‹ Raphael d'Urbin et son père, Giovanni Santi (volume 4)Chapitre 9 sur 76 · I. Il · texte numérisé non relu

I. Il

contraste heureux et pittoresque avec la vivacité de cette foule italienne qui s'agite à la vue du miracle, avec la dignité grave des prêtres de la cour papale. On reconnaît parmi les cardinaux le cardinal Raffaele Riario, célèbre par sa haine et ses deux conjurations contre les Médicis '.

A cette période du talent de Raphaël, le coloris se perfectionne dans chaque nouvel ouvrage. Ici, le ton local, les demiteintes , la variété des couleurs , sont admirablement vrais et très-vigoureux. Raïahaël y a inventé des ressources jusqu'alors inconnues à la fresque. Ainsi , les célèbres fresques du Titien, dans la scuola di S. Antonio, à Padoue, restent bien loin de celles de Raphaël, non-seulement au point de vue du dessin et du style, mais encore sous le rapport du coloris.

Cette belle composition allait être achevée, quand survint, le 22 février 1513, la mort de Jules II. Nous devrions par conséquent arrêter ici l'historique des œuvres de Raphaël sous ce règne -, mais il nous semble convenable de ne pas interrompre la description des peintures de la seconde chambre du Vatican, d'autant plus que l'honneur de la commande en revient à Jules, quoique son successeur ait indiqué les sujets postérieurs.

La mort de Jules II interrompit à peine les travaux de Raphaël , car Giovanni de' Médicis , élevé au saint-siége sous le nom de Léon X, aimait aussi les arts avec passion, et le grand peintre eut en lui un nouveau et puissant protecteur. Seulement il fallut modifier la composition des peintures qui restaient à exécuter dans la chambre de l'Héliodore. Les allusions préparées pour le pape qui venait de mourir durent être transformées en allusions au pape vivant.

La troisième fresque est exécutée sur un mur ayant, comme

1 Carlo Fea [Notizie^ etc. ; Roma, 1822, p. 85.) a publié des documenls intéressants sur la conjuration contre Léon X : d'abord l'acte du procès des conjurés, au Consistoire du 22 juin 1517; puis une reconnaissance de 50,000 ducats, d'Agoslino Cliigi, s'engageant à payer cette somme au pape, pour le compte du cardinal. — Nous avons déjà parlé de Riario, p. lil.

celui où est peinte la Messe de Bolsène, une fenêtre au milieu. Cette fresque représente, en trois épisodes , saint Pierre délivré de sa prison.

Au-dessus de la fenêtre, on voit à travers des barreaux saint Pierre enchaîné entre deux gardiens. Tous trois dorment profondément. Un ange éclatant de lumière vient pour sauver le prisonnier.

A droite de la fenêtre, l'ange fait passer saint Pierre au milieu des soldats endormis qui gardent les abords de la prison,

A gauche, en pendant, les soldats s'éveillent et sont consternés de cette fuite inattendue.

Les deux premiers sujets sont éclairés par la figure lumineuse de l'ange, et le dernier par une torche que porte un des gardiens et par la faible lueur de la lune. Ces différenles lumières donnent à la composition un aspect particulier, trèssaisissant et très-original. Ce fut un des premiers exemples en Italie de ce genre d'effet, et il excita l'admiration universelle.

Les soldats ont des cuirasses de fer et des armes du seizième siècle, contrairement à la vérité historique, de laquelle Raphaël ne déviait pas ordinairement. Ce nouvel anachronisme confirmerait l'opinion de Bellori, que la Délivrance de saint Pierre est en même temps une allusion à la déhvrance presque miraculeuse de Léon X, après qu'il eut été fait prisonnier parles Français à la bataille de Ravenne, où il assistait en qualité de légat. Le premier anniversaire de cette délivrance tomba précisément le jour de son élévation au pontificat, et il est vraisemblable qu'il ait pensé à faire perpétuer ce souvenir dans la fresque du Saint Pierre.

La quatrième peinture murale de cette salle nous montre Attila arrêté dans sa marche vers Rome par l'apparition de saint Pierre et de saint Paul. Le pape Léon V\ venant à sa rencontre^ le décide à quitter l'Italie.

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Selon rhistoire, ce fut l'empereur Yalentinien lll qui envoya l'évêque Léon négocier la paix avec le roi des Huns s'avançant contre Rome en 4-52. Léon rencontra Attila au bord du fleuve Oglio, près de la forteresse Governolo, lui offrit des présents, lui notifia la protection particulière que le premier des apôtres avait toujours accordée à Rome, et lui rappela qu'Alaric, ayant maltraité cette cité, en avait été cruellement puni par une mort prématurée. D'après un écrivain contemporain, on aurait vu alors apparaître, à côté du pape, un homme gigantesque, menaçant de son épée Attila. Cette vision aurait apaisé le conquérant, qui se retira de l'Italie avec son riche butin.

Dans la fresque, Attila est à cheval, au centre de la mêlée. La vue des patrons de Rome semble lui inspirer la crainte. Un épouvantable ouragan bouleverse l'atmosphère et jette la terreur parmi les hordes sauvages des Huns-, les chevaux frémissent , et dans cette confusion les trompettes sonnent la retraite.

Une esquisse antérieure, actuellement au Louvre, contenait, sur le devant à gauche, des groupes de cavaliers et de piétons, saisis d'un secret effroi, sans pourtant qu'ils vissent l'apparition. Le cortège de saint Léon était aux derniers plans.

