‹ Ramus Pierre de La RameeChapitre 9 sur 175 · PROCÈS A HUIS CLOS · texte numérisé non relu

PROCÈS A HUIS CLOS

liquedu jury : ails suaient sang et eau, dit-il, et récriminaient entre eux, se faisant mutuellement des reproches de leur imprudence, qui les. avait engagés dans un mauvais pas d'où ils ne sauraient se tirer à leur honneur'. » Enfin, s'étant exhortés à être plus prudents à l'avenir, ils décidèrent « que toute la discussion serait considérée comme non avenue, et qu'on la recommencerail sur nouveaux frais, o Ramus crut devoir s'y refuser, et il se plaignit hautement d'avoir été livré à des juges qui, non contents d'attaquer son opinion avec un zèle si aveugle, renonçaient sans pudeur à leur propre conviction, après l'avoir énoncée, écrite et signée. Puis, comme il voyait que ni ses propres plaintes ni les remontrances de leurs deux collègues ne pouvaient modérer la violence de ces trois juges accusateurs, il en appela de leur décision; mais ce fut en vain. L'autorité du roi étant de nouveau intervenue, les mêmes juges furent confirmés et reçurent plein pouvoir pour prononcer sans retard et sans appel sur l'ouvrage incriminé*.

En présence de la volonté royale si nettement exprimée, Jean Quentin et de Bomont, ne pouvant plus rien pour Hamus, crurent devoir quitter la place 1 ; mais en se retirant, ils eurent le courage de donner par écrit leur propre jugement sur toute l'affaire, réclamant pour les philosophes, dans l'avenir comme en tout temps, la liberté de soutenir le pour et le contre en toute question, et déclarant qu'ils donnaient leur démission, parce qu'ils

i Ar-ademia ad Carolum Lotnaringum.

i Omar Talon, t. c. ; Charpentier, ibid,, fol. il v. al lî rect. ' Tons deux ensemble (suivant Talon), ou l'un après l'autre (suivant Charpentier).

VIE DE RAMUS

comprenaient qu'ils n'étaient pas appelés comme membres d'un véritable tribunal, mais qu'on les employait comme témoins et comme instruments de l'injustice dont Ramus allait être victime. Celui-ci fut somme d'élire et de nommer deux autres juges. Il ne trouva personne, au dire de Charpentier, et fut repoussé même par le médecin du roi, Jacques Dubois (Sylvius), son compatriote, grand novateur pourtant, surtout en orthographe, mais qui probablement se souciait peu de perdre ainsi son temps et son crédit. Enfin Ramus, se voyant condamné, abandonna la partie, pour épargner, dit-il, le temps des juges et le sien. Il y avait en effet cinq mois que cette querelle agitait l'université. Voici quelle lut sa déclaration écrite, si l'on en croit Charpentier {ibid. , fol. 13) : « Pierre de la Ramée, considérant l'ennui qui accable ses juges et la perte de temps que lui cause l'édit du roi, quitte la discussion et s'en remet au jury de tonte l'affaire. » A quoi Charpentier ajoute : « 0 l'excellent homme, qui s'inquiète plus de l'ennui de ses juges que de sa propre infamie! n Les trois juges prononcèrent aussitôt leur sentence, sans avoir entendu plaider la cause, sans en avoir même pris une connaissance suffisante, de leur propre aveu. Cet arrêt, en date du 1" mars 1544, était ainsi conçu :

o Notre roi très chrétien, dans son amour pour la philosophie et les bonnes études, nous ayant commis le soin d'examiner le livre que P. Ramus a publié contre Arislote, sous le titre d' Animadversiones Arislolelicœ, pour en donner ensuite notre avis, — lecture faite de ce livre, et après en avoir examiné et pesé toutes les propositions, — nous avons été d'avis que Itamus avait agi

avec témérité, arrogance et impudence, attendu qu'il entreprenait de blâmer et de condamner la logique reçue, et à laquelle lui-même n'entendait rien. Quant aux reproches qu'il adresse à Aristote, ils sont de nature à démontrer son ignorance et sa stupidité aussi bien que sa méchanceté et sa mauvaise loi, puisqu'il incrimine les pensées les plus vraies, et attribue à Aristote des opinions que ce philosophe n'eut jamais. Enfin tout ce livre ni! contient pas autre chose que des mensonges et une médisance perpétuelle. En conséquence, il nous a paru qu'il importait à la république des lettres que cet ouvrage fût supprimé par tous les moyens possibles, ainsi que l'autre livre intitulé Diateetkœ instilutiones, qui contient également beaucoup de choses hors de propos ou fausses.

