‹ Raoul Desloges; ou, Un homme fort en thèmeChapitre 3 sur 20 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

MAB6U£RITB HBDOCHf A SA TANTB CXBMBIICB.

« 11 m« semble, ma chère tante, que tu nous négliges beaucoup. — Je ne puis aller te voir parce qu'Alice est un peu souHrante d'un gros rhume. Il y a un siècle que tu n'as gravi la rue Pigale. — N'as-tu pas à nous donner quelques nouvelles de ton fils ou à venir t'inquiéter avec nous de ce qme tu n'en reçois pas ? — J'ai à te consulter sur une robe que je fais faire. — Et d'ailleurs je voudrais te voir pour te voir.

» Mais, — tiens, — ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit. — Viens, — parce que je suis dans un trouble extrême, — parce qu'il se passe dans mon esprit et dans mon cœur des mouvemens étranges ; — je ne sais si je suis heureuse ou malheureuse, — mais je pleure au moindre prétexte ; —

je n'ai rien è te dire, rien à l'expliquer; — ear je ne comprends rien moi-même. Viens, car j'entasse les loensonges dans ma lettre. — Et quand tu seraa là, -rr quand j'aurai ma tête doucement appuyée sur toi, -^ quand de ta voii caressante tu me demanderas ce que j'ai, — je suis sûre que je te dirai une foule de choses que je ne me dis pas à moi-même. Viens, ma bonne tante, j'ai besoin do toi. »

La tante Clémence arriva aussitôt qu'elle eut reçu la lettre ; — elle demanda à son père la^ permission d'emmener Marguerite dîner avec elle. •— La tante Clémence de« meurait en dehors de la barrière; — elle avait là un tout petit logement dans lequel elle vivait seule, — inTentaal chaque jour des économies pour en envoyer le produit à son fils. Marguerite l'aida de bonne grâce dans les apprêts de leur dîner; — puis, le soir, quand il conmiença à faire un peu sombre, — la tante Clémence attira Marguevito sur ses genoux — et lui dit :

— Il paraît que mon enfant a quelque chose h raconter à sa mère?

lOê RAOUL.

— Oh I oui, ma mère, mon excellente mère I... ^ Est-ce mi chagrin ?

— Je n'en sais rien... mais... tiens... tu sais... Tami de Félix...M. RaonK..

— Eh bien î...

— Tu sais qu'il devait me montrer un journal qu'il avait fiiit au collège étant enfant,., il me Ta donné avant-hier, <— mais dans le journal... il y avait une lettre... .

— C'était sans doute une errrour, — cette lettre n'était pas pour toi.

« Hélas I si, ma tante^ elle est pour moi : — il y a mcm nom sur l'adresse.

— Et qu'as-tu fait de la lettre ?

— La voici, dit Marguerite en la tirant de son sein ; -^ je n'ai pas Osé la décacheter ; il me semblait que de cette lettre ouverte il allait s'échapper des choses effroyables.

-^ Tu as bien ftdt...

— Mais en même temps que cette lettre me faisait peur, il me semblait presque que je l'attendais ; --je la pressais

sur mon cœur avec cntbousiasine. — Cette nuit^ je l'ai mise sous mon oreiller ; -« tout le jour, quand je pensais qu'elle était là, dans mon sein, » je sentais comme une commotion électrique ; — deux fois je suis allée dans ma chambre pour la décacheter, — et je suis revenue après m'ôtre contentée de la regarder.

— Mais que penses -tu que paisse te dire •• jeune bômmeî

-— Je ne le sais pas trop bien, ma tante , — mais quanU il arrive à la maison, le son de sa voix me cause une impression singulière; — * quand il me regarde, je sens ma respiration gênée; — quand il est parti, tout reste froid, triste, décoloré autour de moi. C'est comme lorsque le so« leil se cache sous des nuages. Je ne sais pas ce que renferme cette lettre... mais je crois que ce sera comme sa ?oix, et quelque chose de plus. — Je voudrais qu'il fût trisle et inquiet comme moi I

— Ma pauvre enfant , dtt la tante Clémence, — le mystère est comme le brouillard, qui grossit les objets ; je ga-

gérais que cette lettre ne contient qu'une commission pour ton frère, doiit il te prie de te charger... la proposition d'une grand0î)artia do balie.u

— Non, ma tante, je suis sûre que non.

— Tu as néanmoins bien Mi de ne pas la décacheter, parce que tu ne dois pas recevoir de lettres.

» Et... si tu la lisais, toi ?

