce qui dépendait de lui pour effacer le souvenir des anciennes querelles, et que sa patience, son savoirvivre, son amour de la vérité avaient fini par toucher plusieurs de ses adversaires , et Pierre Galland lui-même. Après avoir rappelé que, durant de longues années , il ne répondit pas aus libelles dont il était poursuivi, l'ancien secrétaire de Ramus ajoute (p. 66 , 67) : a H est un point sur lequel je crois devoir insister : c'est qu'il se réconcilia avec chacun de ses adversaires et de ses ennemis, à l'exception d'un bien petit nombre. Je le sais pour être allé souvent leur souhaiter le bonjour de sa part. Galland et Turnèbe, entre autres, peu de temps
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avant leur mort, se réconcilièrent avec lui , et devinrent tout à fait ses amis 1 . »
Le même auteur raconte très longuement à ce propos (p. 67, 68) un fait dont il a été témoin, et qui m'a paru intéressant. La jour d'hiver, à quatre ou cinq heures du matin, Ramus travaillait seul dans son cabinet à la lueur d'une lampe, lorsqu'il crut entendre une voix qui lui disait : x Adieu, Ramus; Ramus, adieu! » A ces mois, notre philosophe est en proie ù une émotion extraordinaire ; il appelle son secrétaire Nancel et son ami Talon; il leur raconte ce qu'il vient d'entendre : c'est, leur ditil, la voix de l'évoque du Chaste!, ou plutôt do son ombre. On le rassure, on parvient à lui persuader que c'est une hallucination ; car du Chastel est parti bien portant de
Paris pour aller rejoindre la cour Le surlendemain,
on apprit que ce prélat était mort dans la journée qui avait suivi cette espèce d'apparition. Circonstance singulière sans doute, mais où Nancel a tort de cbercher un miracle : il n'aurait dùy voir que l'extrême préoccupation d'un chrétien, dont l'idée fixe était de vivre en paix avec ses semblahles et de désarmer ses anciens adversaires. On peut dire qu'il y réussit, excepté auprès de ceux qu'on ne gagne jamais , savoir les fanatiques ou les gens intéressés à le paraître.
Je n'entreprendrai point de passer en revue les nombreux amis de Ramus et tous ceux avec qui il fut en relation : un Yolume n'y suffirait pas. Forcé de me borner, j'ai renoncé à parler de ses correspondants en France et à
i Ce témoignage de Nancel rectifie une assertion erronée de Pasquier (Catéch. des jés.,1. I, c. fi) , qui confond P. Galland avec son ne«oii