L’Incende du Bourg
Le faubourg de Saint-Pierre, nommé Borgo Nuovo, est la proie des flammes; l’incendie a fait de tels progrès que tous les efforts humains pou arrêter le terrible fléau sont inutiles; le feu menace même l’église. Dans ce péril extrême, apparaît sur une galerie ouverte (loggia) du Vatican (démolie actuellement), le pape Léon IV, qui fait le signe de la croix en adressant au ciel une ardente prière ; une foule de peuple rassemblée s’agenouille et recoit la bénédiction du Saint-Père avec confiance. Cette scène imposante, avec une vue de l’ancienne façade de l’église Saint-Pierre, forme le fond de la peinture. Au premier plan, à gauche, une petite maison, bâtie dans des ruines antiques, est livrée aux flammes, et, du haut de la muraille, se penche dans le vide une jeune femme oubliant elle-même le dauger pour ne penser qu'au salut de son enfant qu’elle tend à un homme qui s’ef-
EXÉCUTÉES A ROME SOUS LÉON X. 159 force de l’attemdre. Auprès de ce groupe, on voit un jeune homme qui est sorti du lit sans aucun vêtement et qui se laisse glisser le long du mur, en mesurant du regard la hauteur de la chute. Sur le devant est le groupe célèbre représentant un homme robuste, entièrement nu, qui emporte, à travers les décombres, son vieux père également nu et accompagné de son jeune fils. La partie centrale du premier plan est occupée par des femmes et des enfants. Rien de plus magnifique que la figure de la jeune femme, vue de dos, qui élève en l’air les deux bras dans l’action de la prière ; rien de plus touchant que la mère qui montre à son enfant à Joindre ses deux petites mains pour prier avec elle, comme si elle avait plus de confiance dans la prière de son enfant que dans la sienne propre.
-On voit que Raphaël, par ces scènes simples et naïves, a voulu combiner l’action de l'arrière-plan avec celle du premier, dont les groupes sont merveilleusement liés entre eux. Effrayée, épouvantée par le spectacle terrible de l’incendie, à gauche, une mère agenouillée serre son enfant contre elle-même, tandis qu’une autre, troublée et craintive, fait marcher ses deux enfants devant elle dans la direction des gens qui s’enfuient. Raphaël a indiqué d’une manière admirable, dans ces deux enfants, la différence des sexes; le plus âgé, qui est une fille, pose ses mains, par un sentiment de pudeur, sur sa poitrine en écoutant les paroles de sa mère, tandis que l’autre, qui est un garcon, se tient la tête en criant. A droite, ce sont des hommes et des femmes qui essayent de combattre l’incendie ; il faut remarquer surtout la femme qui présente à un jeune homme deux vases remplis d’eau : son vêtement bleu, vivement agité par le vent, fait admirablement ressortir les contours de son beau corps. La plus célèbre de toutes ces figures est celle qui porte un vase plein d’eau sur la tête en descendant les degrés d’un escalier. Tout le monde connaît la beauté de ses formes majestueuses , si accusées par le mouvement des draperies.
Raphaël a montré, dans cette fresque, qu’il était un maître accompli. L'intérêt dramatique du sujet, la beauté de la composition, l'exécution magistrale de la peinture, surtout dans la partie droite du tableau, placent l’Incendie du Bourg au premier rang de ses ouvrages. Mais, dans le dessin du nu, il s’est davantage laissé entraîner par la tendance que manifestait alors Michel-Ange, de représenter un certain idéal, qui consiste dans l’exagération des formes humaines plutôt que dans une étude sévère des modèles divers de la nature. Or, comme il ne possédait pas, il faut l’avouer, les profondes connaissances anatomiques ni le style grandiose de son puissant rival, qualités qui, aux yeux de ce dernier, étaient les vrais caractères de l’art, nous devons, à certains égards, nous associer à l’opinion de Vasari, quand il dit : « Si Raphaël avait voulu rester dans la voie où il était entré avec ses Sibylles de S. Maria della Pace, s’il n’eût pas cherché depuis à changer sa manière et à la rendre plus grandiose, afin
