IL ÉCH1T CONTRE ARISTOTE
fameux paradoxe, que tout ce qu'avait dit Aristote était faux; et les vivacités extrêmes de langage, les traits piquants et hardis qui s'y trouvaient mêlés, en faisaient un véritable pamphlet contre les maîtres de la faculté des arts de Paris, et contre leurs traditions surannées d'enseignement. Aussi cet ouvrage causa-t-ïl de grands troubles dans l'université, et va lut- il à son auteur les plus incroyables persécutions. Les péripatéliciens , qui avaient déjà vu avec déplaisir la thèse du jeune maître us arts, se soulevèrent en masse contre l'écrivain qui osait, suivant les expressions de La Croix du Maine, « faire des auimadversions ou répréhensions sur Aristote, lequel estoit tenu comme pour un dieu des eseoliers de son temps, et contre lequel escrire ou se bander, c'estoit offenser par trop : comme si Aristote n' estoit pas homme et, par conséquent, subject à faillir'. »
Kamus savait bien d'avance à quoi il s'exposait, et l'on a pu voir plus haut qu'il était prêt à tout souffrir pour sa cause. Cependant il avait pris quelques précautions contre les dangers qui le menaçaient, et il s'était efforcé de procurer à ses deux livres de puissants patrons, .('ai rencontré à la Bibliothèque impériale (Manuscrits latins, n u 6659) une magnifique copie calligraphiée des Dialec- Ucœ partitiones, avec une reliure aux armes de François i Pr : c'est sans nul doute l'exemplaire qui fut offert au roi par l'auteur lui-même en 1543; la préface a été remaniée et les deux premières pages, inédites jusqu'à ce jour ! , contiennent un éloge du roi, des vœux pour la prospérité de son règne et un appel à sa bienveillance. On verra
' Bibliothèque françoiso, article P. de La Ramêc. • Voir plus bas, M' partie, ch. il, g 1.
VIS W BAMrï.
tout à l'heure combien cette démarche fut inutile. Quant aux Arislolelicajanïmadversiones, llamus les dédia à deux futurs cardinaux : Charles de Bourbon, alors évèque de Nevers, et Charles de Lorraine qui, depuis l'àgc de huit ans, était archevêque de Reims. Tous deux étaient ses anciens condisciples au collège de Navarre, et il le leur rappelle en s'appuyant auprès d'eux du crédit de leur ancien maître Jean Hennuyer. Ce passage est bon à citer, parce qu'on y peut voir la confirmation d'un fait curieux déjà indiqué par Charpentier, savoir que, bien loin d'être hostile aux tentatives de Ramus contre Aristote, le futur évèque de Lisieux les aurait vues d'assez bon œil, et les aurait même peut-être encouragées dans le début. Jacques Charpcotier, dans un écrit contre d'Ossat, dit que « Hannonïus (Hennuyer), l'ancien maître de Itamus on Aristote, gémit d'avoir suscité contre la philosophie ce brandon do discorde'. » Voici comment s'exprime Ramus lui-même dans son épîlre dédicatoire : a Excellents prélats, mon livre était sur le point d'être livré à la publicité lorsque soudain retournant à son auteur, il me supplia de ne point l'abandonner sans défense au jugement si prompt et si téméraire des lecteurs.. . Votre bienveillance singulière et qui m'est si bien connue personnellement, donnait bon espoir à votre timide client, mais cetespoir était encore accru par l'éloge que faisait de votre bonté Jean Hennuyer, qui vous est si cher et par lesqualités de son àme et par sa profonde connaissance des saintes Ecritures. J'ai donc permis à mon livre de solliciter humblement le patronage de votre uoblesse et de votre vertu, et de réclamer la faveur de paraître plus librement ' Ail espusi lion om de melhodo, contra Thoseil. Ossalum, cit.. Fol. 3 v.