— Non ; il faut que tu rendes la lettre arec le journal^ comme tu l'as reçue*

— Ah ! ma tante, je n'oserai jamiiis.

•— Eh bien I laisse- la-moi, je la lui rendrai.

— Non, ma tante, eela serait trop dur ; il se fftcherait, il ne Yiendrait plus.

*— Eh bien..* s'il ne renaît plus...

— S'il ne renait plus, pia tante, je serais malheureuse pour toute ma vie I il «l'y ft qjie iui que j'aie du plaisir à roir et à entendre ; il est si bon, si noble, si fier !

^- Mais, ma pauvre Marguerite, dit la tante, tu m*effiraies, on ne doit aimer ainsi que son mari.

RAOUL. IW

— Et pourquoi ne serait-il pas le mien, ma tante?

— Vous êtes tous les deux des enfans encore.

— Oh ! ma tante, j'attendrai ; j'attendrai dix ans, j'attendrai toujours... pourvu que je le voie, que je l'entende.

— Laisse-moi la lettre ; je causerai avec lui... dimanche prochain... vraiment cela n'a pas le sens commun I

— Tiens, ma tante, voici ma pauvre lettre.

La tante Clémence reconduisit Marguerite chez son père; puis, rentrée chez elle, elle décacheta la lettre de Raoul ; — elle espérait que cette lettre lui ferait connaître ce jeune homme, ce qui lui apprendrait comment elle devait se conduire avec lui. — • La tante Clémence avait aimé ; quoique cet amour eût fini par un mariage qui l'avait rendue bien malheureuse, elle n'avait trouvé aucun argument contre l'amour. — Elle n'avait pu se décider à débiter à Marguerite les phrases toutes faites qu'on lui avait récitées à elle en pareille circonstance. — Cela n'aurait servi encore une fois, sans doute, qu'à effaroucher la confiance. D'ailieurSy

pourquoi ces jeunes gens ne s'aimeraient-ils pas? la seule I. n

<iO RAOUL.

objection était leur âge ; mais c*est en même temps, de

tous les obstacles, celui qui s'aplanit le mieux de lui-

Voici ce que cpntenait la lettre de Raoul :

« Pardonnez- moi, mademoiselle, la liberté que je prends de vous écrire ; mais je ne puis vous cacher plus longtemps les sentimens que vous m'inspirez. D'ailleurs, jamais on ne réussira à me persuader — que l'affection la plus douce, que l'amour le plus respectueux, que le dévoûment le plus absolu, soient de mauvais sentimens qu'il faille cacher et dont la personne qui les inspire puisse h bon droit se trouver offensée. Je vous aime, mademoi- F( l'c, je vous aime comme vous aiment votre père et votre IriTo, — et mille fois plus qu'eux. Je vous aime et je trouve dans cet amour tant de force et tant de courage, tant de bonheur, tant d'espérance, tant de foi, — que Je ne puis penser que ce sentiment qui me rend plus grand, plus généreux, plus sensible^ soit pour vous une offense et pour

BAOUL. ill

mol an crime. Si vous me permettez de vous aimer, si vous permettez que ce &oit pour no\k» deux que j'aie à conquérir les clioses de la vie qui sont réputées être le bonheur, — je ne vois plus dans l'avenir rien d'impossible, rien que mes efforts ne puissent surmonter. Il est vrai que lorsque je songe au bonheur de vous polder, de vous voir ma femme, je ne trouve pas bien ce qu'il me resterait à désirer dans la vie, mais je crois que je serais ambitieux pour vous, — et d'ailleurs je serais assez curieux de voir ce qu'on pourrait opposer à un homme aimé de vous, et quelle force auraient mes adversaires aux combats de la vie, à opposer à cello que je puiserais dans un regard, dans un sourire, dans un mol prononcé avec votre voix.

» Peut-être cependant vous a-t-on appris des raisons de prendre en mauvaise part la démarche que je fais aujourd'hui après tant d'hésitations, après tant de combats avec moi-même ; — mais cependant je ne puis deviner quelles craintes peut inspirer un amour comme le mien. — Vous

devez aimer an jour, vous ne serez pas toujours uiie douce et craintive jeune fille, vous serei épouse, vous serez mère à votre tour ; eh bien I ce que vous voulez que soit l'heureux mortel qui partagera avec vous ces félicités et ces devoirs, quelque exigeante que puisse être à bon droit une personne si heureusement douée et si parfaite, — ce que vous voulez que soit votre époux, je le serai. Je sens à la fois tout le peu que je suis et tout ce que je peux devenir; — je sais que je ne suis qu'unegraino, — p'etite, sans éclat, coniondue avec la terre, mais je sens qu'un rayon de soleil fait sortir de la graine une tige élevée , un riche feuillage, des fleurs éclatantes et de suaves parfums.