a Fait à Paris, aus calendes de mars de l'année 1544'. »

Admirable réfutation d'un dialecticien! Ainsi, comme

' Voici le telle de ce jugement, tel que 1b donne Du Bouluy (Hiat. nnlv. Paris., t. VI, p. S9() : a Ctim cliristianissimiis rex DOBler, pro suo

rjuit! tin illo SL'nlcnliii nt^U'a cHstt iiï^oinîrernns , m h ii;%i.'ukr jierlei:tu libro et singiilis ejus uninhitKfli'*:- ai- imndi-ratiH si-nluniiis lia censuimus : Ramum ttmere, arrogenter ei impudafti r feciste,quî reocptainapnd otnnes nationcs logiuf, artis rulio:iern, L[iiurn ipse pneserlim non leneret, ilaitiiiato et i]n[n-ol<ni! vuhicril. ; ca aulmi ijin. 1 in ArisL'.-1-.Us.' i-i |in:l]i;inï.-bal , liujusmodi esse, tu hominis curn igiioranliam et stuporem, tum Improbitatem et malitiam arguant, quant et multa qua; «erinima sont crimi- !i l lai-, et jikiMtnn trUni;i; ArisLoidi ijii.i; i? [Liinijuniri iuiisit, ileiinim' toi u es libre praiter ea im^n ,1 u tt tcuriilem tjn iukI.l m maledicentiam nibil .oiilinealur : Ut republic^ litltrarki! iihirininin jiostra sentsntia imuressu videatur, librum omni raliom; ;ir].|iriiiii, inuquc ] i L. : t ( ; i aller uni Uialeetkarum institationum, quod is quoque aliéna miilla et falsa contineal. Dalum LuteiliK, «on. ISi*, Kal. Mari, s

48 VIE DE HA.MU9

le fait observer Orner Talon, outre l'ouvrage incriminé, on frappait ilu même coup l'autre livre de Humus, évidemment pour celle unique raison qu'il était du même auteur; car jusque-là il avait été laissé en dehors du procès, et môme certains péripatélicïens y avaient donné leur approbation'. Mais sans doule les adversaires de Itamus voulaient lui faire expier le succès de ce livre qui, publié en septembre 1343, sous le titre de Dialecticœ parûtiones, avait été lu avec avidité par les étudiants, et avait eu immédiatement une seconde édition sous le nom nouveau et définitif de Dialecticœ institiUiones* .

François I", étourdi par les cris de l'école, donna la sanction royale à celte inique et odieuse sentence, et il l'aggrava encore. On avait su intéresser dans cette affaire son amour pour les lettres, de sorle qu'en prenant parti pour Aristotc il crut peut-être rendre service à la philosophie, et en condamnant Itamus il ne pensa frap-' per qu'un barbare qui prétendait renverser son ouvrage'. Etrange contradiction ! Voilà un roi qui avait, dit-on, de la sollicitude pour la philosophie, et qui la persécute outrageusement ; ce même roi se vante de protéger les sciences, et c'est pour en étouffer le progrès; il s'appelle le Père des lettres, et il bâillonne un des écrivains qui ont fait le plus d'honneur à la France du XVI" siècle. Telles sont les erreurs inévitables du pouvoir absolu, quand il se mêle de ce qui ne le regarde pas. La pensée n'a pas de maître ici-bas : elle ne relève que d'elle-même. Ses

1 Acadatua, etc. « Qa'is judex , prœter hos, tlamnavit unquam quod accusalum non esset, sic? ■

» Voir, plus bas, III- partie, noln; fritaluiîm- dm toits rie Ramus. 1 Gaillard, Hist. de; François I".

droits peuvent Être méconnus; mais elle les reprend tôt ou tard, et fait justice de ceux qui ont usé contre elle de leur puissance éphémère. L'infamie qu'on essaye d'infliger à la science retombe sur ses persécuteurs, et ceux qui ont eu l'honneur de souffrir pour elle finissent par avoir raison, auprès de l'équitable postérité. Oui, en dépit de l'autorité royale, en dépit même de son zèle pourles lettres, l'arrêt que signa François 1 er contre Ramus sera dans tous les temps une tache à sa mémoire, aux yeux de quiconque saura mettre le droit au-dessus du fait et la vérité au-dessus de tout intérêt. Voici du reste ce fameux édit; il est assez habilement rédigé, mais on y reconnaît ta main des ennemis de Ramus. Il est inutile d'y ajouter aucun commentaire ; il suffit qu'on se rappelle, en le lisant, que toute la question était de savoir si Aris- (ote a bien ou mal défini et divisé la logique : question intéressante pour des philosophes, mais où, encore une fois, la puissance publique n'avait rien à voir.