PÉRION ET fiOVSA LUI BÉPONDXNT. 39
sous votre nom, et de s'abriter ensuite sous votre autorité. Veuillez accueillir ce suppliant et ie préserver de tout mal et de tout danger. » Les deux jeunes princes acceptèrent cette dédicace ; mais ils n'étaient pas alors assez puissants pour réprimer l'effroyable tempête qui éclata presque aussitôt contre leur téméraire condisciple.
Deux hommes surtout prirent feu pour l'auteur de l'Organon : Joacliim de Périon, docteur en Sorbonne, et Antoine de Govéa, jurisconsulte portugais, dont Cujas paraît avoir fait le plus grand cas 1 . On ne peut s'empéeber de reconnaître du mérite dans les dissertations qu'ils publièrent contre Ramus, malgré l'insupportable pédanterie de leur logique et la grossièreté de leurs invectives. Le premier, traducteur prétentieux et peu exact de divers écrits d'Aristote, craignant, comme il l'avoue lui-même dans sa préface, que le discrédit où pourrait tomber ce philosophe ne rejaillit sur ses propres travaux, essaya de prouver dans deux discours 1 dédiés à l'évèque de Paris, Jean du Bellay, que si l'on renversait l'autorité d'Aristote, il n'y aurait plus rien de certain en pbilosopbie (p. 3). Il défendait avec plus de force que d'adresse l 'a utb en licite des écrits d'Aristote (fol. (i v. et suiv.). Pour animer ses périodes lourdes et ennuyeuses, il accusait son adversaire d'impudence, d'audace, d'ingratitude et d'impiété, et il terminait chacun de ses deux discours en l'exhortant à rentrer en lui-uième et à a faire sa paix
i Hispariia bibliolheca (Franco!., 1608, in-*'), t. II, class. VII 3. C, p. 300, aoi : « A Cujacio mirilke Goveanns pratficabatur. »
* Joachimi Perionii Benedielinï Cormamaceni pro Arislotele in Petrum Ram mu orallODBS II. Pdrisiis, eicudebal loanncs Lodoicus TiUetaijus, 15(3, in-S', lia fouillctfi.
VIE DE RAMUS
avec les gens de bien (fol. 86, 112). n (Jovéa a plus du science que Périon ; mais il n'a guère [)lus d'esprit et il l'emportée]) violence '. Suivant lui, Ramus est un brouillon, un sot et un impudent, qui pille les auteurs connus, y compris Govéa lui-même (fol. 2 v.), et qui ne sait ni le latin ni surtout le grec. Il l'engage à refaire ses études et relève avec un insoutenable pédantisme certaines fautes au moins douteuses. 11 se demande si son adversaire est un rameau, un tronc ou une touche! On voit qu'il ne manie pas la plaisanterie avec beaucoup de grâce et qu'il n'a pas le bon goût dont il fera preuve plus tard dans ses discussions avec Eginarïus Baro, le jurisconsulte de Bourges. Du moins il possède à peu près l'auteur dont il a pris la défense ; il fait plus d'une remarque judicieuse, et je ne suis pas trop surpris des éloges que lui accordel'historien de Thou (livre XXIII, à l'année 1559). Mais, à mon avis, les seuls écrits d'Aristolc, avec leur austère gravité, répondaient mieux que tous ces pamphlets à des reproches trop passionnés pour être toujours justes. Toutefois la violence et le mauvais goût des défenseurs de la scholastique n'auraient fait de tort qu'à eux-mêmes, s'ils s'étaient bornés à écrire. Mais les choses n'en devaient pas demeurer là : les péripatélitkms ameutés contre un homme qui avait osé secouer leur léthargie, lui firent payer cher ses imprudentes attaques.