C'est ce dessin, très-fini et très-soigné, que Raphaël soumit à l'approbation du pape. Mais Léon X, qui venait enfin, avec l'aide des Suisses, en 1313, de chasser les Français et Louis XII hors de l'Italie , trouva bon que la fresque fit allusion à cet événement depuis si longtemps désiré '. Il fallut donc remplacer saint Léon et sa suite par Léon X et sa cour. Quelques

V Un poëme latin de Gyraldi, que W. Roscoe a fait connaître, célè])re le même événement sous la même forme empruntée à la tradition : L'expulsion des Huns par saint Léon. La masear;ide de FloTence, qui, à la Saint- Jean de l'année io\i, représenta le triomphe de Camille sur les Gaulois, était encore une allusion au même fait. C'était alors un usage assez général en Italie, de symboliser sous les formes de l'Antiquité les événements contemporains.

groupes de soldats très-animés durent être sacrifiés : mais néanmoins l'ensemble de la composition y a gagné, par le contraste de la douceur calme du pontife avec la férocité des barbares.

Comme exécution, cette fresque appartient aussi aux plus excellentes productions du maître. Nous avons déjà signalé la variété des groupes, la clarté de l'ordonnance, la vérité et le mouvement des figures. On doit admirer encore l'ampleur et la facilité de l'exécution, la correction du dessin, la beauté de la couleur, surtout dans le groupe du pape et de son cortège, l'éclat des deux figures de l'apparition, et l'effet très-pittoresque des masses qui entourent Attila.

A la partie inférieure des murs, onze cariatides simulées en marbre blanc portent la moulure peinte au-dessous des fresques ^ de petits tableaux couleur de bronze garnissent les intervalles. Les sujets et la signification de ces cariatides et de ces tableaux sont autant d'allégories à la prospérité de l'Etat sous le gouvernement de Léon X.

Si maintenant nous comparons entre elles les deux séries d'œuvres qui décorent ces deux cbambres du Vatican, nous remarquerons que les œuvres de la première chambre brillent surtout par l'élévation du sujet, la profondeur de la pensée, la noblesse du style, la pureté du dessin, la beauté sévère de l'exécution, tandis que celles de la seconde chambre manifestent plus d'expérience sous tous les rapports techniques. Le faire y est plus large, le coloris supérieur, la disposition générale plus grandiose. Les sujets y sont aussi plus dramatiques. La vie et les violents mouvements de l'ème y dominent et s'emparent irrésistiblement du spectateur.

La chambre délia Signatura n'offre pas la même richesse de peinture que la chambre de l'Héliodore; mais les sujets qui y sont traités, dans la plus haute sphère, avec une simplicité magnifique, procurent peut-être à l'esprit une satisfaction plus élevée et plus complète.

Sou5 Jules II, Raphaël avait servi un prince sévère, courageux , persévérant , ambitieux d'illustrer son règne par les productions de l'art. L'époque était propice à ces grandes entreprises, et, par l'élévation de ses pensées, par l'austérité de son caractère, Jules II leur donna une vive impulsion. L'immense cercle d'activité qu'il ouvrit aux artistes excita une émulation féconde. L'art enfanta des merveilles. Le jeune peintre d'Urbin créa ses chefs-d'œuvre.

Léon X, non moins ami des arts, était d'un caractère bien différent. Sa haute naissance, sa brillante éducation, son goût délicat, héritage de famille, ses manières affables, ses larges prodigalités, tant de qualités distinguées et séduisantes lui attachèrent tous ceux qui l'approchaient. Sa libérahté envers les savants, les poètes et les artistes, qu'il attira de toutes les contrées de l'Italie à sa cour, ont rendu son nom célèbre à jamais.

Son prédécesseur cependant le surpassait de beaucoup par l'énergie , par l'initiative et la profondeur des combinaisons. Jules 11 poursuivit toujours fermement la consolidation de la

puissance papale et la délivrance de l'Italie du joug étranger, tandis qu'au contraire Léon X pratiqua une politique étroite et songea principalement à avantager sa propre famille. Jules II, administrant ses ressources avec sagesse, put assurer la continuité de ses gigantesques travaux dans le domaine des arts, tandis que Léon X, par l'exagération de sa magnificence , par ses générosités démesurées, dilapida des recettes énormes, et se trouva souvent à court au milieu de nécessités urgentes.

La postérité a si glorieusement conservé la mémoire de Léon X, parce que, bien plus que son prédécesseur, il favorisa les savants et les poètes, qui, à leur tour, ont bien plus exalté le nom du Médicis, comme protecteur des arts et des lettres, que le nom du Rovère.

En examinant les œuvres de l'esprit et les œuvres de l'art, si excellentes sous Léon X, on voit néanmoins prévaloir la tendance à se trop rapprocher du style de l'Antiquité. De tout temps, les Médicis avaient encouragé l'étude de l'antique, si utile à la culture de l'intelligence^ mais, à l'époque dont nous parlons, la passion s'en mêla et on se précipita au delà du but : on ne rechercha plus seulement la forme parfaite et le sentiment du beau des anciens , on poussa l'enthousiasme jusqu'à admirer leurs écarts.

Dans la peinture, nous voyons déjà, chez les artistes qui débutèrent au moment où l'art était arrivé à son apogée, un certain relâchement et une propension naissante à une sorte de sensualisme. Cette propension, peu sensible d'abord, inclina bien vite vers une licence pernicieuse, et la décadence de l'art s'ensuivit.

Raphaël, plus qu'aucun autre, résista à cet entraînement général. 11 avait une profonde sympathie pour les œuvres des Grecs et des Flomains d'autrefois, mais sa noble nature le préserva toujours de l'esprit corrupteur qui envahissait son temps. Ses compositions mythologiques elles-mêmes , si merveilleu-

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