LE 1UM1SMË EN FRANCE
la de quelques bons autheurs, lesquels en récompense il a impugnez et battus, le dy quelques-uns : car il n'eslolt homme de grande leçon et n'estoit versé en plusieurs, ayant consumé tout son temps a blasmer et reprendre et contredire, de sorte qu'en mesure qu'il lisoit, il escriuoit des ré préhension s et animaduersions, et luy falloit plus de temps ù ce faire qu'il ne faudroit à un bon esprit de lire et coller un gros sainct Augustin ou un Galien. Et va bien pour messieurs les médecins qu'il ne soit entré en la lecture de leur Galien ou Hypoerales j car ie m';isseure qu'il leur eust assez taillé de matière ou pour rire ou pour auoir compassion, ou pour réfuter, s'ils eussent daigné s'amuser i respondre aux folies et inepties de ce pauure et outrecuirié ignorant. »
En 1577, tandis que Génébrard fulminait contre Humus cette espèce d'anathème, l'université de Paris prit des mesures pour empêcher les professeurs de rhétorique d'unir l'étude de la dialectique à celle de l'éloquence '. Ainsi, après avoir été enseignés dans trois universités de France, i'i Toulouse par lejuriscousulte Jean Bellon.âReims par l'helléniste Barthélémy Alexandre, et à Paris par les médecins Fernel , de Gorris et par une foule de maîtres es arts , les principes du ramisme étaient demeurés en usage parmi les professeurs de rhétorique. La même année, nous l'avons vu, Maurice Brcssieii prononçait publiquement l'éloge de Humus. D'autres encore, au risque de se voir traiter d'hérétiques, continuèrent, à travers la Ligue , les traditions interrompues de la renaissance , si bien qu'en 1627, dix ans avant le Discours de la méthode, le ramisme était considéré en France même comme un des plus importants systèmes de philosophie, au moins à en juger par ce conseil de G. Naudé dans son Ad vis pour dresser une bibliothèque (chap. VII) ; a En philosophie, commencer par celle de Trismégïstc qui est la
■ Crevier, Hist. de «toi*., !■ XTI, § 1, t. VI, p S40.
8BQ 1M1 RAM1BHE.
plus ancienne, poursuivre parcelle (le Platon, d'Aristote, de Raymond Lulle, Rnmus, et achever par les novateurs Telesîus, Palrjça, Campanella, Verulam, Jordan Brun r e!c, »
Même après l'avènement du cartésianisme , le nom de Ramus soulevait encore en Franco, en plein XVII" siècle, des luttes d'une grande vivacité dans l'université de Paris, Tandis que le jésuite Mâchant reprochait à l'historien de Thou d'avoir fait l'éloge d'un hérétique, tandis que le jésuite René Rapin s'efforçait de détruire la renommée de Ramus, un antre jésuite , Gabriel Cossart, parlait et écrivait contre le philosophe huguenot avec une colère si furieuse, qu'un lecteur royal, François Dumouslier, crut de son devoir de relever l'injustice de ces attaques, dans une leçon qu'il fit an collège de France le 29 avril 1651. Mais le père Cossart était un de ces hommes à qui il est toujours facile d'improviser des injures, des méchancetés et des menaces; il répliqua le même jour à son contradicteur, et rappelant que Ramus avait été protestant et h compris comme ennemi de la patria dans le juste massacre des rebelles, » il dénonça Dumousticr comme hérétique, lui donnant à choisir entre ces deux partis, d'être un sot ou un impie * ! Que répondre à de tels arguments, et comment s'étonner, en présence de telles menaces, que le ramisme n'ait pas eu de plus nombreux partisans en France?
Il serait cependant facile de constater l'influence des idées de Ramus, sinon sur Descaries, qui a si habilement dissimulé sa parenté avec les plus téméraires de ses devanciers , nu moins sur quelques-uns de ses contempo-
i G. Cossartii nral. et carmina (1S75, in-lï), p. 73, p. 10t.
BEPASKB ET l'UHTUUAL.
rains , tels que Gassendi el les auteurs de la Logique de Port-Royal, sans parler du savant Lancclot, qui témoigne, dans les Préfaces de la Méthode grecque et de la Méthode laline, une vive admiration pour notre philosophe, et se félicite d'avoir mis en pratique sa maxime favorite : peu de préceptes et beaucoup d'usage.
Enfin , malgré l'impérissable haine des jésuites , la mémoire de Ramus s'est conservée en France jusqu'à nos jours, grâce à une succession de témoignages honorables entre lesquels on doit remarquer ceux de Varillas , de Bayle, de La Monnoye, de Niceron et de Voltaire, qui le proclame « bon philosophe dans un temps où l'on ne pouvait guère en compter que trois, a
Bayle et Brucker ont eu tort de dire que le ramisme fut inconnu en Espagne et en Italie, li est vrai qu'il y rencontra plus d'adversaires que de partisans, surtout en Portugal, dans l'université de Coïmbre. Il eut aussi l'honneur d'être combattu par Genesio Sepulvéda, cet ennemi de l'humanité, qui fournit des arguments pour l'esclavage des malheureux- habitants de l'Amérique espagnole. Mais un célèbre grammairien, François Sanchez (Sanctius) de Broca , professeur à Salamanque , enseigna les arts libéraux, et notamment la rhétorique et la dialectique, suivant les principes de Ramus; et il est permis de croire que cet enseignement, qui dura de longues années vers la fin du XVI 0 siècle , laissa des traces profondes non-seulement dans l'université la plus florissante d'Espagne, mais dans tout ce royaume, a qui a honoré Sanctius des titres illustres de Père des lettres et de Restaurateur des sciences 1 . »
i Laacelot, Préfece de la méthode latins.
Il II H A Ml S M iî.
Quant à l'Italie, à pari l'académie de Bologne , qui avait offert à Ramus une chaire , on ne voit pas que sa doctrine y ail fait de grands progrès. Elle fut combattue par Vicomercato, par Bernard Lauredano, Bernard de la Mirandolc et Guymara de Fer rare, et n'eut guère d'adhérents que parmi les Italiens qui , après avoir embrassé la réforme, durent se réfugier en Suisse et en Allemagne. Le plus distingué de tous est Simon Simoni, qui défendit le ramisme contre Jacques Charpentier et Jacques Sehegk. Mais on ne peut pas ne pas considérer comme les continuateurs de Ramus les écrivains italiens qui se firent un nom par leurs attaques contre la philosophie d'Aristote, comme Francesco Patrizzi , Sébastien Basso , et surtout cet infortuné Jordano Bruno, dont notre savant ami M. Burtholmèss a retracé la vie d'une manière si émouvante, et qu'il nous montre successivement dans tous les lieux où avait pénétré le ramisme , d'abord à Genève et ù Paris, puis eu Angleterre auprès de Castelnau, de Philippe Sidncy et de William Temple, puis en Allemagne à Marbourg, à Wittemberg, à Helmstadt, et à Francfort chez les Wéchel.
C'est en Suisse et en Allemagne que le ramisme fut surtout florissant.
A Genève, malgré l'opposition de Théodore de Bèze, Ramus avait été goûté d'un certain nombre de savants , entre lesquels on remarquait François Porto de Candie, en attendant qn'Arminius vint s'y faire persécuter vers l'an 1 o82, à cause de son attachement pour le ramisme.
Bàle, Zurich , Berne, Lausanne et d'autres villes de la Suisse avaient accueilli avec plus de faveur la nouvelle dialectique, professée par Théodore Zuingor, Tho-