‹ Rapatriés, 1915-1918Chapitre 12 sur 30 · Rapports et procès-verbav.r, vol. II, n · texte numérisé non relu

Rapports et procès-verbav.r, vol. II, n

ayant appris ce l'ait, ont interroge Canton sur le point de savoir s'il était le seul héritier de sa tante. Il a répondu qu'il avait un co-héritier, et immédiateon lui a enlevé les valeurs de la défunte. Une heure après, les Allemands lui ont pris également l'argent et lui ont dit qu'ils agissaient ainsi pour éviter d'être accusés par les Français d'avoir volé l'héritage.

« M"»" Canton avait été emmenée en même temps que moi. Elle avait quatre-vingt-sept ans. Comme elle était affolée, elle n'a pas pensé à prendre des chaussures et elle a dû faire le voyage n'ayant aux pieds que ses bas.

« Voici, selon nous, ce qui a causé sa mort. Les Allemands, au camp de Lindau, l'ont dépouillée un jour de ses vêtements et l'ont inondée de pétrole, parce qu'elle avait de la vermine. A la suite de cette opération, elle est tombée malade et ne s'est pas rétablie*. »

« Poiblanc (Hector) âgé de 63 ans, maire de Montblainville (Meuse).

« Je jure de dire la vérité.

(( Le 22 septembre, les Allemands, en arrivant à Montblainville, ont fait sortir les hommes qui étaient cachés dans les caves et immédiatement les ont emmenés dans la direction d'Apremont.

« En arrivant dans cette commune, nous avons été interrogés par un officier qui nous a reproché d'avoir tiré sur la troupe, d'avoir fait de la télégraphie sans fil et de nous être livrés à l'espionnage, accusations contre lesquelles nous avons protesté.

« Nous avons couché è Sommerance, dans une cave, où j'ai vu les Allemands précipiter à coups de pied,

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mon cousin Arnould (Philogène), âgé de quatrevingts ans, qui, complètement épuisé, ne pouvait plus avancer.

« Là, nous avons été accablés de brutalités et de mauvais traitements et, le lendemain on nous a conduits à la prison de Montmédy, où, après avoir passé la nuit, on nous a entassés dans des wagons à bestiaux. Nous mourions de faim, car jusqu'à notre départ en chemin de fer, nous n'avions reçu qu'une fois un peu de mauvais café. Le voyage en wagon a duré cinquante-quatre heures, temps pendant lequel on nous a donné deux fois du riz et un peu de café. Nous avons été internés à Grafenwôhr,dans un bâtiment en planches, où nous nous sommes trouvés au nombre de quatre cent cinquante. Nous n'avons été chauffés que pendant les quinze derniers jours. Pendant cinq ou six semaines, nous avons couché sur de la paille qu'on n'a jamais renouvelée, et on ne nous a donné qu'une couverture pour trois. Plus tard, nous avons eu chacun une paillasse et deux couvertures. Un mois avant notre départ, les paillasses ont été placées sur des châlits. Jusqu'à six heures du soir, nous pouvions circuler dans la cour.

« Le matin, nous buvions de la décoction d'orge torréfiée sans sucre. A midi, on nous donnait une soupe de maïs, aux choux-navets, etc, avec des débris de viande, des abats, de la rate, du poumon et des os. Le soir, le repas se composait de fort mauvais boudin, quelquefois de pommes de terre, ou d'un hareng salé. Nous avions enfin par personne une boule de pain noir d'environ 1.200 grammes pour trois jours. Nous souffrions tous beaucoup de la faim. Il y avait une grande quantité de malades ;

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sur environ dix-huit cents prisonniers civils, cent trente sont morts ; le chiffre des décès, pour ma seule section, a été de cinq, sur seize hommes de ma commune. On s'éteignait comme une bougie, car on n'avait plus la force de se tenir sur ses jambes. Les soins médicaux étaient à peu près nuls. En revenant en France nous sommes passés par Rastadt où nous avons séjourné douze jours dans les casemates, au milieu de la vermine.

