CHARLES DE LORRAINE
assez frivole pour le bel esprit plus que pour la science, et pour l'érudition plus que pourles idées nouvelles. Or un tel goût s'est souvent rencontré chez des hommes incapables de comprendre la liberté et le progrès. Néron aimait les vers: sa munie poétique l'empècha-t-elle de fairepérir Sénèque et Lucaîn? Louis XIV protégeait les lettres : n'est-ce pas sous ce règne tant vanté que moururent dans l'exil des hommes tels qu'Arnauld, Baylc, Abbadie , Saurin? Par cela même que le cardinal de Lorraine aimait l'auteur de Gargantua et de Pantagruel et les poètes de la Pléiade , il devait peu goûter Ire seuls esprits sérieux qui fussent aulour de lui, les L'Mospital et les Itamus. Qu'on ne l'oublie pas, en effet : il prisa les vers latins de L'Hospital, mats il combattit les vues libérales de ce grand homme; de même il soutint Ramus, tant que celui-ci se borna à des attaques contre Aristole qui ressemblaient à des jeux d'esprit; mais il l'abandonna et le fit destituer, lorsque Itamus eut adopté la réforme religieuse. Il est vrai que, de son côté, notre philosophe avait cessé de l'appeler son Mécène et de célébrer les exploits du vainqueur de Calais , ternis à ses yeux par le massacre de Vassy'.
En recherchant les premiers signes de mésintelligence entre Charles de Lorraine et son ancien protégéj je n'ai rien pu trouver avant la démarche de î'aeadémie de Bologne en 1563. « Voici, dit Nancel à ce sujet (p. 64, 6a), ce que Ramus nous racontait autrefois : Lorsqu'il eut reçu la lettre par laquelle les habitants de Bologne le pressaient de prendre la place de Romulus Amasée, il alla trouver le cardinal et lui demanda son agrément pour ac-
' Voir les Collsctan. jirœfat., e(iisl., oral. (1577|, p. S7, 00.
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cepler cette offre : a Allez, lui répondit sèchement le h cardinal; vous délivrerez la France d'un grand sujet a de trouble, de souci et de crainte; mais voire présence « el votre en soi g ne ni ont vont bouleverser toute l'Italie, « el pent-èlre avec quelque danger pour vous, à moins a qu'en passant la mer vous ne changiez à la fois de clî- « mat et d'humour, b Le cardinal parlait ainsi , parce qu'il savait que Ramus avait embrassé la nouvelle religion, dont lui-même était fort éloigné. »
Charles de Lorraine était— îl en effet très éloigné du luthéranisme? C'est ce qu'il est difficile d'affirmer; car sa sincérité en matière de religion a clé fort suspecte aux contemporains. Leur témoignage est même si peu flatteur à cet égard, que l'écrivain qui a essayé de le réhabiliter de nos jours n'a pu s'empêcher de se poser celte question ' : u Le cardinal n'a-t-il défendu le catholicisme que dans l'intérêt de sa maison et de sa grandeur personnelle? » Brantôme, qui admire « le grand cardinal, » avoue cependant qu'il avait l'àme fort barbouillée et « qu'on le lenoit pour fort hypocrite en sa religion. » Son hypocrisie , son ambition démesurée et la scandaleuse impureté do ses mœurs, tels seront toujours les griefs des historiens doués du sens moral contre un homme à qui d'ailleurs on ne saurait refuser une certaine générosité el même un esprit supérieur, quoique Bossuet ait poussé bien loin l'indulgence en l'appelant « un grand génie. »
En. perdant la faveur de Charles de Lorraine , Ramus conserva celle de Catherine de Médicis et de Charles IX. Il continua d'être en crédit auprès de plusieurs person-
' J. J. fiuillemin, Le Cardinal de Lorraiiie, p. LUI.
HONSABD.
nages qu'on appelait politiques à cause de leur modération , comme le chancelier de L'Hospilal et le cardinal de Bourbon, le même qui, après l'assassinat de Henri III, devait être proclamé roi par la Ligue sous le nom de Charles X, conformément aux prédictions des astrologues. Mais ses principaux appuis dans les dernières années de sa vie furent les seigneurs protestants. On voit, dans une lettre à Sturm, de 1371, que Rainns n'était pas inconnu à la reine de Navarre, puisqu'il se proposait de plaider la cause du savant recteur de Strasbourg auprès de cette princesse, en même temps qu'auprès de l'amiral de Coligny. Il avait confère avec ce grand homme sur des matières religieuses, et ils s'étaient trouvés du même sentiment. Le frère ainé de Coligny, le cardinal Odet de Chàtillon, et l'évoque de Valence, Jean de Montluc, soutinrent fortement Ramus dans son procès contre les Dampestre et les Charpentier. On trouve aussi dans les écrits de Ramus des traces de ses relations avec trois ou quatre ambassadeurs : Michel de Caslelnau, Bellièvre, Arnauld du Ferrier, son coreligionnaire, et enfin le diplomate huguenot Hubert Langue), avec qui il fut très lié depuis 1560 jusqu'à sa mort.
Il dut rencontrer souvent chez le cardinal de Lorraine un de leurs communs condisciples au collège de Navarre, je veux dire Pierre de Ronsard.
