AVEC LES ÉVACIKS. — 4-12 AVI{IL
achevés, une fois à terre, brutalement... La vision qu'a eue cette petite fille, qui doit avoir trois ans, me reste comme un cauchemar.
Le temps passe, c'est l'heure du repas, confortable et bien servi, après lequel les i)lus actifs parmi les voyageurs vont « voir le pays ». Déjà les hommes valides sont en promenade, cigarette ou pipe entre les dents, l'air tout à fait à l'aise et réconforté. 11 est évident que ces rapatriés n'ont pas souffert l'abaissement moral dont ont fait preuve les premiers capturés civils. Ce n'est pas la même impression que celle qui se dégage du rapport de M. Payelle*, si tristement véridique. Le sol de France, même sous l'invasion, leur a été clément. La terre allemande est dure à nos pieds latins.
Ce soir, après le dîner, ceux-ci repartiront pour Carcassonne. Dans le train, comme hier, tout est prévu. Des paquets contenant des vivres pour vingtquatre heures seront remis à chaque famille. Il faudrait maintenant pouvoir les suivre jusqu'à destination, les voir accueillis, installés. On a peine à les quitter ainsi : ces caractères simples sont attachants dans le malheur encore plus qu'en temps normal.
Mais nous devons partir, nous aussi, rentrer à Lausanne pour y terminer notre voyage. Demain, nous passerons à Evian, où les convois venus de Schafïhouse, après une nuit de chemin de fer et l'arrêt obligé à Annemasse, font une même halte de vingt-quatre heures chaque jour.
Même accueil dans la jolie ville d'eaux, même dévouement du Comité de Secours, même activité
1. Documents relatifs à la guerre 1914-1915. Imprimerif NaliouaU*.
32 RAi'ATiiiÉs. — 1915-1918
du vestiaire, alimenté par un ouvroir qui donne du travail aux femmes du pays. Atmosphère moins familiale, cependant, faute d'un local comme celui de la caserne de Thonon. Les réfugiés sont tous répartis dans des hôtels, elles plus âgés seulemcn!, ceux qui n'ont pas la force d'aller plus loin, son! reçus dans un asile, pour y mourir, hélas ! d'épuisé ment.
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1)!X'X11:MK PAIITIE PRISONNIERS CIVILS
Au mépris de toute convention entre les peuples, l'Allemagne a créé une catégorie de victimes dont aucune loi ne prévoyait le soulagement. Par convois menés comme des troupeaux, hommes, femmes, enfants sont depuis plus de trois ans conduits au loin, après avoir été arrachés à leur foyer, riche ou pauvre... Les familles sont séparées, les jeunes filles emmenées dans des usines, les jeunes gens exilés dans des centres miniers, les vieillards gardés comme otages. Des femmes, jeunes ou vieilles, pour des crimes fictifs, sont mises au cachot en forteresse, sans feu, sans vêtements, sans nourriture autre que le pain et l'eau — et quel pain !
Lorsque, dès les premiers mois de 1915, on prononça le mot « prisonniers civils », pour obtenir le soulagement d'une aussi inhumaine condition, les gouvernements répondirent qu'ils ne pouvaient connaître de celte catégorie non prévue par les lois. Et lorsque, à la suite de démarches couronnées de succès, M. Millerand étant ministre de la guerre, la Chambre v^a les premiers crédits destinés à aider les prisonniers français en Allemagne, il n'était
encore question dans les textes adoptés que de prisonniers militaires*.
Or, plusieurs camps d'Allemagne contenaient déjà un grand nombre de ces anonymes, et leur état de misère était indescriptible. On en put juger lorsque les premiers d'entre eux, ayant par bonheur pour eux, dépassé l'âge de se battre, furent rapatriés par la Suisse. Tout avait été fait pour augmenter leurs souffrances. Manque complet d'organisation dans les camps où, malgré l'esprit soi-disant prévoyant de l'Allemand, rien n'avait été prévu des précautions de la plus élémentaire hygiène. Les conditions de logement et de nourriture en étaient si déplorables que des épidémies graves se déclarèrent rapidement, sur lesquelles le silence fut fait. Les décès furent nombreux. On peut aisément s'imaginer quel était le dénûment de ces malheureux prisonniers civils, enlevés de chez eux sans aucun bagage, la plupart vêtus des vêtements qu'ils portaient pendant l'été, et avec lesquels un grand nombre durent passer l'hiver dans des baraques sans feu. La paille des couchettes n'était jamais changée ; souvent les lits, si l'on peut appeler ainsi ces grabats, étaient faits de copeaux si durs que des prisonniers préféraient dormir sur le sol. La promiscuité était affreuse, les malades contagieux n'étant pas séparés des autres. Femmes et hommes étaient soumis au môme traitement. Au camp de Rastadt, qui servait de camp de triage avant les rapatriements, les prisonnières comme les prisonniers avaient à subir des vexations pénibles, des fouilles
1. Voir, sur l'assimilation du « prisonnier civil » à « l'esclave )^, Ilanolaiix, Pendant In Grande Guerre, aoùi-(h^. 191 î. Paris. l'Ion, 1016, p. 200.
répétées et humiliantes, et la privation des soins les plus élémentaires.
