‹ Rapatriés, 1915-1918Chapitre 16 sur 30 · TROISIEME PARTIE EN FRANCE : LES RAPATRIÉS · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE EN FRANCE : LES RAPATRIÉS

Trois années ont passé. Les convois cessent, puis reprennent, le flot monte toujours de ces arrivants naufragés. C'est bien l'aspect du naufrage : rien n'y manque, c'est le vaisseau perdu « corps et biens », la douleur, la famine, des scènes du Radeau de la Méduse.

Et cependant, ces Français sont vivants! Leur patrie les reçoit : ils la chantent... Quel spectacle plus grand, quelle plus admirable musique! Ces hommes, ces femmes chantent la Marseillaise, ces enfants battent des mains en voyant nos soldats.

Depuis le mois de janvier 1917, Titinéraire des douloureux pèlerins a été modifié. Ils suivent le trajet Lausanne-Saint-Maurice-Bouveret-Evian-Thonon et la réception ainsi que le triage se font à Evian, où une organisation modèle a été installée pour eux.

Avec des interruptions de durée variable, les convois ont amené en France jusqu'au 26 février 1918, date de la dernière « fournée »*, 378. 173 personnes, en majorité femmes et enfants.

l. Les convois ont repris le 21 mai après cette interruption et

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D'un récit écrit sous la dictée, nous extrayons les détails qui suivent sur « l'organisation » allemande des convois d'évacués^ :

« Un réfugié du Nord, qui a fait partie d'un des récents convois d'habitants de sa région que les autorités militaires allemandes autorisèrent à regagner la France par la route ordinairement adoptée, Belgique, Allemagne;, Suisse, nous signale la façon particulièrement brutale et inhumaine avec laquelle l'ennemi procède à ces évacuations.

« Le convoi dans lequel ce réfugié avait dû prendre place, fut rassemblé, dans une petite ville du Nord, à l'époque des grands froids qui sévirent depuis le milieu de décembre dernier jusqu'à la fin du mois de janvier. Il était composé, pour la plus grande partie, de vieillards, de femmes et d'enfants. Le jour fixé pour le départ, ces malheureux furent parqués, depuis le matin jusqu'à 4 heures du soir, dans une gare de marchandises, ouverte à tous les vents. La température était alors descendue à plusieurs degrés au-dessous de zéro. Il neigeait.

« Lentement, minutieusement, les Allemands procédèrent à la visite des bagages et des poches. Il était interdit d'emporter ni argent, ni valeurs, ni papiers — même du papier blanc pour écrire — ni crayon. Enfin, à la nuit tombante, le misérable cortège tremblant de froid, fut conduit à pied jusqu'au lieu d'embarquement, à deux kilomètres du bâtiment où avait eu lieu la visite. Chacun dut porter comme il put, à la main ou sur son dos, les

ont conlinué jusqu'à fin octobre 1918. A celte date le chiffre des rapatries par la Suisse se montait à 489.000. 1. Pieire Mille, cité avec permission.

quinze ou vingt kilos de bagages qu'il avait avec lui. Les femmes qui emmenaient plusieurs enfants — des femmes de mineurs, pour la plupart — avaient dû se charger d'un poids plus lourd encore, sous lequel elles croulaient. Plusieurs tombèrent d'épuisement sur la route.

« Il fallut, dans ces conditions, une heure et demie pour accomplir ces deux kilomètres. Enfin le douloureux troupeau fut entassé dans des wagons à bestiaux, sans paille, sans bancs. Défense d'allumer aucune lumière, de frotter même une allumette : on se trouvait sous le feu des lignes françaises.

« Le train se mit en marche, Il roula vingt et une heures; par un froid terrible. Aucune nourriture. Les pauvres gens avaient bien emporté des provisions, mais l'entassementétait tel qu'on ne pouvait atteindre les colis pour les ouvrir. La locomotive s'arrêtait loin des gares, en des lieux inconnus. On ne pouvait bouger pour ouvrir les paquets ou pour se réchauffer, parce qu'on marchait alors sur les enfants couchés par terre : il y en avait de trente à quarante par wagon. Beaucoup de ces enfants, malades de froid, avaient la diarrhée ou vomissaient. Il était impossible de satisfaire les besoins naturels. Le froid avait coincé les portes à coulisses ; elles ne s'ouvraient plus. On vécut une nuit et un jour dans une abominable ordure. Des cris d'épouvante sortirent d'un de ces fourgons ; c'étaient des vieillards et des femmes qui agonisaient, gelés.