« A Schafîhouse, nous avons été l'objet des meilleurs soins et des attentions les plus touchantes.

« Après lecture, le témoin a signé avec nous et avec MM. Genty (Eugène), âgé de 64 ans, cultivateur à Sommerance, Gouret (Auguste), âgé de 68 ans, manœuvre à Montblain ville, qui ont déclaré confirmer entièrement sa déclaration, dont il leur a été donné connaissance*. »

« Cuvillier (Florentine), femme Delattre, cultivatrice à Beaumont-ilamel (Somme), âgée de 6i ans.

« Je jure de dire la vérité.

« Après être restés pendant vingt-quatre jours dans les caves, tandis qu'on se battait à Beaumont et que les Allemands pillaient notre village, nous avons reçu de ceux-ci le 23 octobre l'ordre de nous rassembler dans la cour de la maison où était logé le commandant. On nous prévint alors qu'on nous garderait pendant deux jours, pour nous mettre à l'abri. Au milieu de la nuit, on nous a conduit à pied à Bapaume, où on nous a enfermés dans la gare, couchés sur de la ferraille, sans boire ni manger. Le 30, nous sommes partis pour Cambrai dans des wagons a bestiaux. Nous avons ensuite

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passé trois jours dans une prison à Saint-Quenlin puis, toujours dans des wagons à bestiaux, on nous a transférés à Liibeck. Le voyage, pendant lequel on nous a empêchés de descendre et on ne nous a donné qu'une fois par jour un peu de riz et de café, a duré trois journées. Nous avions grand faim.

« A Liibeck, on a séparé les femmes des tiommes, sans nous dire ce qu'on allait faire de nos maris. On est sans nouvelles d'eux.

« Dans cette ville, nous sommes restées quinze jours logées à la prison, avec une paillasse et une couverture chacune. Le matin, nous recevions un breuvage imitant le chocolat : c'était comme de l'eau jaunie; à midi, une soupe sans graisse faite avec des choux verts et quelques-uns de ces gros navets que, chez nous, on donne aux bestiaux ; le soir, de l'orge bouillie qui n'était pas mangeable, car elle n'était jamais assez cuite. Deux fois par semaine, on nous donnait enfin un très petit morceau de lard presque cru. Nous avions, en outre, chaciue jour, environ 250 grammes de pain.

« De là, nous avons été transférées au camp de Ilolzminden (Brunswick), Nous y étions logés dans des baraques en sapin, avec, pour chacune de nous, une planche, une paillasse garnie de copeaux de bois et deux couvertures. Dans chaque baraque il y avait un poêle. On nous donnait, le matin, un peu de thé ou de café ; à midi, des pommes de terre ou du riz avec de tout petits débris de viande de porc ; le soir, de l'orge ou du riz cuit à l'eau, de la purée de pommes de terre dans laquelle était toute la pelure. Le dimanche, nous avions des choux, avec un peu de mouton. Tous les jours, nous recevions environ 250 grammes de pain noir. Partout où

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nous avons clû dclcnues, les Allemands uni donné aux enfants âgés de njoins de cinq ans un quart de litre de lait chaque jour.

« Il y avait dans le camp des soldats belges. On les faisait travailler et on leur imposait toutes les corvées. Gomme ils n'étaient pas mieux nourris que nous, ils mouraient presque de faim.

« Nous n'étions pas maltraités. Pourtant nous avons vu deux femmes qu'on a mises au piquet, pour punition d'une faute que jignore. On les a tenues toute une journée, du malin à six heures du soir, debout, sans bouger, avec des sentinelles derrière elles, et on ne leur a donné aucune nourriture.