Sem-k-jce irtiNNKi: par If lloy eoiiliv iiuiisiiv Pierre Humus, et les liurts composez par icelluy contre Arislolii. I'roiiuncéc a Paris le XXVI. ue mars. 1SU- Allant Pasques. — On les vend a Paris en la rue sainct Iar.t|ues. Par Kcnoisl de Gourmont. A l'enseigne des trois Brocheti'.

1 Celte pièce curieuse a élé reproduite par plusieurs Écrivains, tels que J. Charpentier, Ad fclupOBit. aispitt. de methodo,... Kesponsio, etc., fol. S; La Croii du Slaine, Biul. franç. , art. P. de la Ramées J- de Launoj, De »ar. Arist. fort., p. iOî et suiv.; Niceron, Mémoires, t. Z11I; Du Boulay, Hist. imiv. Paris., t. VI; etc., elc. Mais, de plus, on \n trouve publiée a part (Paris, 1543 ,* feuillets). C'est dans la bibliothèque de M. Cousin quu j'ai pris connaissance de celle édition 1res rare, el sur la-

changer une seulr; Iciui: ni d'eu i ur riyo i- ) , iii!lm.;i , ap]it', cl l'ii ii j i i< il i tlu 1 seulement fi l'absence totale de virgules.

qui uns présents lettres verront Salut. Connue cuire les aultres grandes solici tuiles que nous auons lousiours eues de bien ordonner el establir lu chose publique île nostre royaulme, nous ayons mis outc la peine que possible nous a este île l'arcroislre et enrirliir île toutes bonnes lettres et sciences a l'honneur et gloire de nostre Seigneur et au salut des lio les. Et puis naguère* aduertizdu trouble ad uenu a nostre chère cl ajniec lille l'uniuersile de l'aris, a cause de deux libures fuiclï. par llaistre Pierre llamus, iiililulcz l'ung Dialecticai institutions et l'aultre Arislotelkic animaduersiones, et des procès et differenlï qui estoieut pendaus en nostre. court de parlement amlii lieu entre elle et ledit Bamus pour raison desdicix libures, Nous les eussions euoquez a nous pour sommairement et prompt en icnt y pourveoyr. Kl a crsle fin eussions ordonne que llaistre Anilioyne de (iouca qui s'esloil présente a impugner et debatre lesdiclz liures, el leilil ilaiiius qui les sousteiioit et deiïcndoit, esl'uuienl el noiiuucroiuiit du chascun coste deux bons et notables persoiiiiiiige-s , co^iifiissauli les langues grecque cl |aline, sçauaiilz cl cxpcrinieiilei en la philosophie, et que nous esliriuns et nom nierions un clnquiesme, pour visiter lesilieu liures, ouyr lesilicui île Gouea et Ramus eu leurs disputes et débat/, et sur tout nous donner leur aduis. .Suyuattl laquelle nosive oviKinuatiee eust ledit deCouca esleu el nomme Maistru Pierre Bancs et Frantois de Vicomenato. Et ledii Ramus Maisirc .lehan Qiienlin, doeleur en décret, et Jehan de Bornent, docteur en médecine. Et nous pour le clnquiesme, eus-

quo pour entrerompre l'affaire, ieelluy Ramus se seroii porte pour appellaut desdicles |desdictz.| eenseurs ; dom nous aduertiï eussions décerne nos lettres a uoslre prevost de l'aris ou son lieutenant , pour contraindre lesdietz de Gouea et Ramus a parfaire leurs disputes, alllri que par lesdietz censeurs nous fust donne ledit aduis nonobstant ledit appel et aullres appellalions quelconques. SuyuaM lesipielles noi lettres eussent Icsuiclï de Gouea et llamus de reclief comparu pardeuaiil lesdiclz censeurs. Et voyant par ieelluy Ramus que lesdicti liures ne se pour Oient souslenir, etisl dctlaire n'en voulloyr plus disputer, el qui [qu'il j les soubmeltroil a la «usure desdessusdietz. El comme l'on y voulloil procéder, lesdiclz

Page 1