« On arriva à Varenne, près de Liège. Les évacués furent empilés dans des charrettes attelées de mauvais chevaux, et le trajet, dans une température polaire, fut encore démesurément long.

« Beaucoup de vieillards et de femmes, et surtout

d'enfants, avaientété atteints de broncho-pneumonie. Ils moururent.

« A Varenne, un comité de dames belges avait distribué un bol de café ou plutôt d'ersatz de café. C'est tout ce que les malheureux reçurent comme aliments pendant ces quarante et une heures : car avec le transport en charrette, il fallut près de deux jours et deux nuits pour parvenir dans les environs de Liège.

« Les Belges firent tout ce qu'ils pouvaient pour adoucir ces misères, mais eux-mêmes manquaient de tout. On mangeait des pommes de terre et de la soupe. Le litre de pétrole coûtait 18 francs. Chaque habitant avait droit par mois à 100 kilos de mauvais charbon qui ne brûlait pas.

« Le départ de Belgique fut tout aussi lamentable. Dès le matin, un mardi, un millier de personnes, sur lesquelles on ne comptait pas cent hommes, furent enfermées dans une gare de marchandises, glacée, jusqu'à 8 heures du soir. Les Allemands avaient annoncé, par voie d'affiches, qu'il était inutile d'emporter des vivres, le convoi devant être nourri par la Croix-Rouge allemande. La plus grande partie des évacués — surtout les femmes du peuple, très pauvres, — crut pouvoir partir sans provisions.

« Nouvelle visite, très minutieuse. Interdiction d'emporter bijoux, argent, valeurs, ni même photographies de famille. Autorisation d'emporter les bons communaux Irançais, dans une enveloppe scellée par les autorités allemandes, et qu'on ne devait ouvrir qu'en Suisse.

« On partit â 8 heures, cette fois dans un train de voyageurs, éclairé. On roula toute la nuit et une

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partie du mercredi. Ce jour-là, à quatre heures du soir, le train s'arrêta jusqu'au lendemain matin dans un endroit inconnu. Le froid fut plus rude encore dans ces compartiments que dans les wagons à bestiaux, parce que la plupart des vitres étaient cassées. Comme nourriture, une ccuelle de soupe de soldat : de l'eau d'orge bouillie. Dépourvues de vivres, les femmes pourtant souffraient, surtout de la soif. Elles obtinrent des soldats de descendre du train pour sucer de la neige.

(( Le jeudi, vers midi, le train repartit, Cela dura quatre jours, au cours desquels deux soupes furent distribuées. Enfin on arriva en Suisse, à Bàle. Le martyre était terminé : à Bàlc et à É\ ian l'accueil fut admirable, émouvant. Les infirmiers et les infirmières de la Croix-Rouge américaine, à Evian, multipliaient les soins les plus dévoués. Il fallut pourtant assister à une dernière scène, atroce : les femmes des mineurs du Nord refusaient de se séparer de leurs enfants, frappés de broncho-pneumonie, et qu'il était indispensable de conduire à l'hôpital. Là encore, beaucoup de ces enfants moururent : tous les jours, il y avait des enterrements.

« A Paris, une dame de la bonne bourgeoisie du Nord, qui faisait partie d'un de ces convois d'évacués, voit trois de ses enfants atteint de gangrène des pieds : ils ont été gelés pendant le voyage. »

Transportons-nousà Evian, à l'arrivée d'un convoi. Et d'abord, dès la gare du Bouveret, frontière suisse, un médecin français, accompagné de trois infirmières professionnelles, monte dnn=; le train des

évacués. Il inspecte une première fois, rapidement, les wagons, afin de s'assurer s'il ne s'y trouve pas des malades, des infirmes, des vieillards dont l'état devra nécessiter un transport en voiture à l'entrée à Evian. Ceux, ainsi désignés médicalement, reçoivent une étiquette spéciale, indiquant qu'il s'agit d'un malade à conduire directement à l'hôpital. Lorsque le train entre en gare d'Evian, des ambulances amécaines prennent aussitôt ceux-là et les portent dans les établissements hospitaliers qui les attendent, selon leurs cas respectifs.

