‹ Raoul Desloges; ou, Un homme fort en thèmeChapitre 10 sur 20 · MAGUA · texte numérisé non relu

MAGUA

Je me rappello encore ma case et le feuillage, Les deux hauts citronniers dont le mobile ombrage, Couronné de Iruits d*or, s'étendait sur mon toit ; Quand, fatigué le soir, je revenais chez moi. Au-dessus de& palmiers^ de leui sombre feuilUe, De ma case on voyait s'élever la fumée,,.

On entend du bruit ; — les esclaves s'éloignent. Zoraïëe entre avec Loyse et veut rester seule.— Elle reaette les ornemens dont on veut la parer :

Oh I loin de moi toujours omemens superflus I

Et pourquoi me parer, il ne me verra plus...

Quand nous étions ensemble, alors de ma parure

rempruntais tous les frais à la riche nature;

Je mettais avec soin dans For de mes cheveux

Les fleura dont les eouleurs charmaient le plus ses y^eux.n

RAOUL, i9

Ce monologue est fort long ; — il est heureusement, quoique trop tard, interrompu par Empsaël que poursui* le chef des esclaves qui veut le frapper.— Empsaël menace son agresseur — et voit Zoraïde.— Zoraïde renvoie le chef des esclaves qui sort sur ce vers :

Je vais aller trouver le seigneur Fernandès. Zoraïde et Empsaël restent ensemble.

EMPSAËL.

Ah ! je revois encore, j'entends ma Zoraïde,

Tous mes maux ont passé comme une ombre rapide.

Un seul de tes regards a calmé ma douleur.

zoraïde.

Que ses traits sont changés par le poids du malheur! Ses yeux seuls ont gardé ce regard dont la flamme Pénètre doucement jusqu'au fond de mon âme. Est-ce ainsi qu'il devait reparaître à mes yeux!

KMPSABL.

Fuyez, mes souvenirs, et laissez à mon dme 1^'ttu bonheur passager goMer la vive fiammet

Je suis auprès de toi! mes fers sont plus légers!

Je suis auprès de (oî I Depuis cisq jours entiers,

Zoraïde, ma main n*a pas pressé la tienne,

Je n'ai pas respiré cette suave haleine,

Ta voix n*a pas sonné jusqu'au fond de mon cœur.

Oh ! que de cet instant je sens bien la douceur !

Fixe, fixe sur moi ce douloureux sourire I

Oh ! qu'il est pur cet air, cet air qu'elle respire I

Qu'il dispose mon âme aux rêves de bonheur !

Ces pleurs longtemps captifs, qu'ils soulagent mon cœur !

Zoraïde veut qu'Empsaëi s'enfuie ; — mais Empsaël rcfust de quitter les lieux qu'habite son amante adorée.

Vivrais-je loin de toi, — loin de ma tendre amie! Loin de ma Zoraïde ! En toi seule est ma vie ! Elle est dans tes regards, quand leur triste langueur Répand dans tout mon être une douce chaleur. Ma vie ! elle est encor sur la bouche charmante Quand j'entends les accens de cette voix touchante !

Si Empsaël n*est pas très sauvage, Zoraïde en revanche

Test beaucoup. Empsaël veut la presser sur son cœur, elle le repousse avec effroi et s'écrie d'un ton do reproche :

Empsaël!

BMPSABt.

Tu me crains?...

ZOBÀIDB.

Tu n*es pas mon époux !

Ah ! du Dieu qui nous yoit redoutons le courroux.

* EMPSABL.

L'amour est un présent de ce Dieu tutélaire :

Il ne peut attirer son regard de colère ;

A notre yle il est comme aux prés sont les fleurs,

Gomme aux fleurs du printemps leurs suayes odeurs.

L*amour anime tout, par Tamour tout respire;

De la diyinité Famour est un sourire.

Cela dure assez longtemps et durerait encore plus si le chef des esclayes n'était allé chercher le seigneur Femandès. — Femandès trouve sa fille dans les bras d'Empsaël. Il est l\meux. — Empsaël lui récite les quatre-vingts vers d'in-

îlAOtL.

jures qu6 doit subir tout tyraû dô tragédie, toutes Ibîs et quantes il plaît à sa victime de les lui sangler.— Femandès lui répond, — seulement pour qu'il reprenne haleine , — mais il lui avoue imprudenunent que Mirrha est morte.