Ce poète orgueilleux, trébuché de si haut,
comme l'a si bien caractérisé Boileau, était demeuré l'un des familiers du cardinal ; mais il ne paraît pas qu'il ait conservé avec notre philosophe des relations fort intimes. Peut-être est-ce la faute de Jean Daurat, dont il avait
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suivi les leçons au collège de Boncour; peut-être est-ce tout -simplement parce que leurs goûts et leurs humeurs ne s'accordaient pas. Nanccl nous apprend en effet (p. 32, 33) que son maître négligeait tout à fait l'art des vers , quoique dans sa jeunesse il en eût fail d'assez agréables, en latin sans doute. « Aussi , dit-il ailleurs (p. 65), Hamus ne fréquentait guère les poètes. Cependant il invita un jour ù déjeuner tous ceux qui étaient en réputation à Paris, et à leur tète Ronsard, pareil à Apollon [Ronsardo, velul Apolline, prœeunle). > Joachim du Bellay était aussi de la féle; on a vu cependant de quelle manière il traita son amphitryon dans la Pétromachie. Quant à Ronsard, je n'ai pas rencontré une seule fois dans toutes ses oeuvres le nom de Ramus. En revanche, celui-ci fut célébré avec enthousiasme par Estienne Jodelle , et il conserva l'amitié de Baif , témoin ce mol de Pasquier dans une de ses lettres (la 4' du livre 111) : « Jean Antoine de Haïr, ami commun de nous deux, »
Ramus avait échange plus d'une lettre en français avec Estienne Pasquier, qui était grand admirateur de son talent, mais qui n'approuvait pas toutes ses réformes, surtout en orthographe, et qui, ù l'apparition de sa grammaire française, lui écrivait aussitôt : a Or sus, je vous veux dénoncer une forte guerre, etc.» Une autre fois , c'était Ramus qui avait émis des doutes sur une locuLion employée par Pasquier. De là la réponse de ce dernier (lettre V du livre 111), intitulée : a De la propriété de ceste diction de sens entre nous, d'où est venue cesie manière de parler sens dessus dessous. » Mais c'est surtout dans les Recherches de la France que le nom de Ramus revient souvent : nous en avons rapporté plus d'un pas-
LES AMIS DE Aluns.
sage ; nous en aurions bien d'autres à citer, mais l'occasion se présentera sans doute plus loin d'en faire usage.
Le célèbre avocat Antoine Loiscl était à la fois grand ami de Pasquier, comme chacun sait, et de Ramus dont il avait été l'élève, avant d'être son avocat eu 1566. Voici quelques lignes de ses Mémoires (Opuscules, 1652, in-4°, p. vu) : « Il fut mis au collège de Presles, duquel Ftamus estoil lors principal, qui l'ayma et estima tousiours tellement depuis , qu'il le fit exécuteur de son testament, et légataire d'un quart de tous ses meubles et debtes, qui revinrent pourtant à néant, à cause de l'inconvénient de la Sa i net- Barthélémy. »
Je laisse de côté Bergeron, Amariton, Pierre Séguier, Christophe de Thou, Baptiste du Mesnil et tant d'autres avocats, conseillers on présidents, qui étaient ou les anciens élèves, ou les amis, ou les protecteurs de notre philosophe. Quant à l'université, voici les noms deceux avec qui il était surtout en relations : c'étaient, dans la faculté de théologie, Jean Sahellus et Fournier; dans la faculté de droit, le fougueux docteur Jean Quentin j dans la faculté des arts, Orner Talon, Barthélémy Alexandre, Gaultier, Poëtevin , Briet, Guillaume Galland , Denis Lambin, et le célèbre Georges Buchanan , pendant ses divers séjours à Paris; enfin, dans la faculté de médecine , les lecteurs royaux Sylvius , Fernel , Jacques Goupyl, Simon Baldichius, les deux Bassius, Simon Pe- Ireius, Hallerius et ses coreligionnaires les docteurs Jean de Gorris, Julien Paulmier, Albert Lcfebvre, Maurice de la Corde et Nicolas Charton , qui , après la troisième guerre civile, furent exclus comme lui de l'enseigne-
VIE DE RAMVB.
meni, ou, si l'on veut, dispensez de faire lectures '.
Une mention spéciale est due au fameux Jacques Dubois ou Sylvius, médecin du roi, liés savant pour son siècle en anatomie et en pharmacie , mais d'un caractère fort original et ayant le déi'uut d'aimer beaucoup trop l'argent. Les vers suivants, de Bucbanan, furent affichés aux portes de l'église où l'on célébrait pour lui la messe mortuaire (10 janvier 1555) ;
SylWOs hic silus est, gratis qui iiil dédit unuuaui , Mortuus « gratis quoi) legis Ma riolet.
Ci gît Svlvius , qui ne donna jamais ridi gratis , et qui s'afflige , après sa mort, de ce que vous liseiceci gratis. »
Nancel raconte une anecdote (p. 16, 17) qui peut donner une idée de la manière dont ce docteur traitait ses malades. « Ramus, dans sa jeunesse, souffrant d'une ophthalmie, était allé consulter son compatriote Jacques Dubois, qui était alors en grande réputation à Paris comme médecin. C'était un homme assez rude et un peu brusque qui, en l'apercevant, lui demanda d'où il était. — Je suis Picard. — Ton nom et ta profession? — Ramus se nomme et dit qu'il enseigne les belles lettres. — On m'a parlé de toi, reprend le médecin en le tutoyant toujours; ta travailles trop; tu te crèves les yeux, et tu es le Seul auteur de tôn mal. Enfin, tu n'es pas sage de veiller et de passer ainsi les nuits. Laisse-moi là l'étude, et prends-moi une pinte de vin généreux ; bois sans crainte : clans trois jours tu seras guéri. — Ramus suit cette ordonnance : il boit sans sourciller
Suumanlcm paleram, et uleno se proluit. ahro.
i Du Boulny, t. VI, p. 7Î5.