Les évacués valides sont conduits au Casino, où ils sont accueillis au son de la Marseillaise. Une collation leur est offerte et des paroles de bienvenue leur sont adressées au nom de la France.

Après ce court repas, passage au service des fiches. Là, chacun reçoit des nouvelles des siens, s'il en a en France, et apprend les adresses de ceux qui le réclament. Que d'émotionsdoucesou cruelles... L'un retrouve le parent qu'il croyait perdu, celle-ci pleure la mort de son mari tué au champ d'honneur ! Ce même service de fiches recueille tous les renseignements d'état civil concernant chaque rapatrié, et remet à chacun, une carte qui contient en signes convenus un résumé succint de son histoire, quelques détails utiles aux différents services et le chiffre de la monnaie qu'il possède. Le plus souvent ces sommes consistent en bons communaux des villes occupées, qui seront échangées le lendemain contre de l'argent français,

Un Comité spécial éviannais s'assure si les sommes ainsi rapportées sont suffisantes aux premiers besoins des rapatriés et, dans le cas contraire leur remet des secours immédiats.

Le bureau du Comité de la Croix-Rouge américaine relève ensuite au passage, les noms des familles plus nombreuses ou plus intéressantes, afin de leur venir en aide.

Puis c'est la visite médicale approfondie. Les adultes sont examinés par des médecins français qui conseillent ou décident des soins nécessaires ou, au besoin, de l'hospitalisation ou de l'envoi en sanatorium. On sait que les rapatriés ont été, en ce qui concerne le traitement de la tuberculose, assimilés aux anciens militaires, afin de participer à l'organisation antituberculeuse drs Comités départementaux existant dans toute la France'.

Une visite médicale très minutieuse est passée par un médecin américain pour tous les enfants, et un triage méthodique opéré : examen général, auscultation, examen de la gorge, des glandes, de la peau; etc.. Tout enfant suspect d'affection contagieuse est immédiatement dirigé sur l'hôpital américain (Hôtel du Chatelet). Les petits tuberculeux sont désignés pourrétablissementdeCavalaire(Var), si les parents y consentent. D'autres sont envoyés à Berck. Un dispensaire pratique de suite les pansements urgents, qu'il s'agisse d'enfants ou d'adultes.

Un bureau spécial inscrit les demandes de travail, étudie la rapacité de chacun.

Un bureau militaire inscrit et vérifie les indications fournies sur leur situation par les hommes du convoi.

Un bureau d'information dirigé par des Anglais prend des renseignements d'ordre précis et particulier pouvant l'intéresser.

1 . Comilés départementaux d'assistance aux anciens militaires tuberculeux.

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Enfin, tous les rapatriés sont 'conduits aux bainsdouches et leurs vêtements mis à 1 etuve. Les chevelures, les tètes des petits, sont soignées. Et la journée se termine pour tous, après tant d'utiles et bienfaisantes formalités, par le bon repos dans un lit confortable, dans les divers hôtels d'Évian. Les bureaux de ces hôtels donnent à chacun l'indication exacte du lieu où il sera évacué le lendemain, et l'heure du départ, s'il y a lieu.

C'est le lendemain que fonctionne le vestiaire, où tous reçoivent les vêtements qu'ils demandent, selon leurs besoins les plus pressants. Ils ont encore à reprendre les pauvres bagages qu'ils ont pu transporter avec eux, et à retourner peut-être à la consultation du dispensaire, si le médecin les a convoqués spécialement. Beaucoup partent cependant ce jour-là, car Evian n'est pas une grande ville, et l'on n'y garde que ceux dont il y a nécessité de retarder le départ : raison médicale, raison de police, raison de famille...