EMPSABL.

Elle est morte ! elle est morte !

Quelle nouvelle afîreuse t Et celui qui rapporte... Cest toi... son assassin I... C*est toi dont les iureutâ De sa longue agonie ont causé les douleurs ! Oh I ma mère ! ma mère ! Oh I quelle mort horrible ! . Oh I qu*elle a dû souffrir dans ce moment terrible I Je crois Tentendre... là... d*un accent presque éteint', Invoquer ses deux fils contre son assassin !... Mes en&ns, vengez-moi I — Tu le seras, ma Mère... Tes accens n'ont pas fUi ««>• h Mtè iégère, Ils ont résonné là jusqu'au fond de mon cœur.

Il va ârapper Femandès d'un poignard, lorsque Zoraïde se jette à genoux et demande la gr&ce de son père« — Il remet son poignard dans 9on sein n ^ mais on accourtf 00

saisit Empsaël. — Zoraïde demande à son pèro la grâce d'Empsaël, mais cette fois sa prière n'est pas écoutée, — Empsaël va périr, — d'autant que des bruits de révolte circulent dans l'habitation, il fout un exemple. — Zoraïde se jette dans les bras d'Empsaël : on les sépare ; on voit passer Almiri dans le fond du théâtre, — et le deuxième acte •stflni. Esther trouva cela magnifique.

XVÏ.

— tJn matin, & peine sMl faisait jour, Galixte arriva chez Raoul. — Il parlait vite, était ému... Tu ne sais pas... il arrive une chose singulière... — J'ai absolument besoin de toi« - — Pour quoi faire î

— C'est Âlo3aindre qui a un duel.

— Qui ça, Alexandre?

— Eh I mon ami,... le flot du Cirque.

— Et que veux-tu que j'y fasse î

— Il faut abolument que tu sois témoin avec moi... Raoul hésite, fait quelques objections, et finit par conscn-

tir. Ils so mettent en route pour le quai Saint-Michel ; chemin faisant, Galixte raconte l'événement. — On jouait hier deux pièces au Cirque. — La pièce où Alexandre joue son rôle de flot avait été sans encomibre. — Dans la seconde pièce, Alexandre, qui d'ordinaire joue les Français, avait passé à l'ennemi par punition, — Mais tu ne comprends peut-être pas bien cela. — Dans tous les mimodrames du Cirque, il y a des combats dans lesquels les Français finissent tovgourspar être vainqueurs.— Outre que le rôle d'Anglais, de Russe ou de Prussien expose celui qui le remplit à une humiliation, il arrive souvent que les Français abusent de leur victoire et profitent du moment où l'étranger Wmbe eu (bit, pour lui donner quelque ceup de sabre eti

quelque coup de pied qui n'est pas écrit dans le drame, mais qui obtient le plus grand succès et excite les applaudissemens du public.

Quand un figurant a mérité quelque punition par son

inexactitude ou sa ienuej il cesse d'être Français pendant

deux ou trois semaines, selon la gravité du cas : il devient

Russe, Prussien ou Anglais. Alexandre est Anglais depuis

huit jours ;-^il y a au deuxième acte de la pièce — un com .