« Nous avons quitté le camp le o février. En revenant on nous a fait passer trois jours à Rastadt. C'est là que nous avons été le plus mal. On ne nous a pas donné d'objets de couchage et on ne nous a presque pas nourries. Quand nous sommes arrivées à la frontière suisse, tout a changé. Là, nous avons été accueillies, réconfortées. On nous a fait un accueil excellent. »

« Après lecture, le témoin a signé avec nous V

a Page (Maurice), âgé de 38 ans, docteur en médecine à Bellevue, médecin de première classe :

« ...De Béhagnies, on nous a emmenés à Bapaume. Nous y avons installé une ambulance, et y sommes restés pendant huit jours : enfln on nous a fait monter dans un train et on nous a transférés au camp de Parchim (Meck'.embourg). En route on nous donnai^t trois fois par jour un morceau de pain et un peu de lard cru. Une femme qui avait tenté de nous passer des œufs, près de Liège, a été cruellement frappée à coups de crosse par une sentinelle.

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Quand nous sommes arrivés au camp, on a mis à notre disposition une tente et une botte de paille, et on nous a informés que, si nous pouvions payer, nous aurions le droit de recevoir la même nourriture que les sous-officiers allemands ; mais que, dans le cas contraire, il ne nous serait donné que l'ordinaire commun. Cet ordinaire commim se compose chaque jour de deux soupes d'orge, d'avoine ou de riz, de 250 grammes de pain et d'un peu de café. Il y a dans le camp deux mille soldats belges, deux mille prisonniers civils français, de douze à soixante-dix-sept ans, et deux mille militaires français, parmi lesquels un très grand nombre de blessés et d'infirmiers. On ne leur donne pas un centime, et ceux qui ne possèdent pas d'argent meurent presque de faim. Quand il reste un peu de soupe, une foule de ces malheureux se précipitent pour en obtenir ; et les sous-officiers finissent par s'en débarrasser en lâchant des chiens sur eux.

« Un jour, nous avons vu une bande d'Allemands maltraiter odieusement deux prisonniers civils. Ils les frappaient à coups de poing, de pied et de crosse. Tous deux avaient le visage ensanglanté : le plus vieux est mort à la suite des blessures qu'il avait reçues. Le commandant du camp, qui était un homme très dur, a sans doute regretté que nous eussions été témoins de ce spectacle, car il est venu nous donner des explications, disant que Tun des individus maltraités était « un grand criminel dans son pays », et que l'autre était un « pauvre malade qu'on allait soigner ». C'est ce dernier quiestmort*. »

Tous les camps d'Allemagne à dater du 16 juin 1 916,

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PRISONNIERS CIVILS 6t

virent une amélioration notable dans la nourriture des internés civils et militaires, en raison de la décision prise par le Gouvernement français, de ravitailler en pain les camps d'Allemagne.

Depuis ce moment, tous les camps d'Jn ternes civils reçurent 2 kilogrammes de pain par homme et par semaine.

A dater de juillet 1917, la quantité de pain-biscuit est portée par la France à 2 kilogrammes et demi par tête. Depuis mars, à la suite de réclamations, il est enfin accordé que les prisonniers civils qui purgent une peine disciplinaire ou autre pourront bénéficier aussi des envois collectifs de pain... On peut deviner quelle a été jusque-là leur misère.

Le camp de Rastadt dont nous avons parlé plus haut a vu passer plus de 200.000 personnes en deux ans.

Le rapport de M. Eugster, conseiller national suisse \ donne sur les conditions de ce camp, qui contient presque toujours 1.500 à 3.000 prisonniers ou prisonnières de passage, des précisions pénibles : « Les lieux de couchage consistent en paille de bois étendue par terre, avec deux couvertures. La nourriture est parfaitement insuffisante. » D'après l'étude faite par le chimiste cantonal de Saint-Gall (Suisse), M. Ambuhl, sur des documents rapportés par M. Eugster, le chiflre des calories que peuvent obtenir par jour les prisonniers de ce camp est de 4.850,2. Et encore est-il calculé sur une ration de

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