Disons en passant que le vestiaire d'Evian, en 1918, de môme que les vestiaires de Schaffhouse et de Zurich de 1915 à 1917, est alimenté par les envois réguliers du « Vêtement du Prisonnier de Guerre », œuvre chargée par le Ministère de l'Intérieur de toute la fourniture de vêtements des rapatriés. Plusieurs millionsdefrancs (exactementô. 739. 313 francs) ont déjà été appHqués à cette partie importante de ravitaillement de nos compatriotes.

Les enfants sont l'objet de toutes les sollicitudes. Pour eux, la Croix-Rouge américaine a ouvert un hôpital spécial ; pour eux, une femme de grand cœur, M"9 Gillet-Motte, a organisé à Lyon des OEuvres admirables où tous les cas sont prévus. Le

KN rilANGE. — LES KAI'ATHIKS 85

Comité Uu « Secours aux UapalriOs » esl installé sous sa direction, à Lyon, 2, Boulevard des Belges, dans l'ancien couvent de l'Assomption.

« Dès sa création qui date des premiers jours de l'année 1917, ce Comité s'est trouvé en face de l'Œuvre la plus complexe et la plus variée; en effet, cette œuvre s'entremêle se confond souvent avec celle du Gouvernement, elle s'appuie également sur les concours des Croix-Rouges françaises, sur l'intervention, de jour en jour, plus active, de la Groix-RôUge anglaise et américaine.

« Ce sont les enfants d'abord qui, vu l'urgenco, ont attiré son attention : sauver les enfants, recueillir les tout petits, les soigner, les remettre en état, leur rendre la santé et la gaieté ; entretenir, instruire et placer les plus âgés. A cet effet, d'accord avec les pouvoirs publics, le Comité prend charge à Evian de tous les enfants isolés ou orphelins, il devient légalement leur tuteur avec les obligations que comporte la tutelle, c'est-à-dire l'entretien et la surveillance jusqu'au moment où il peut les rendre aux parents retrouvés.

a Quant aux vieillards, aux malades, aux tuberculeux, le plus vaste efTort a été nécessaire ; c'est par dizaines qu'il a fallu créer des formations sanitaires en utilisant le concours des Sociétés de Croix- Rouges françaises et des hôpitaux civils et particuliers, tous les jours débarquent à Evian, comme on sait, mille à mille deux cents rapatriés ; les misères sont si variées qu'il convient de trouver pour chacune un moyen de soulagement approprié ; les difficultés naissent notamment lorsque, parmi les familles rapatriées, les pères ou mères sont malades ou infirmes ; il serait inhumain de séparer entièrement

les enfants de leurs parents malades. Il faut alors trouver ou créer des centres d'habitation pour les enfants, à proximHé de l'hôpital où sont soignés les parents *. »

Mais que de petits arrivent seuls, avec un écriteau sur le dos ! Combien d'autres sont conduits par une grande sœur qui n'a pas beaucoup dépassé l'âge de raison... Une famille de huit petits garçons est aux mains d'une aïeule de quatre-vingt-deux ans : le père est prisonnier civil en Allemagne, la mère et la grande sœur ont été tuées par une bombe... Une petite fdle de dix ans est l'aînée de quatre : elle tend l'oreille aux avis du médecin, et fait répéter ses instructions : « Il faut bien que j'écoute, c'est moi qui suis responsable ! »

On se figurera mieux le travail que comportent ces convois répétés quand on saura qu'ils se composent de cinq à six cents personnes " dont au moins cent cinquante ou deux cents enfants. En général deux convois en un jour. Et que de misères réunies ! « D'où viennent, je vous prie, ces enfants-là ? — Ils viennent du Nord, au bord des Flandres. — Ce n'est pas possible, vous vous trompez. Les Flandres, le Nord, mais c'est le pays de Rubens, c'est le pays des beaux poupons gras et roses, des Enfants-Jésus tout jouflus et maflus, avec des bourrelets de chair qui luit, avec tout l'épanouissement d'être au monde, d'être venus pour le bonheur. Si c'est vrai, que Dieu ouvre son ciel, qu'il nous renvoie nos artistes pour apprécier, pour peindre ces petits corps de grenouilles, car il faut que le souvenir en soit gardé

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