bat au sabre entre un Anglais et un Français, c'est toujours

Alexandre qui avait joué le Français, — c'est lui qui a créé

le rôle ; — tu avoueras que c'est humiliant après avoir été

vainqueur tous les soirs pendant trois mois devant quinze

cents personnes, Hier, surtotit, -r le peuple français quj

meublait le paradis du Cirque était, je ne sais pourquoi^

furieux contre les Anglais ; ** il les avait accueillis par do^

huées chaque fois qu'ils avaient paru sur le théâtre, — Tu

conviendras que c'est w^ant^ — parce qu'après tout,7- on

est Français dans le fond. — ' Quand arriva le combat, c«

firent des cris épouvantables et des encovuragemenS} iQ$

battemens de mains inouïs pour celui qui remplissait le rôle créé par Alexandre ; — il y avait surtout dans une avant-scène des jeunes gens qui avaient bien dîné et qui faisaient plus de bruit que tout le reste de la salle ; — Alexandre était vexé, — et son adversaire, se grisant bêtement du bruit des applaudissemens et des cris, — commença à ne plus le ménager et lui donna un coup de sabre sur la main. -— Ma foi, Alexandre était en colère, — il riposta par un coup de sabre bien sanglé sur la jambe, — et voilà le combat qui s'engage pour tout de bon. — Du paradis et de l'avant-scène on criait — xi... xi... xi... tue-le ! tape dessus ! — Le combat devait naturellement finir à la ritournelle de l'air joué par l'orchestre, — mais le chef d'orchestre, voyant qu'on continuait, fait recommencer Tair guerrier, — les xi, xi, les clameurs, les applaudissemens, — la musique belliqueuse continuent d'animer les combattans ; — cependant le Français reculs

* et va être mis en fuite ; — indignation du public ; — d§

l'avantrscëne même on jette des pommes à Alexandre ; —

le Français se sentant inférieur — jette son sabre — et saute sur l'Anglais ; — ils se saisissent, — ils s'empoignent,

— les pommes pleuvent; r- cependant ils arrivent près d'une coulisse où on les attire et oii on les fait disparaître.

— Mais nous voici au quai Saint-Michel... 18... c'est cela,

— montons.

— Tu ne ISnis pas l'histoire... C'est donc avec le Français que ton ami Alexandre se bat aujourd'hui?

— Tu sauras le reste là-haut; montons.

On monte, on trouve Alexandre qui se promèn§ avec agitation dans sa chambre. — Il se plaît à se rappeler tous les rôles où il a été vainqueur.

— Voici mon ami Raoul Desloges qui consent à être ton témoin avec moi.

— Monsieur, veuillez agréer l'assurance de toute ma gratitude.

Monsieur Alexandre est un homme grand et gros, avec des cheveut noirs ruisselans de pommade. — Sa voix, son

geste, ses paroles^ ses vôtemens) tout est rempli cfaff^eia^ lion.

La chambre est fort délabrée, quoique monsieur Alexandre, attendant les témoins de son adversaire, se doit efforcé de lui donner un air cf^nfartàblB*

A peine Raoul et Calixle étaient entrés qu'on entend monter bruyammentl'escalier,— et deux jeunes gens frappent à la porte sur laquelle est écrit :

MONSIEUR ALBXARDRB ORAimtN , ARTtSTR MAVATlQUB.

— C'est Calixte qui ouvre la porte. L'un des jeunes gens prend la parole.

— C'est ici que demeure monsieur Grandin?

— Oui, monsieur, c'est moi-même, dit Alexandre, et ces messieurs sont mes témoins.

Leë quatre jeunes gen^ se saluèrent.

— Vous savez sans doute, messieurs, de quoi il s'agit, continua le jeune honajne qui avait pris la parole,"*^ en s'adressant k Baoul et k C«lii(e« ^ Monsieur^ ici présent, ^

s*est précipité dans la loge d'avant-soène que nous occupions avec un de nos amis ; — il nous a dit force iiyures ; notre ami, qui se trouvait le plus près de lui, Ta pris par les épaules et l'a mis dehors en le poussant du pied««r Monsieur nous a envoyé sa carte, sur le dos de laquelle nous avons lu avec quelque gatté un cartel emprunté à quelque mimodrame du Cirque. — Après discussion, celui de nous qui a eu le plaisir de recevoir monsieur dans sa loge a pris le cartel pour lui, — il est en bas dans un fiacre. Nous venons voir maintenant quelles sont les prétentions de monsieur.

— Monsieur Alexandre a été insulté par vous, messieurs, vous l'avez hué et vous lui avez jeté des pommes.

— Mais, mon cher monsieur, vous rêvez, nous ne l'avions jamais vu avant son invasion dans notre loge.

— Pardon, monsieur Alexandre jouait dans la pièce ; c'est lui qui était l'Anglais auquel vous avez jeté des pommes.