» Laissez-moi être voire frère, jusqu'à ce que je puisse être votre mari.

» Raoul. »

La tante Clémence s'attendait à trouver dans cette lettre plus d'emphase et de phrases ampoulées, quelques mena-

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ces de trépas, quelques comparaisons mythologiques, etc. La simplicité de cette déclaration était à la fois inquiétante et rassurante , parce que c'était Tindice d'uu sonliment sérieux et qu'il fallait prendre en considération.— Elle n'avait jamais songé à mettre sa nièce à l'abri de l'amour,— dont elle ne médisait pas, — quoiqu'il lui eût apporté tant^ de cruels chagrins ; elle était convaincue que si oilo avait été destinée à être heureuse, c'était à l'amour qu'elle aurait dû son bonheur. — Mais Raoul était si jeune, cet amour noble et généreux qui braverait les obstacles triompherait-il également des années ? — Si elle le favorisait, que de chagrins peut-être n'amassait- elle pas sur la tête de sa nièce chérie I — Si elle le repoussait, au contraire, il était probable qu'elle ne serait ni écoutée ni obéie. — Et d'ailleurs, à quel amour réserverait-elle Marguerite ?

Le dimanche suivant, en sortant de chez son Irère, elle pria Raoul de lui donner le bras pour la reconduire chez elle. — Raoul était on ne peut plus malheureux.— Marguerite lui avait rendu son journal, et il avait Inutilement

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cherché dans ses plis la réponse à sa lettre. — Ne Tavaitelle donc pas vue, ou était-ce une marque de dédain ? — Il troura mademoiselle Hédouin moins familière avec lui que de coutume, plus sérieuse et un peu embarrassée. — La tante Clémence, aussitôt qu'ils furent dans la rue, lui aklit :

— Monsieur Raoul, vous avez écrit à Marguerite ? Raoul fut anéanti ; il répondit à tout hasard un — i/oi,

madame ?

— Il faut être franc avec moi, dit la tante d'une voix douce, vous avez écrit à Marguerite, j'ai votre lettre, elle me l'a donnée et ne l'a pas lue , — mais moi je Tai lue.

— Vous me permettrez, madame... dit Raoul.

— De trouver mauvais ce que vous avez bien envie d'appeler ma curiosité, n'est-ce pas? J'ai été conduite par un meilleur sentiment que vous ne le supposez. Marguerite n'a pas de mère ; j'ai hérité de toute la tendresse que ma sœur aurait eue pour sa fille ; j'ai joué mon rôle dans la vie, li a été assez court et êssez mal joué ; —je n'ai plus

BAOCL. jl3

que deux iiitérôts, le bonheur do mon flLs — qui en co moment peut-être rcç Ai une ballo dans !a poîlriiio, cl celui de eetlo douce créature. J'ai lu votre lettre, je vous

crois sincère, mais quel est le but do cet amour d'enfons ? En admettant que toutes les chances vous soient favorables, il se passera de longues années avant que vous puissiez être unis. Penserez-vous, sentirez- vous dans huit ans comme vous pensez, comme vous meniez aujourd'hui? pouvez-vous le promettre? non, — car vous ne pouvez le savoir. Marguerite est charmante, — je n'ai pas besoin de vous le faire remarquer ; les qualités do son cœur et de son esprit remportent sur les agrémeas de son visage, — Bientôt des occasions se présenteront do rétablir ; scai apparition dans le monde ne peut manquer de faTO quoique sensation. —Si elle doit vous attendre, si clic doit repousser toutes les propositions, et qu'ensuite votre amour éteint la laisse seule, abandonnée dans la vie, lorsqu'elio aura perdu peut-ôtre son père et moi... — Aht madame I...

— Je sais que cela vous paraît impossible... que vous n'êtes pas bien sûr peut-être que les étoiles ne se décrocheront pas du ciel et ne tomberont pas sur la terre, parce que l'avenir est incertain ; mais vous croyez pouvoir répondfB de votre amour. — Je ne veux pas lutter contre cette conviction, mais je veux vous faire voir seulement que dans cet engagement Marguerite mettrait toute sa vie en jeu, quand vous n'y mettriez que quelques années de la vôtre. Mais votre lettre n'est pas une lettre d'enfant, — elle m'a touchée ; je vous crois l'âme élevée, —je vous crois vrai ; —je vou9 aimerais pour mari d» Marguerite,— je serais heureuse de vous confier plus tard le bonheur de cet ange que vous ne connaissez pas comme je la connais, — mais il y aurait besoin de plus de courage que vous ne le supposez pour parvenir à notre but.