Dès leur apparition, en septembre 1543, les deux livres de Ramus avaient excité les plus vives inquiétudes parmi les régents de l'université, qui voyaient avec dou-
' Anlonii Goveani (jro Arislolele responsio, ailversus I'ctri llumi iilumnias, ad Jac. tiiilaïuiijiu. l'.irii., a).. ;im, Colinœum, ISO, io-4", 58 loi.
l'université lui fait un procès. 41
leur la sympathie des étudiants pour leur audacieux rivai', lisse crurent menaces d'une révolution dans les études, et résolurent de s'y opposer de toutes leurs forces. L'université avait alors pour recteur un adversaire déclaré delouto innovation, Pierre Gfllland, principal du collège de Boncour, le même qui, en juillet précédent, avait fait repousser, contre sa propre conviction, et uniquement parce qu'elle était nouvelle, la proposition de restreindre la durée exorbitante du cours de philosophie, qui était de trois ans et demi'. Ce fut Galland qui donna le premier signal de la résistance contre Pauteurdes Animadversiones : ce fut lui qui mit la plume à la main à Périon et à Govéa\ Le recteur qui lui succéda le 10 octobre, Guillaume de Montuelle, principal du collège de Beauvais, eut recours à d'autres mesures contre Ramus, et celui-ci ne tarda pas à être l'objet de poursuites très actives. Le 20 octobre, on présenta les deux livres à la
1 On lit dans le Livra du Recteur, citÉpar Du Boulay (Hist. univ. Paris., t. V], p. 387) : « Eo Reclore (Guill. a Montuello|, nescio quo malo genio irrumpente in Academiam, ingens facla est omnium studiorum runeiito ucrlurbatio, cilito recens libelle oui litulus eral : Animadvcrsiones Aristotelicœ, composite ail exstinguendum in totum doclrinain unius Aristolells, omnium philosophorum facile principis. Cui sanc morbo non levilcr Brassant! et mentibus ad quidîis qnod sit noTum et inauditum Tacilc sequacium paulatim sese Insinuant! , mature et consulte est occursum , partira il ecreto judïcum qui prudenter librum illurnsLUim suppresserunt, et ne uiïcnderetur publiée Inhibuenmt, partim editis brevi aliquot libris pro Aristolele, etc. »
' Du Boulay, t, VI, p. 381. Cf. P. Gallandii Oral, proschola Paris., etc. 1651, fol. ÏS v.
> Nanccl, Rami vita , p. M. irUnus P. Gallandioi sienum eitulit, et milites in Ramum bosk'^ suscilnvit,.,.. stonra conspirantes in perniemm
Kami in odiumque plusquam Vatiiiiimum, ut Uuvoaiium, Porionium
qui variis oralionibus, vel potins inyeclivis Ramum perstrinierunt alro-
VIE DE RÀHUS.
faculté de théologie pour qu'elle les censurât, ce qu'on obtint aisément. Puis l'université, conduite par son chef, sollicita auprès des magistrats de la ville un arrél pour la suppression immédiate do l'un et de l'autre ouvrage. Ramus, cité devant le prévôt de Paria, fut représenté comme un ennemi de la religion et du repos public. On l'accusait de vouloir corrompre les esprits en semant parmi la jeunesse un dangereux amour des nouveautés. Il semblait à ces fanatiques qu'on ne pût attaquer Aristole sans énerver les arts et la théologie; résister à l'autorité d'Aristote, c'était méconnaître la voix de la nature, de la vérité, de Dieu même.
Sur la requête d'Antoine de Govéa, que sa science remarquable lit choisir pour servir d'instrument à tant de fureur, l'affaire fut portée à la grand'ejiambre du parlement 1 . Mais une procédure lento et régulière ne pouvant satisfaire les péripatéticiens , ils tirent parvenir leurs plaintes au roi par l'entremise de son lecteur particulier Pierre Du Chastel , eveque de Màcon , qui était l'ami de Pierre Gallaud. François I" voulut mettre un terme à ces querelles qui, s'échauffant do jour en jour, causaient un vacarme effroyable dans toute l'université de Paris. Il refiraau parlement la connaissance de cette affaire en l'évoquant à son conseil ; puis, sur l'avis de Du Chastel, il ordonna qu'une dispute aurait lieu entre Ramus et Govéa, en présence de cinq arbitres, dont quatre seraient choisis par les deux parties et le cinquième par le roi lui-même. U paraît que Ramus eut de la peine à
■ l/Ai'-r u '.:■!>, Cu'iiir-liu jjuii:. il-.' iiuvis erici'. T. I, luûûï, p. HLI, col. i, et 1. il, p. 1SB. Cf. Hist, ecetëainbl. de l-kury (CoMliuualioii), 1. XIX, I. CXL, I SI.