-^Âhl c'est monsieur... o^i bien l monsieur peut se^flat- I. ^

34 RAOUt*

tor dQ nous f^yoif (lit plaw daas ce rôte-*jià« — jamais Boi^é, ni Yemet, »i Ao^ial» m Ocbry* '^m Mm wt iait

•^ Monrieitf Alexafiche, qui, s'il avait joué im rôle cooécpie, SQudt très heureux de cet effet produit, --' s*en liQttTe offensé paive qu'il jouait un rdle sérietrs.

— Eh bien, nous avons cru que c'était un rôle comique, parole dlionneur l

— Messieurs, dit Alexandre la main dans son gilet et la tête fièrement renversée en arrière, — vous n'êtes sans doute pas venus ici pour plaisanter...

— Mais peut-être bien, monsieur...

A ce moment on frappe à la porte, — c'est l'adversaire de monsieur Alexandre qui s'ennuie en bas et qui monte. — Mais quel est l'étonnement de Raoul et de Calixte en reconnaissant.. Félix Hédouin!

— Comment, c'est toi î

^ Oui... mais par quel hasar(l( ^s-tu ici, Raoul î — Je suis

BAOUli. a»

allé ûbe; toin* ce matin... en venant iâ.«* on m'a dit que tu étais sorti de l)onne heure.

— (Mxte était venu me chercher pour que je servi«se avec lui de témom à son ami ; mais...

On explique à Félix quel est son adversaire et comment il l'a offense. Ses amis prétendent qu'il ne doit aucune réparation. . . Mais Félix :

— Allons, monsieur, prenez votre hache. Est-ce à la hache que nous nous battons ?••• J'ai toujours eu envie de me battre à la hache...

Ou discute longuem^ent | — m^is Caliite et surtout Raoul sont décidés à ce que le duel n'ait pas lieu. -- On décide que Félix fera des excuses ainsi rédigées : — J'avoue que j'ai sifflé et hué monsieur, et que je lui ai jeté quelques pommes, — mais c'était par patriotiswei — le«uppQsant Anglais.*- Monsieur étant Français et parta^j^ant me«^ opi^ nions, c'est à spu rôle que. i'^ jeté 4es pQWueUf ^ Vmx la seconde partie de nos relations, j'ai» ilestiVi^iri^

monsieur hors de notre loge et je lui ai donné un coup de pied, mais c'était sans intention de Toffenser.

yaflaire terminée, Raoul s'en va avec Félix.— Quand ils sont seuls, — Raoul lui dit :

— Imprudent ! comment, tu allais te battre... pour une pareille sottise... et ton père... malheureux I... et tes sœurs l...

— J*y avais pensé, reprit sérieusement Félix, mais que veux-tu I — un jeune homme comme moi qui ne s'est jamais battu I..» Ce n'est pas son premier duel qu'on peut refuser... quel qu'il soit... Après tout, j'ai passé une mauvaise nuit. — J'étais allé chez toi ce matin pour te chercher ; — tiens, voici une lettre que je t'aurais donnée pour mon père en cas... de malheur.— Mais, ajouta Félix, c'est fini, n'en parlons plus.

— Eh bien, Alexandre, dit Calixte à son ami, — nous sommes vainqueurs, — tes ennemis t'ont adressé des excuses et ta as pardonné. — Je croyais qu'ils nous inviteraient à déjeuner.

— Je n'eusse pas accepté.

— Mon bon ami, en fait de dévoûment, il est de bon goût de se dévouer soi-même.— Mais je t'aurais prié, le cas échéant, d*observer que c'aurait été me compromettre dans ta superbe attitude.— Pour refuser un déjeuner qu'un ami ne peut accepter si tu refuses, il faut que tu puisses en offrir un au moins égal audit ami, sans quoi je maintiens que tu n'as pas le droit de refUser. Ça me serait égal sans cette maudite poule d'hier que j'ai perdue, après avoir acheté une Mlle, encore I — et contre un véritable agmau^ un garçon avec lequel je jouerai quand il voudra ma vie contre un petit écu.

— Il n'accepterait peut-être pas, dit Alexandre.

— Oui... plaisante... sais-tu que ton duel m'embarrassait et me préoccupait ?

— Excellent ami I — dit Alexandre attendri en serrant les mains de Calixte.

— Ce n'est pas ce que tu crois... c'est que nous n'avions pas d'argent pour prendre un fiacre... J'en aurais bien de-

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