Raoul, à ces mots, no put s'empêcher de baiser la main delà tante Clémence.

— Madame , dit-il , ma bonne tante , ma chère tante Clémence, un mot, de grâce, un seul mot : Marguerite n'a

pas fuma lettre... Sait-elle que je l*aime? m'aime-t-ellG ? — Vous me demandez là plus que je n'en sais moi-môme; mais écoutez bien ceci : je vais faire une action bien grave etbieneffrayante. — Vous viendrez demain chez moi et vous y verrez Marguerite.— Si je ne me trompe pas, si vous ne vous trompez pas, si Tamour que vous ressentez est do ceux qui font le destin de toute la vie, je serai fîère et heu-* reuse. Si au contraire vous devenez plus tard inconstant, si vous manquez de courage et de force,— j'aurai joué un rôle plus ridicule et plus odieux que ne Ta jamais fait une vieille tante de roman ou de comédie. Je vous attends demain à quatre heures. — Bonsoir.

Raoul se pr®mena une partie de la nuit dans le jardin. — Le lendemain,— au lieu d'aller au collège, il alla errer dans la campagne ;— à quatre heures, il arriva chez la tante Clémence.—Marguerite pâlit en le voyant entrer dans la chambre; — la tante avait le visage fatigué, — elle s'assit entre

eux deux , — laissa Marguerite cacher son visage sur son sein, — et prit une main de Raoul.

— Mes en fans, dit-elle, j'ai passé toute cette nuit à pleurer et à prier Dieu ; je l'ai supplié de ne rien m© laisser fair« qui ne fût pour le bonheur de Marguerite, et malgré la ferveur de mes prières, j'ai encore peur et j'ai en ce moment le cœur aussi serré que je l'ai eu de ma vie. Au nom du ciel, mes enfans, faites que cette heure ne soit pas pour moi une source éternelle de remords et de regrets, —faites que je ne sois pas en ce moment une vieille femme folle,— qui se plaise à rentrer dans l'amour à tout prix. Mes

enfans, je ne vous ferai pas de ces grandes phrases que l'on m'a rabâchées quand j'avais l'âge de Marguerite; — elles

sont trop inutiles pour qu'on puisse leur pardonner d'être

aussi ennuyeuses. Vous vous aimez, mes enfans ; — cet

amour peut vous donner toute une vie de bonheur si vous

en faites une vertu et un devoir.— Vous, Raoul, cet amour

doit vous rendre fort contre tous les obstacles de la vie ;

vousdëv^i VOUS élancer &u combat livee résolatioa.»^ Et

toi, ma bonne chère Marguerite, cet arnout* termine avant seize ans ta vie de jeune fille ; tu ne dois plus entendre le fade langage de la galanterie, tu ne dois plus aller dans le monde, tu dois renoncer à tous les plaisirs de ton âge ; ton amour est le feu sacré que la vestale doit entretenir dans la solitude. T© sens-tu le courage, Marguerite, de fouler ainsi aux pieds les riantes fleurs de ton printemps? — te sens-tu la force de commencer dès aujourd'hui une vie sérieuse et remplie de devoirs?

Marguerite ne répondit que par des sanglots.

— Et vous, Raoul, dit la tanleen laissant couler des larmes que depuis quelque temps déjà elle avait peine à retenir,— et vous, Raoul, serez-vous un homme courageux ? saurez-vous supporter la lutte, le découragement? saurezvous marcher droit à un but, sans reculer devant les obstacles , sans vous arrêter aux séductions? penserez-vous

sans cessse à cette jeune fille qui vous attendra? reviendrez-vous à elle digne des richesses qu'elle vous aura amasfséêsdàûs son àmd virginale ^ Oh! mon DtèU^ ^ donnez-lût

la force et le courage, — donnez-lui le dédain des faux plaisirs?— Raoul, si vous faiblissez, si vous tombez en route, vous aurez assassiné Marguerite et j'aurai été votre complice. — Ohl mon Dieu, vous qui en reprenant ma sœur m'avez faite la mère de cette enfant, mon Dieu I m'avezvous en môme temps donné les lumières et la prudence? Mon Dieu! si je me trompe, si c'est son malheur que je fai$ aujourd'hui, mon Dieu! ne me pardonnez pasi... donnez-moi autant dé remords et de souffrances qu'en puisse supporter une de vos créatures.