INTERVENTION DE FRANÇOIS l". 43
trouver deux hommes qui conseil lissent à le représenter; enfin , deux de ses amis eurent le courage d'accepter celte tâche, au risque de mécontenter bien du monde : c'étaient Jean Quentin, docteur en décret et doyen de la faculté de droit, et Jean de Bornent, docteur en médecine, qui, en 1541, avait eu l'honneur assez rare d'être deux fois de suite recteur de l'université; ce dernier montrait d'autant plus d'indépendance, qu'au rapport du Jacques Charpentier', il était lui-même assez partisan d'Aristote. Bien entendu, les trois autres arbitres étaient de zélés péripatéticiens : c'était d'abord, du côté de Govéa, le Milanais François de Vicomercato, qui avait enseigné la philosophie d'Arislote à Pavie et à Padotie avec distinction, et qui pour ce motif même avait été nommé lecteur royal en philosophie; puis Pierre Dancs, qui avait été en 1530 le premier professeur du collège royal, qui avait balancé la réputation de Budé, et qui plus tard fut précepteur el confesseur de François H, évoque de Lavaur, et l'un des plus chauds protecteurs des jésuites ; enfin le célèbre théologien Jean de Salignac, désigné par le roi pour présider le jury. Ramus était condamné d'avauce; cependant il n'hésita pas à comparaître au jour fixé devant ce tribunal aristotélique. Il ne put obtenir que sa défense fût publique; il n'y avait d'autre témoin qu'un secrétaire chargé de recueillir les raisons de l'accusé elles avis des commissaires 1 . Deux jours entiers", Ramus et Govéa,
' Animndv. in libres 1res DialeeticBrum Inslit. P. Kami (155(1, n. t), fol. H v.
» Charpentier, lUd., foi. 11 r.; Orner Talon, Academia od Carolum Laiharingum (1548].
s J'omets a dessein les iIl-ImIs |>reïiiniiiiLires ai k's discussions accessoires dont Charpenticra donn^âsa manière, Le réc i t dÉ taLilé ( J . c. , fol. 1 1 et sui v.) .
munis chacun d'un exemplaire d'Aristote en grec', discutèrent avec une extrême vivacité sur l'objet et les parties de la logique, que Ramus reprochait à Aristote de n'avoir ni définie ni divisée dans aucun livre de l'Organon. Les trois juges péripatéticiensdéclarèrent, le premier jour, qu'une définition était absolument inutile pour la perfection de la dialectique. Les deux juges du choix de Ramus furent d'avis, au contraire, que toute recherche régulière et méthodique devait avoir pour point de départ une définition. Les uns et les autres mirent leur opinion par écrit. Le surlendemain, la discussion ayant porté sur la division de la dialectique, les trois péripatéticiens, troublés par l'autorité de Cicéron et de Quintilien que leur citait Ramus, et obéissant d'ailleurs à une sorte de tradition qui peu à peu s'était introduite dans la scholastique et avait corrompu la doctrine d'Aristote , accordèrent que l'art de raisonner a deux parties distinctes, l'invention et la disposition ; et ils signèrent leur avis sur ce point. Mais comme Ramus, profitant de cet aveu, les pressait et leur démontrait qu'il avait eu raison de blâmer des logiciens qui, de gaieté de cœur, obscurcissaient toute la dialectique en négligeant la division qui lui convient, les trois juges trouvèrent à propos de lever la séance et de remettre la cause à un autre jour, pour aviser à quelque moyen de confondre l'accusé, dont ils se portaient ouvertement les adversaires. Orner Talon, à qui j'emprunte la plupart de ces détails, et dont le récit d'ailleurs est confirmé de tout point par Jacques Charpentier et par les registres de l'université , décrit assez plaisamment l'embarras où se trouvait la majorité arislotéi Hispaniœ Bibliotheca, p, 300.
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