On exigeait d'elles, à quelque condition qu'elles appartinssent, une discipline militaire et des égards pour les officiers prussiens qu'on aurait pu attendre de simples soldats.
De plus, les ménages étaient séparés, hommes d'un côté, femmes de l'autre, avec défense do communiquer. Cette règle subsiste toujours, mais d'après les détails donnés récemment par un prit sonnier évadé, à certaines heures, les barrières sont supprimées et liberté est donnée à tous les hommes de passer de l'autre côté. Gomme ces civils se trouvent rassemblés de toutes conditions et de toute origine, il s'ensuit des scènes plus que pénibles, dans une déplorable promiscuité.
Passons sur ces raffinements de sauvagerie allemande. Il faut bien se dire qu'ils ont tout prévu et combiné de ce qui peut rendre plus cruelles encore les cruelles conditions de l'évacuation. Les lignes suivantes en sont une nouvelle preuve :
« Retouraucamp d'O...
« ... Février. — Beaucoup de malades. La plupart reviennent des kommandos, et c'est pour mourir. 11 y a force accidents du travail, bras et jambes cassés ou broyés, — même aux corvées du camp, aux NVagonnetsoùdes blessés, un membre estropié, sont employés. Aux malheureux, ainsi estropiés, fofGcier enquêteur leur démontre qu'ils sont victimes de leur seule imprudence, et il leur refuse le cerlificat d'accident...
«Trois cents prisonniers civils viennent d'arriver ; ce sont des Français des régions du Nord. Ils crèvent de faim. Isolés dans de doubles enceintes de fil de fer, nous avons toutes les peines du monde à les ravitailler. L'autorité voudrait trouver parmi eux des volontaires pour les divers travaux. Ils refusent : on les trimballe de camps en camps, espérant que la faim et les vexations les feront réfléchir. Trois vieillards, maigres comme des squelettes, viennent de mourir. Il en est ainsi à chaque déplacement. Il y a des gamins de dix, douze ans, grelottant de froid, pitoyables dans de vieux vêtements autrefois jaquettes ou vestons... »*
« Dans une forêt de Russie :
... Nos camarades du baraquement voisin viennent travailler aussi sur cette route. Comme nous, ils sont cinq cents. Deux ecclésiastiques, — l'un d'eux est un vieillard, la soutane en loques relevée à mi-jambes, — poussent des brouettes. La plupart des autres sont des civils du Nord de la France envahie : à côté de très vieilles gens on y voit de très jeunes hommes de seize à dix-huit ans et de tout nouveaux prisonniers dont plusieurs sont croix de guerre. Nous avons pu, en passant, échanger quelques mots. Ils ont quitté leurs différents camps d'Allemagne vers février, lors du premier départ des nôtres. Ils ont travaillé longtemps aux environs de Mitau à des chemins de fer. Puis ils sont venus à pied jusqu'ici, soit près de deux cents kilomètres, à la fonte des neiges, par étapes de 30 et 40 kilomètres. On leur a confisqué là-bas tous leurs ba-
1. Revue des Deux-Mondes, l®"" mars 1918. Dans les camps de représailles.
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gages. Ils ii"ont absolument rien que ee qu'ils portent sur le dos : c'est le dernier mot du dénùment. Comme nous, ils crèvent de faim et sont couverts de poux : comme nous, ils ont en haine leurs bourreaux. Nous faisons partie du môme kommando, mais notre numéro de compagnie dans le kommando est différent. Ils nous apprennent qu'à Schaulen, près Mitau, se trouve le centre du kommando. On compte cinq compagnies de cinq cents hommes par kommando : soit 2.500 hommes. Ils sont certains de l'existence de 8 kommandos semblables, et des sentinelles nous ont dit qu'il en existait 8i-épartis sur le front russe. Ainsi nous sommes 20.000 Français employés depuis février, avril ou mai à construire des chemins de fer! Voilà donc la vérité. La belle saison venant, il leur fallait des bras pour établir des kilomètres et des kilomètres de routes et de voies ferrées. Pour cela, nul besoin de spécialistes : fout le monde est bon pour manier une pelle ou une brouette. Et c'est si simple de décréter « mesures disciplinaires », « représailles » ! Et alors, travail! travail ! S'il en est dont la santé s'effondre, si, dans quelques mois, vidés, claqués comme des chevaux fourbus, ils tombent, qu'importe! Le travail sera fini. Sinon, on comblera les vides par de nouveaux venns, d(^ nouvelles viclinios '. »
M. le Df Froment, rapatrié du camp de Merseburg, donne les détails suivants sur la condition des prisonniers civils :