de montrer qu’il avait la science du nu à l’égal de Michel-Ange, il n’aurait rien perdu de l'immense gloire qu’il s'était acquise; car, quoique les figures nues qu’il peignit dans l’Incendie du Bourg soient bonnes, on ne saurait cependant les trouver excellentes sous tous les rapports. » Si dur que puisse paraître ce jugement, puisque les figures de l’Incendie du Bourg doivent être considérées comme des chefs-d’œuvre , il faut reconnaître cependant que Raphaël, qui avait au plus haut degré la faculté de saisir et de rendre ce qu'il y a de caractéristique et de particulier dans les formes avec plus de finesse et de sévérité à la fois qu'aucun autre artiste de son temps, aurait encore mieux réussi à peindre le nu dans l’Incendie du Bourg, s’il était resté fidèle à son génie propre, au lieu de se laisser aveuglément entraîner vers les principes de l’art de Michel- Ange. Cette réflexion prend encore plus de valeur et d'autorité, si nous examinons les études que Raphaël avait faites pour l’homme qui porte son vieux père et pour celui qui se laisse glisser le long du mur, études qui sont d’une beauté et d'une vérité pleines de caractère, qui trahissent un sentiment si exquis de l’art du dessin, et qui n’ont peut-être d’analogie qu'avec les meilleurs ouvrages de la sculpture antique. Si donc Raphaël avait conservé dans ses peintures des Stanzes ce que nous appelons son art, et ce qui était une intime et fidèle imitation de la nature dans sa prodigieuse variété, 1l ne serait comparable à aucun artiste, de même que Michel-Ange restera incomparable dans le grandiose qui lui est propre, et, comme il dit lui-même, dans son art. Nous croyons avoir ainsi rendu justice à chacun de ces deux beaux génies, et nous voudrions pouvoir terminer, par ce jugement, un débat qui existe dans la critique de l’art depuis les temps de Vasari et qui est encore aussi actif de nos jours.
GRAVURES d’après la fresque, par un ancien anonyme italien, du côté opposé, grande feuille. Bartsch, t, XV, p. 23, n° 6. Secondes épreuves de 1545, retouchées par Ph. Thomassin, 1610.— Franc. Aquila pour ses Picturæ, etc.— Paolo Fidanza, grande feuille à l’eau-forte. — Joh. Volpato, gr. in-fol. en largeur. — Gius. Mochetti, pet. in-fol. en largeur. — Landon, n° 310.
Gravures d'après quelques parties de cette peinture.
a.) Le groupe de l’homme portant son vieux père et accompagné de son fils, sous le titre d'Énée portant son père Anchise avec le petit Ascanius, par J. Caraglio. Bartsch, t. XV, p. 94, n° 60.
b.) Le même groupe, par Michele Lucchese.
ce.) Le même groupe, par un ancien maître allemand qui était en Italie. H. 8”;
d.) Le même groupe, du côté opposé ; l'enfant seulement au trait. Picart. Rus. exc., in-8.
e.) Le même groupe, avec la vieille femme, le jeune homme qui descend du mur et la mère qui cherche à sauver son enfant, d’après un petit tableau que possédait Sandrart, et qu’il a décrit dans son Accademia tedesca. Joh. Jac. de Sandrart del. et sculp. Norimb., 1682, in-fol.
f.) L'homme qui s'efforce d'atteindre à l’enfant que lui présente la mère. Du côté opposé, tourné à droite. Gravure sur bois au clair obscur. H. 5” 6”; 1. 3” 3”.
g-) Deux petites feuilles in-8, par Joh. Bischof, nommé Episcopus, avec la femme qui porte un vase plein d’eau.
h.) L'homme qui porte son père, à l’eau-forte, par And. Procaccini. Du côté opposé. De même la femme qui porte un vase, Petit in-fol.
i.) L'homme qui porte son père. Gravé par C. Bloemart. Petit in-fol.
j.) Groupe des trois femmes, avec l'enfant à genoux au milieu du premier plan. Par un anonyme du dix-septième siècle. Du côté opposé, c’est-à-dire la femme agenouillée à droite. H. 10” ; 1. 8” 10”.
Etudes pour cette peinture.
a.) Deux des femmes avec l'enfant à genoux. Esquisse à la sanguine, dans la collection Albertine, à Vienne. »
Gravée par A. Bartsch. — Lithogr. par Fendi.
b.) Le jeune homme qui glisse le long d’un mur. Étude à la sanguine, dans la même collection. \
c.) L'homme qui porte son père. Étude à la sanguine, dans la même collection.
Lithogr. par J. Pilizotti.
d.) La femme qui porte un vase, vêtue. Esquisse à la sanguine, dans la collection de Florence.
e.) La même figure, mais nue. Étude à la sanguine, contre-épreuve à l’Académie de Dusseldorf. Lithogr. par Mosler. Le dessin de la même figure au bistre, sorti des collections Dr Mead, A. Pont et Dimsdale, lequel est actuellement à Oxford, ne paraît pas authentique.