Raoul et Marguerite pleuraient. — Elle prit leurs deux mains et, les réunissant l'une dans l'autre, — elle dit : — Enfans, aimez-vous ; — l'amour est l'origine de toutes les vertus. Raoul, Marguerite est votre fiancée , — toutes les actions de votre vie doivent avoir pour but son bonheur; —Marguerite, Raoul est ton fiancé ,— tu dois lui réserver le moindre de tes cheveux et la plus futile de tes pensées.

Elle les réunit alors tous deux sur son sein et les embrassa.— Puis elle leur dit :

— Maintenant, Raoul, mon neveu, mon fils, tu as ce que tu demandais dans ta lettre ; — ce tu seras le frère de Marguerite jusqu'à ce que tu sois digne d'être son mari. »

Il y eut quelques instans de silence, pendant lesquels la tante Clémence calma en partie son émotion.

— Raoul, dit-elle, il faut maintenant descendre du ciel et causer un peu avec moi des choses delà terre. — Vous n'avez pas de fortune et vous n'en avez pas à attendre ; — Marguerite aura trop peu de chose pour que cela puisse êtrç compté. — Il faut vous faire une position. Quels sont vos projets?— quelles sont vos espérances?

— Chère tante, dit Raoul, ja ne sais encore oîi doit me conduire cette éducation qui, dit-on, doit me conduire à tout; — mais ce que je sais, — c'est que je m'ouvrirai une carrière,— c'est que je triompherai des obstacles qui se rencontreront sur mon chemin,— c'est que...

— N'allons pas si vite, Raoul; n'usons pas notre énergie contre des fantômes et des dragons, et occupons-nous de ne pas buter contre le caillou qui est sous nos pieds. Tout

irait fort bien dans la vie, s'il ne s'agissait que de ces grands coups d'épéo ou de ces grands coups de dévouement qiii reniplisscnt les romans. Mais c'est la continuité des petits efforts qui est une chose difficile, c'est la monnaie du courage et de la force qu'il faut savoir dépenser. II ne faut pas imiter ces avares qui épargnent sur les besoins de chaque jour, en prévoyance, d'événemens qui u arrivent pas. Il ne faut pas céder au petit ennui d'aujourd'hui, sous prétexte de se réserver pour le grand combat qui arrivera peut-être demain. — Beaucoup de gens ont le courage des fêtes et dimanches. — Le courage de tous les jours est plus rare,— parce qu'il se dépende sans éclat, sans gloire.— Les grands périls grandissent l'homme suffisamment. Par exemple, — qu'avez-vous fait aujourd'hui?

— Ah! aujourd'hui j'étais si ému, j'étais si troublé I j'ai marché au hasard dans la campagne.

— Je vous le pardonne pour la dernière fois. Chacun de vos pas doit maintenant vous rapprocher de votre but. — Il faut être assidu au collège.

RAOUL. i27

Raoul fit un geste de dédain.

— Je vous gronde, Raoul.— Certes, pour vous, pour Marguerite, pour nos projets, il vaudrait mieux que vous no fussiez plus au collège, mais vous y êtes, et il faut que ce temps ne soit pas perdu. — Ce sont, disent les savans, des armes dont vous apprenez à vous servir pour les combats de la vie. — Je ne sais s'ils ont raison, et si cette éducation* est aussi parfaite qu'ils le disent, mais ce sera au moins un préjugé en votre faveur. Vous devez terminer vos études comme vous les avez commencées, par des succès. Maintenant que vous êtes fiancés, que vous pouvez et devez compter l'un sur l'autre, vos devoirs vont commencer. — Vous, Raoul, vous n'écrirez plus à Marguerite, vous n'essaierez plus delà rencontrer seule au jardin.— Vous vous contenterez de la voir le dimanche chez son père,— et vous n'oublierez pas que « vous êtes son frère, jusqu'à ce que vous soyez son époux ; » tous me tiendrez au courant de vos affaires, de vos démarches, de vos succès, de vos chagrins.— Je dirai à Marguerite ce qu'elle devra savoir.— Embrassez-

VOUS, mes enfans, ce baiser vous engage Tun à l'autre. — — Marguerite, tu appartiens à l'homme dont les lèvres ont louché les tiennes ; — tu ne pourras sans honte et sans infamie appartenir h un autre. — Vous vous donnerez le second baiser dans cinq ans, lorsque Raoul viendra te demander à ton père. Maintenant, Raoul, adieu I — Emportez d'ici la pensée que vous êtes maintenant un homme , et que la destinée de deux femmes s'est enchaînée à la vôtre.

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